Joan., cap. xm
science de ses droits et de sa dignité qu'il s'humilie.
Aux pieds de qui? — Aux pieds d'hommes dont la grossièreté l'a souvent fait souffrir, dont il a vu les misères, dont il connaît la faiblesse et dont il prévoit les prochaines prévarications. Il sait, de science certaine, que ces douze qu'il a tant aimés vont tout à l'heure l'abandonner lâchement; que celui d'entre eux qu'il a le plus honoré va le renier avec serment; qu'il y a là un misérable qui l'a déjà vendu et qui s'apprête à le livrer à ses ennemis. Mais rien ne rebute son amour résolu à toutes les humiliations. Il veut, par un dernier témoignage de sa miséricordieuse condescendance, gagner les cœurs faibles et leur ouvrir la voie du repentir; il voudrait toucher le cœur scélérat, et obtenir de lui qu'il renonçât à sa trahison.
0 l'étonnante, ô l'admirable bonté ! Elle vous touche dans ce mystère d'adieu, Messieurs, mais songez, je vous prie, que c'est une bonté de tous les jours et de tous les instants. Pour vous, pour moi, pour tous ceux qui l'abandonnent, le renient et le trahissent, le cœur de notre divin Maître et Sauveur est constamment plein de miséricorde et de condescendance. Comme il nous attend patiem-
ment, pendant que se déroulent de longues années d'iniquités! Comme il laisse dormir les perfections terribles qui pourraient à chaque instant le venger de nos fautes ! Comme il laisse soupçonner son infinie sainteté de devenir complice du pécheur par les retards de justice qui i'épar* gnent ! Comme il nous continue les services de sa providence, malgré l'obstination de notre ingratitude ! Comme il fait parler toutes les voies de la nature et de la grâce pour toucher nos cœurs et nous ramener à lui ! L'astre qui brille dans une nuit sereine, le nuage qui assombrit le ciel, l'orage qui tourmente la nature, la foudre qui gronde, l'onde qui fuit, la feuille qui tombe, la fleur qui s'entr'ouvre, la religieuse tristesse, les gémissements, les larmes, les prières d'une mère ou d'une femme aimée, le regard limpide et les adorables indiscrétions d'enfant qui fouillent nos consciences, les cris maternels de l'Église qui nous appelle à résipiscence, les coups mystérieux dont notre âme est blessée, autant d'industries miséricordieuses par lesquelles Dieu se fait humble et petitpour nous attendrir. Ah! misérables pécheurs que nous sommes ! Depuis longtemps Jésus est à nos pieds, et nous n'y pensons pas.
Il est à nos pieds et aux pieds de tous les pécheurs, nous demandant pour eux les sentiments de miséricorde et de condescendance dont son cœur est rempli. Qui donc oserait mépriser et maudire ceux devant qui l'amour humilie notre Dieu?
Jésus est aux pieds des pécheurs, non seulement parce qu'il veut les toucher, mais parce qu'il veut les purifier, pour les rendre dignes de lui. L'acte qu'il accomplit à l'égard de ses apôtres est un acte symbolique ayant pour but de les inviter à se préparer, par une complète purification de lame, au grand mystère eucharistique dont l'institution est proche. Tout à l'heure il va pouvoir leur dire : « Vous êtes purs tout entiers : Et vos mundi estis. »
Le même grand mystère vous attend, Messieurs, et Jésus humilié devant vos âmes pécheresses leur demande la même purification. « Nous en avons tous besoin, dit saint Augustin, car, bien que le baptême nous ait lavés de toutes nos fautes, il a fallu depuis traverser les choses humaines et fouler la terre souillée. Toutes les affections de notre mortelle nature, sans lesquelles il est impossible de vivre, sont comme les pieds qui nous
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portent et sur lesquels nous recevons la poussière et la boue du chemin. Chaque jour il faut laver ces pieds, comme nous le confessons dans l'oraison dominicale, lorsque nous disons à Dieu : Pardonnez-nous nos péchés'. »
Je n'ai pas besoin de vous demander, Messieurs, si, sur le chemin de la vie et dans la traversée des choses humaines, vos affections, qui sont les pieds de votre âme, ont été souillées. Hélas ! vous savez trop bien qu'un voyage d'une année est plus qu'il ne faut pour les mettre dans un état pitoyable qui demande un large bain de grâce. Ce bain, Dieu vous l'offre dans un sacrement, dont le lavement des pieds est le symbole ; il faut vous soumettre à cette purification, sous peine de n'être plus en communion avec votre Dieu. C'est Jésus-Christ lui-même qui vous le dit. Écoutez le récit évangélique.
1. Homo in sancto baptismo totus abluitur.... Verumtamen quum in rébus humanis postea vivitur, utique terra calcatur, Ipsi igitur humani affectus, sine quibus in hac mortalitate non vivitur, quasi pedes sunt, ubî ex rébus humanis officimur... Quo nosopus habereut pedes lavemur in ipsa oratione dominica confitemur cum dicimus : Dimitte nobis débita nostra. (S. Aug. Homil. in Jean., in hoc loco.)
« Jésus, ayant commencé à laveries pieds de ses apôtres et à les essuyer avec le linge dont il était ceint, vint à Simon Pierre, et aussitôt celui-ci protesta : « Vous, Seigneur, vous, me laver les pieds, à moi? — Ce que je fais maintenant tu ne le comprends pas encore, répondit Jésus, tu le comprendras tout à l'heure. Mais Pierre, insistant, s'écria : Non, Seigneur, non, jamais de la vie vous ne me laverez les pieds. — Si je ne te lave, dit le Sauveur, tu ne m'appartiens plus. — Oh ! alors, reprit saint Pierre, dont le caractère impétueux allait vite aux extrémités, lavez-moi non seulement les pieds, mais les mains aussi, et encore la tête l. »
Messieurs, c'est la simplicité confuse d'un honneur immérité qui proteste ici par la bouche de Pierre; c'est, au contraire, l'orgueil révolté d'une juste humiliation qui proteste, par la bouche des pécheurs, contre le sacrement que le Sauveur a institué pour leur purification. Quand - il les invite à venir faire aux pieds du prêtre, qui représente leur divin juge, l'humble aveu des fautes qu'ils ont commises, ils se redressent fié»