DEUXIEME INSTRUCTION
« Lata porta, et spatiosa via quœdueit ad perditionem. »
(Matttï,.. cap. vil, 13.)
Messieurs,
Il y a de plus profonds, de plus vastes abîmes que ceux où les âmes justes achèvent leur purification avant d'entrer au ciel. Nous les avons visités et nous y avons vu une foule de misérables éternellement maudits et suppliciés par la justice divine. Victimes d'un criminel avortement, ils ont emporté de cette vie une volonté perverse que rien ne peut plus ni redresser ni fléchir ; ils ont outragé, jusqu'à la dernière heure, l'amour infini
qui les sollicitait, et l'ont armé de rigueurs vengeresses que rien ne peut plus conjurer. Ils souffrent de la privation de tout bien ; ils se désespèrent de ne point voir la fin de leurs maux ; ils s'accusent d'en être les auteurs. S'attendrir sur leur sort serait insulter à la justice de Dieu, sans apaiser leur colère ; leur malheur ne peut plus nous arracher que ce cri d'effroi : — « Il est horrible pour le pécheur de tomber entre les mains du Dieu vivant : llorrendum est incidere in manus Dei vivent i s*. »
Il est difficile, me direz- vous, d'arriver à un tel excès de perversité qu'on puisse mériter de si grandes peines ; et le chemin qui conduit à l'éternel abîme ne peut être qu'un sentier sauvage et perdu où s'égarent les rares monstres qu'on voit apparaître, de temps en temps, dans l'humanité. — Détrompez- vous, Messieurs ; les réprouvés ne sont, hélas! ([ue trop nombreux dans l'enfer, et si vous voulez bien prêter l'oreille à l'avertissement qu'ils vous donnent, vous les entendre/ répéter tous en-
I. Heb-., cap. x, 31. — Cf. Exposition du (}oij))}<> ca- \holique. Quatre-vingt-dix-neuvième conférence: L'enfer, nature despeines.
semble cette parole du Sauveur : — « La porte et le chemin qui conduisent à la perdition sont larges et spacieux; et il y en a beaucoup qui entrent par là : La ta porta, et spatiosa via quse ducit ad perdit ionem, et multi sunt qui intrant per eam1. »
Un grand nombre d'entre vous, Messieurs, marchent, sans y penser, sur ce vaste chemin de perdition; non par le fait d'une scélératesse impie qui ne veut tenir compte ni de Dieu, ni du devoir, ni de l'éternel avenir, mais par suite d'un aveuglement fatal qui vous fait subir l'entraînement de la foule sur une route facile, sans que vous puissiez vous décider à prendre un autre chemin, pour arriver au terme où Dieu vous appelle : aveuglement sur vous-même et sur la conduite de Dieu à votre égard ; aveuglement sur l'état de votre nature, la gravité et le nombre de vos fautes, aveuglement sur la bonté et la miséricorde divines.
Puissé-je vous guérir de cet aveuglement, vous séparer de la foule qui vous entraîne, vous retirer de la route spacieuse qui conduit à la perdition,
1 Matth., cap. vu, 13.
et vous décider à prendre le chemin qui conduit à la vie. C'est mon plus vif désir et la grâce que je demande à Dieu.
Une de nos erreurs les plus communes. Messieurs, est de nous imaginer que notre nature, telle que nous la recevons actuellement de la génération, est équilibrée de manière à ce qu'on puisse la tourner aussi facilement vers le bien que vers le mal, et qu'il suffit pour cela d'un acte de volonté, qu'il nous est loisible de produire quand il nous plaira. Nous avons bien entendu parler d'un certain péché originel, qui, dit-on, a diminué l'empire des hautes facultés de notre âme et renforcé les exigences des passions, mais, pratiquement, on n'en tient guère compte. C'est à tort, Messieurs, car ce premier aveuglement élargit singulièrement pour nous le chemin de la perdition.
Rien n'est plus certain que la blessure dont notre nature a été atteinte par la prévarication de
notre premier père; que le trouble de l'harmonie primordiale qui était la raison même de la justice originelle; que la déchirure de ce merveilleux tissu de vie divine et de vie humaine où la subordination créait l'unité ; que la privation des dons gratuits en vertu desquels les puissances supérieures de notre être gouvernaient despotiquement les inférieures. Rien n'est plus certain que l'aveugle impétuosité avec laquelle les passions, originairement enchaînées par la raison et soumises au libre arbitre, se portent vers leur propre bien. Les grandes et nobles âmes se plaignent de leurs révoltes. « J'ai été conçu dans le péché, disait le Psalmiste, je suis le fils d'une femme qui a reçu dans son sein la vieille iniquité du monde, voilà, mon Dieu, la cause des fautes pour lesquelles j'implore votre miséricorde1. » — Et saint Paul après ses ravissements : « Je sens dans mes membres une loi maudite qui milite contre la loi de Dieu ; je ne fais pas le bien que je veux ; je fais le mal que je ne veux pas; malheureux homme que je suis ! Qui donc me délivrera de ce corps de
i . Ecce enim in iniquitatibus conceptus sum, et in peccatis concepit me mater mea. (Psalm. L.)
mort1 ?» — Les païens eux-mêmes se sont attristés de ces combats et de ces défaillances de la nature : « Je vois le bien, disait l'un d'eux je l'approuve et cependant je fais le mal : Video meliora proboque, détériora sequor*. »
Il résulte de là, Messieurs, non pas l'impuissance radicale et absolue de faire le bien, comme l'ont prétendu certains hérétiques, mais, selon la doctrine de l'Eglise, l'impuissance d'observer tous les commandements de Dieu et, par conséquent, d'éviter tous les péchés graves sans le secours de la grâce. D'où l'obligation pour chacun de nous de résister de bonne heure aux entraînements de nos convoitises, et de demander à Dieu les grâces dont nous avons besoin pour en triompher.
Est-ce bien ce que vous faites, Messieurs? Hélas! non. A l'âge où l'âme plus proche de l'innocence des jeunes années, plus saine et plus vigoureuse, pourrait s'assurer par de faciles combats d'impor-
1. Non enim quod volo bonum hoc facio sed quod nolo malum hoc ago... Video aliam legem in membris meis, repugnantem legi mentis meœ... Infelix homo! quis me liberabit de corpore mortis hujus. (Rom., cap. vu, 19,23,24.)