Lacordaire, Conférences de Notre-Dame
Retranchez ce que vous voudrez, Messieurs, de ce court tableau du sensualisme contemporain, il n'en est pas moins vrai que le culte exagéré de la chair est notre honte, puisqu'il affirme non seulement un faux principe d'égalité entre les deux éléments dont se compose notre nature, mais nos préférences pour le plus grossier et le plus vil. — Et cependant, si quelque chose est digne de vivre en nous, c'est la plus noble partie de nous-mêmes, ce qui ressemble le plus à Celui de qui nous tenons la vie; si quelque chose mérite notre sollicitude et nos soins, c'est l'âme, dont les sublimes facultés s'alimentent des choses éternelles et divines ; si nous devons cultiver un germe, c'est le germe d'immortalité que contient notre esprit, qu'il emporte dans l'autre monde, et qui, développé par sa bienheureuse union avec le grand immortel, le rend capable de revivifier un jour notre chair détruite, et de la configurer à son éternelle gloire. Si quelque chose, enfin, doit être sacrifié dans notre nature, c'est ce qui nuit à notre épanouissement intellectuel, moral et surnaturel. Mais nos habitudes sensuelles renversent cette divine économie. La chair trop bien traitée animalise l'esprit, l'emprisonne, le retient captif, l'empêche
(Ji LES P1AÉPAHATJKS DE LA UÉSUimECTlON.
de prendre son vol vers les hautes régions de la pensée, de l'idéal, du devoir, de la vertu, de la grâce, et le rend impropre aux grandes conceptions, aux amours pures, aux œuvres saintes. 11 devrait resplendir, il est obscurci ; il devrait être libre, il est esclave; il devrait gouverner, il se traîne à la remorque de la chair triomphante.
Voilà la honte, Messieurs ! et dans cette honte je vois un effroyable danger.
Si aveuglés que vous soyez par les influences païennes qui vous pénètrent, vous ne croyez pas encore, comme les adorateurs de la matière, que tout est fini pour vous quand la mort renverse et réduit en poudre votre chair, et qu'il ne vous reste plus que le stérile et ridicule honneur de prendre part au mouvement générai 'des forces qui s'agitent dans les vastes profondeurs du monde où vos éléments seront dispersés, après qu'ils auront fait pousser plus drue l'herbe des tertres sous lesquels vos corps ont pourri. Vous oubliez peut-être votre éternelle destinée, mais^ au fond de l'âme, vous n'avez pas renoncé à toute espérance d'outretombe ; et ne serait-ce que dans les tristes jours où vous rendez à vos morts des honneurs qui s'adressent à l'immortalité, vous vous dites à vous-
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mêmes : « Non, je ne mourrai pas tout entier : Non omnis moriav. »
Vous avez raison, Messieurs ; non seulement vous ne mourrez pas tout entiers, — ■ vous revivrez tout entiers ; Dieu l'a ainsi décrété. Mais ce décret, au lieu d'être une promesse, peut devenir une menace pour ceux qui oublient la grandeur de leur nature dans le culte exagéré de la chair. Ne pouvant la satisfaire sans négliger les besoins de leur âme, ils se rendent, de jour en jour, plus incapables de recevoir la lumière d'en haut, et de sentir la touche de la grâce. L'âme étourdie par la fermentation des passions charnelles ne comprend plus rien ni aux grandes vérités qui la rattachent à ses destinées, ni à la nécessité des actes religieux dont dépend son salut éternel. De peur de troubler dans ses plaisirs le corps dont elle est devenue l'esclave, elle attend ce dernier instant de miséricorde divine sur lequel comptent tant de pécheurs aveuglés. Mais ce dernier instant viendra peut-être sans qu'elle y prenne garde; l'esprit de Dieu traversera sans être vu les ténèbres grossières qui l'enveloppent; car, l'Apôtre l'a dit : « L'homme animalisé ne perçoit pas ce qui vient
de l'esprit de Dieu : Animalis homo non percipit ea quse sunt spiritus Dei1. »
La dernière grâce manquée, cette âme ne sortira du corps qui la tenait emprisonnée que pour aller l'attendre clans un éternel supplice. Cette attente sera pour elle pleine d'horreur, car elle comprendra qu'après avoir été asservie à son bienêtre et à ses jouissances, elle doit être asservie à son châtiment. Ah! si elle pouvait retarder indéfiniment la reviviscence de cette chair idolâtrée ! — Mais non, elle se réveillera, comme toute chair, au son de la trompette de l'ange. Il faudra la reprendre sans pouvoir jamais la quitter, et nourrir de son immortalité tous les supplices qu'elle endurera pour châtier les jouissances dont elle fut saturée.
Hommes charnels, hommes de bien-être et de plaisirs, voilà la honteuse et cruelle résurrection que vous vous préparez. — Mais il est temps encore de l'éviter. Ecoutez, méditez, pratiquez cet avertissement que nous lisons sur la chair glorifiée du Sauveur : — « Si nous avons été unis au Christ par la ressemblance de sa mort, nous lui serons unis par la ressemblance de sa résurrec-