Saint Bernard
sa vie désolée, ni de faire aucun calcul pour mesurer l'infinie perspective qui s'ouvre devant lui. Toujours souffrir, sans jamais sentir diminuer la somme de ses maux, voilà sa destinée. Cette pensée le pénètre à fond, et lui fait une blessure incurable, dont les formidables élancements retentissent en toutes les plaies de son âme et de son corps : la blessure du désespoir. Il voudrait mourir, il ne le peut pas. La mort se repait de son indestructible vie sans pouvoir l'entamer. Une main vengeresse le conserve pendant que la peine le tue. Les siècles passent, passent, passent, et lui reste toujours le même maudit, le même supplicié, le même désespéré.
Messieurs, sur les lèvres de ce misérable, représenté par le mauvais riche, le Sauveur met une prière : « Père Abraham, dit-il, j'ai cinq frères dans la maison de mon père : envoie vers eux Lazare ou quelqu'un des morts, afin qu'ils ne viennent pas dans ce lieu de tourments. » Si cette prière est l'explosion d'un sentiment naturel que la damnation n'a pu étouffer, elle est complètement inutile1. J'aime mieux croire que l'âme exaspérée du