‹ Retraites pascales (volume 4)Chapitre 24 sur 61 · Psalm. CXVI1I · texte numérisé non relu

Psalm. CXVI1I

j 08 LE MAUVAIS RICHE.

mesure par les prospérités temporelles dont son âme basse était avide '.

Je vous en prie, Messieurs, ne vous scandalisez pas, si vous voyez l'impie comblé de tous les biens d'ici-bas, pendant que les serviteurs de Dieu gémissent sous le poids de la tribulation. Laissez passer la justice divine. Les faveurs d'un jour qu'elle accorde à ses ennemis sont la vaine récompense de quelque vaine vertu, qui, n'étant point admise à faire valoir ses droits dans l'éternité, ne peut être réduite au silence qu'à la condition d'être payée comptant. Rien de plus horrible aux yeux de la foi éclairée que ces impies ornés de quelques bonnes qualités à qui tout semble réussir à souhait. Ils veulent de l'argent, des terres, des maisons. Dieu leur en donne; ils veulent des honneurs, Dieu les met aux premières places et leur permet de jouir, à plein orgueil, des pompeuses manifestations d'une admiration imméritée ; ils veulent des plaisirs, Dieu les laisse s'en rassasier ; ils veulent vivre longtemps, Dieu prolonge leurs jours

1. Mali in hac vita bona recipiunt, omnes enim suum gaudium felicitatem transitoriam putant. \Gr., hom.XL.)

ëignificatur divitem, si quid boni fecit récépissé in hoc mundo. (Chrysost.. conc. II. De Lazaro,)

et leur fait donner, par mille et mille voix, de l'auguste et de l'illustre vieillard. Mais tout cela doit finir. « Réveillés dans les larmes de leur folle ivresse, dit saint Bernard, ils comprendront enfin, ces pléthoriques de la Providence, que la malédiction divine ne nous a pas chassés du paradis pour que nous le retrouvions sur cette terre, et que le deuil éternel, si près de la joie, doit nous apprendre qu'il faut préférer en ce monde les maux aux biens ; car, les maux ne sont pas des maux, puisqu'ils passent si vite ; les biens ne sont pas des biens, puisqu'ils ne servent qu'à étouffer, dans la bouche du pécheur, les reproches qu'il serait tenté d'adresser un jour à la justice divine au nom de ses vaines vertus1. »

Lorsque, du fond de l'enfer où il sera enseveli,

1. Expergiscimini ebrii, et flete ; terribilis enim Deus in judiciis super filios hominum. Hœccine cruciatuum causa tota; quod in hoc sœculo bona recepit? Ipsa plane, neque enim ad hoc nos de paradiso voluptatis animadversio divina ejecisse videtur, ut alterum sibi hic paradisum adinventio humana paret... Quid dicemus ad hsec, si talis finis et taie judicium, ut extrema gaudii luctus occupet, numquid non prœferenda sunt in hoc sœculo mala bonis? Quippe nec illa vera bona nec illa vera mala esse manifestum. (Déclamât, ad hsec verba : [Recipisti, etc.)

l'heureux du siècle poussera ce cri lamentable : Crucior in hacftammay Dieu lui répondra : — C'est bien fait : Rappelle-toi que tu as reçu pendant ta vie les biens qui te convenaient. Je ne te dois plus rien. Et après Dieu, la foule immense des déshérités qu'étonnait la prospérité du pécheur répétera : C'est bien fait : Recordare quod bona. rece}risti in vita tuai. Convaincu par le souvenir des faveurs mystérieuses dont il a été l'objet, le pécheur n'aura plus qu'à rendre hommage à la justice de son juge : Justus es, Domine, et rectum judicium tuum.

Hommage inutile, qui, ne pouvant fléchir le courroux d'un Dieu éternellement armé pour la vengeance, ne fait qu'exaspérer la douleur du ré* prouvé. Il a beau regarder devant lui, il ne voit aucun terme aux maux qu'il endure. L'incertitude, fragile et dernière branche à laquelle se cramponne l'espoir des affliges, l'incertitude même ne lui est pas permise; car une voix d'en haut ne cesse de lui faire entendre ces lugubres paroles : « înter nos et vos magnum chaos fîvmatum est : Entre nous et vous un immense abîme est à jamais ouvert, et si bien affermi qu'il ne peut être ni comblé ni franchi. »

Immense est l'abîme que le péché creuse, en ce monde, entre l'homme prévaricateur et le Dieu quïl offense. Toutefois, dans cet abime,le pécheur peut jeter son repentir, ses larmes, ses prières; le Christ peut jeter son sang rédempteur. Les profondeurs sont comblées, et rien ne s'oppose plus à la réconciliation du Seigneur offensé et de son criminel serviteur réhabilité par la grâce. Mais, dans l'abîme infernal, le réprouvé n'a rien à jeter. Au terme de son épreuve, il s'est fixé dans le péché par un acte suprême cVimpénitence ; il est devenu comme le péché fait homme. Incapable de convertir ses regrets en repentir, ses douleurs en expiation, ses plaintes en prières, il demeure hé* bété au fond du gouffre où Dieu l'a précipité, et dans ce gouffre, dont les inflexibles parois ne sont jamais ébranlées par un cri de contrition, le sang du Christ ne descend pas : Non descendit ad inferos sanguis Christi qui effusus est super terram1. Restez-y donc, pécheur, en voilà pour l'éternité.

L'éternité ! le réprouvé sait ce que cela veut dire. Il n'a besoin d'évoquer aucune image pour se re* présenter l'interminable route que doit parcourir

Page 1