Job., cap. xix
dans la connaissance, l'amour et la béatitude du ciel qu'il peut faire sa suprême moisson de gloire. Hâter la délivrance des âmes qui languissent loin de lui, les unir aux chœurs des anges et des bienheureux, lui assurer ainsi ses plus grands honneurs, c'est, Messieurs, un acte de religion, et des plus relevés, que Dieu demande de nos cœurs chrétiens.
C'est, en même temps, un acte de justice. Enfants de l'Eglise, vous appartenez à une société spirituelle où la surabondance des mérites se capitalise et se communique à tous. Chacun de vous bénéficie de cette communication, par une multitude de grâces qui entretiennent dans vos âmes le courant de la vie chrétienne, et contribuent, dans la mesure de votre correspondance, à votre perfection morale et religieuse. N'est-il pas juste que, participant aux trésors de l'Eglise, vous participiez à ses charges ? Or, la plus lourde charge de l'Eglise, c'est la dette expiatoire des défunts qui, ne pouvant plus rien pour eux-mêmes, attendent des vivants la solde sacrée qui doit mettre un terme à leur captivité. Il n'y a que les mauvais citoyens qui puissent refuser à la société spirituelle, dont ils sont membres, l'impôt de leurs prières et
de leurs bonnes œuvres, pour solder cette dette de l'autre monde.
Ajoutez, Messieurs, à cette obligation de justice, qui pèse indistinctement sur tous les chrétiens, une obligation plus étroite et plus rigoureuse, que vous avez créée vous-mêmes par vos fautes. Je ne crains pas de me tromper en affirmant qu'il y a, dans le monde des trépassés, des malheureux à qui votre vie a été funeste, et qui expient, en ce moment, des imperfections et des restes de péché où vous avez votre large part de responsabilité. Il n'est pas nécessaire d'énumérer ici toutes les influences malsaines par lesquelles une vie d'homme pénètre dans une autre vie. Interrogez votre mémoire et votre conscience ; elles vous diront, mieux que je ne saurais le faire, tout le mal dont votre négligence, votre faiblesse ou votre perversité ont été causes, et à quelles réparations vous êtes tenus à l'égard de ceux qui souffrent présentement d'avoir été vos complices ou vos victimes.
Que de voix vous appellent au delà de la tombe et réclament votre assistance! Voix de l'amour, voix de la reconnaissance, voix de la compassion, voix de la religion, voix de la justice, s'unissent dans un même avertissement : « Souvenez-vous
des captifs de la justice divine : Mementote vinc-
iorum. »
Messieurs, c'est merveille de voir avec quel héroïsme les saints ont répondu à cet avertissement : les uns, pleins de zèle et d'ardeur pour la gloire de Dieu et pieusement empressés de peupler le ciel d'éternels adorateurs; les autres, connaissant toutes les douceurs de l'union divine, et pénétrés d'une tendresse et d'une compassion immenses pour les pauvres âmes que tourmente la faim du bien suprême, dont elles ressentent mieux que les plus parfaits de ce monde la cruelle privation : ceux-ci multipliant les veilles, les jeûnes, les prières, les flagellations sanglantes, tous les supplices de la chair, pour payer à Dieu la dette d'expiation qu'il exige, et éteindre les flammes vengeresses de sa justice; ceux-là demandant à ressentir en leur âme toutes les tortures du purgatoire, et consentant aux plus épouvantables délaissements pour obtenir que Dieu se donne à ceux qui ont faim de le voir et de le posséder; presque tous faisant l'abandon de leurs mérites aux infortunés débiteurs de l'autre monde, et créant dans l'Eglise une généreuse émulation du vœu héroïque qui met, tous les jours, entre les
mains de la miséricorde divine un capital énorme d'œuvres expiatoires dont elle se sert pour payer la justice.
Je ne vous demande pas, Messieurs, une si grande charité : non pas que vous en soyez incapables, si Dieu vous en faisait la grâce ; mais tous n'ont pas la vocation de pareils holocaustes. Tout simplement, au nom de l'amour, de la reconnaissance, de la compassion, de la religion, de la justice, je vous demande de vous servir des moyens d'assistance que Dieu et l'Eglise ont mis à la disposition de tous les chrétiens : les bonnes œuvres, la prière, les indulgences, le saint sacrifice de la messe.
« Toute œuvre qui a pour principe la charité, disent les théologiens avec saint Thomas, peut être utile aux âmes du purgatoire1 ; » car ces âmes, bien que n'appartenant plus à notre monde, nous sont unies par des liens que la mort n'a pu briser, et nous pouvons, à chaque instant, nous mettre en rapport avec elles par la direction de nos intentions. Lors même que nos bonnes œuvres ont pour
\. Quœcumque bonaquseex charitate fiuntprodefunctis eis valere credencla sunt.
but immédiat de secourir les vivants, Dieu peut en extraire, au profit des pauvres de l'autre monde, les intentions tendres et délicates qui leur donnent du prix à ses yeux et sont le bien même de la charité. Que dis-je ? — Nous pouvons faire de notre vie une continuelle aumône, en offrant à Dieu, pour ceux que nous aimons, tout ce qui, dans nos travaux, no,s privations, nos infirmités, nos maladies, nos revers, nos chagrins, peut avoir un caractère expiatoire.
L'occasion des bonnes œuvres nous manque-telle, ou sommes-nous empêchés d'en faire ? — Nous avons la ressource de la prière qui peut, chaque jour et à chaque instant du jour, aller frapper aux portes bienfaisantes, par où s'épanchent les miséricordes de Dieu sur les vivants et sur les morts. Nous savons bien demander à Dieu de nous délivrer des maux de cette vie ; oublionsnous quelquefois pour les chers absents qui ne peuvent obtenir que par nos suffrages d'être délivrés des maux de l'autre vie.
Avons-nous peu de confiance dans la valeur de nos bonnes œavres et de nos prières ? — Renforçons-les par des emprunts faits au grand trésor dans lequel l'Eglise capitalise, avec les
mérites du Sauveur, les mérites de tous les saints. S'il y avait, par malheur, un prisonnier dans notre famille, nous ne nous contenterions pas d'implorer pour lui par le touchant spectacle de notre douleur, mais nous ferions agir, pour obtenir sa grâce et sa liberté, les plus hautes et les plus puissantes influences. Voilà l'indulgence ! Appliquée aux âmes du purgatoire, elle n'est rien autre chose que l'intercession des plus méritants, des grands seigneurs, du roi même de la société chrétienne, renforçant les démarches de notre amour auprès de la miséricorde divine.
Enfin, Messieurs, il nous reste l'œuvre par excellence, l'aumône inépuisable, la prière souveraine dans le sacrifice auguste où le Fils de Dieu nous donne sa vie et fait prier son sang. C'est pour nous tous qu'il s'immole sur l'autel ; mais, il semble que dans cette œuvre de mort il soit plus pressé de se mettre en rapport avec les morts qu'avec les vivants. Après qu'il eut poussé le dernier cri qui chassa son âme de son corps et entrouvrit la terre, la première chose qu'il fît fut de descendre chez les morts afin de les consoler et de leur annoncer leur délivrance. L'Eglise a compris son dessein, et pour s'y conformer,
aussitôt que l'immolation eucharistique est accomplie, elle s'empresse de recommander à Dieu les âmes de ceux que nous ont précédés dans le sommeil du tombeau. Ce n'est qu'après avoir évoqué leur cher souvenir qu'elle frappe sa poitrine et nous invite à dire : « Pensez à nous, pauvres pécheurs : Nobis quoque peccatoribus. »
C'est par tous ces moyens, Messieurs, que nous pouvons nous rendre Dieu propice et l'obliger à de miséricordieux relâchements de ses rigueurs à l'égard des âmes que sa justice purifie : Talibus hostiis promeretur Deus*.
Malheureusement, nous comprenons mal nos devoirs, et, dans le culte de nos morts, nous tenons moins compte des avertissements de l'autre monde que de l'opinion du monde qui nous entoure. Nos pompes funèbres ne sont, la plupart du temps, que des démonstrations où la vanité se satisfait plus que l'amour. Les concours empressés, les chars, les tentures, les lumières, les fleurs, les monuments, les inscriptions, rien ne manque aux honneurs que nous rendons à la dépouille mortelle de nos parents et de nos amis, et, dans ces hon-