Ovid
tantes victoires, la plupart d'entre vous capitulent lâchement devant les premières exigences des appétits, prétendant qu'on ne peut rien contre l'irrésistible poussée de la jeunesse, et qu'un temps viendra où ils se rendront maîtres du mouvement qui les entraîne vers le mal ; la plupart d'entre vous ont peur de demander à Dieu sa grâce, ou n'y songent pas, parce qu'ils n'en comprennent pas l'absolue nécessité.
Aveugles qu'ils sont, ils ne voient pas se former et grandir en eux cette terrible puissance qu'on appelle l'habitude : l'habitude, poison subtil qui endort la conscience, tyran domestique qui opprime la liberté, rend inefficaces, et souvent presque impossibles, les nobles résolutions et les généreux efforts dont dépend notre retour au bien ; l'habitude qui, je vous le disais l'année dernière, devient en nous comme une seconde nature, d'où procèdent, sans répugnance et sans malaise, toutes sortes d'actes pervers1.
Encore, si vous vous rendiez bien compte de la gravité de ces actes ! — Mais non. Votre aveugle-
1. Cf. Retraites pascales, 1888. Lundi saint, première instruction: La mort et le péché, deuxième partie.
mont leur applique de fausses mesures qui les diminuent à vos yeux, sans les rendre moins odieux a Celui qu'ils offensent. Vous vous imaginez, par exemple, qu'il n'y a de mortel et de digne de damnation que les péchés monstrueux par lesquels l'homme se déclare ouvertement ennemi de Dieu, le renie, se sépare de lui, renonce à lui ; ou bien encore ces crimes abominables que le monde frappe d'une universelle réprobation ; vous vous imaginez qu'il n'y a pas dans les instincts vicieux de la nature une si grande malice que Dieu soit obligé de recourir aux rigueurs barbares d'une éternité malheureuse, pour punir ceux qui obéissent à leur entraînement ; vous vous imaginez que, si l'on conserve la foi ou un certain amour du juste et de l'honnête, on peut être à l'abri de l'éternelle malédiction et de l'éternel supplice dont doivent pâtir les réprouvés. — Erreur, Messieurs ! Le péché, d'après la théologie, est la transgression d'une loi divine. Que la loi divine soit écrite dans notre conscience, qu'elle nous soit intimée par ceux qui ont reçu de Dieu mission de nous faire connaître ses volontés, il n'importe ; dès que la transgression est grave, clairement connue de l'intelligence et pleinement consentie par la.vo-
lonté, elle constitue une faute mortelle et damnablc, parce qu'elle produit, quoique nous ne le veuillions pas directement et formellement, ce criminel renversement de fins qui met la créature à la place de Dieu.
Dans ces conditions, comptez, si vous le pouvez, toutes les transgressions graves dont vous vous êtes rendus coupables et qui n'ont pas encore été réparées par une sincère pénitence. Et, je vous en prie, ne vous laissez pas aveugler, dans cet intéressant calcul, par des préjugés grossiers qui réduisent le nombre des fautes mortelles que vous pouvez commettre à ces quelques méfaits ou forfaits que châtie la justice humaine.
On entend souvent dire qu'un homme est irréprochable parce que son exacte probité, l'urbanité de son caractère, la correction de sa vie publique ne donnent prise à aucune loi de nos codes criminels : ce que le peuple traduit couramment dans son langage par ce dicton : « Je n'ai ni volé ni tué ; je suis un honnête homme. »
Je ne prendrai pas la peine, Messieurs, de faire une thèse de morale, pour discuter cette honnêteté â bon marché. Il me suffît de faire appel à vos consciences de chrétiens, et de les mettre en face
du code criminel de Dieu, pour vous convaincre que l'on vole et que l'on tue plus souvent qu'on ne croit, et que l'on peut, quoique pense de nous le monde, tomber sous le coup des peines terribles que Dieu tient en réserve pour châtier les transgresseurs de ses commandements.
Dieu a droit à sa gloire. Il la demande et veut que nous la lui rendions de bon cœur : « Dono animo gloriam redde Deo \ » Il a juré qu'il n'en ferait l'abandon à personne : « Ego Dominas , gloriam meam alteri non dabo*. » Il menace de la dernière misère ceux qui la lui refusent : « Si nolueritis... ut detis gloriam nomini meo, mittam in vos egestatem*. » Or, toutes ces vies dont les jours se passent sans que l'âme, courbée vers les choses de la terre, songe à s'élever vers Dieu : vies muettes et toutes profanes, où l'on n'entend jamais le murmure de la prière et où l'on ne voit se produire aucun acte religieux ; toutes ces vies où l'on ne tient aucun compte des moyens que Dieu lui-même a daigné nous indi-