VENDREDI SAINT CINQUIÈME INSTRUCTION
In illo tempore dixit Jésus Scribis e Pharisaensis : Homo erat pater familias qui plantavit vineam, et reliqua...
Messieurs,
« En ce temps-là, Jésus dit aux Scribes et aux Pharisiens : — Il y avait un homme, père de famille, qui planta une vigne, l'entoura d'une haie, y creusa un pressoir et bâtit une tour; il la loua ensuite à des vignerons et partit pour un voyage. Or, le temps des fruits étant proche, il envoya ses serviteurs aux vignerons, pour recevoir ses fruits. Mais les vignerons s'étant saisi des serviteurs, déchiré-
rent l'un de coups, tuèrent l'autre et lapidèrent un troisième. Le maître envoya d'autres serviteurs en plus grand nombre ; on leur fit la même chose. En dernier lieu, il leur envoya son fils, disant : Ils respecteront mon fils. Mais les vignerons voyant le fils, dirent entre eux : Voilà l'héritier ; venez, tuons-le, et nous aurons son héritage. Et l'ayant saisi, ils le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Lors donc que viendra le maître de la vigne (ajouta le Sauveur), que fera-t-il à ces vignerons? — Lesjuifs lui répondirent: Il fera mourir misérablement ces misérables, et il louera sa vigne à d'autres ouvriers, qui lui en rendront les fruits en son temps1. »
Cette parabole, Messieurs, est une prophétie du mystère d'iniquité que l'Église pleure en ce jour, et du mystère de justice qui en fut, dans l'histoire, le lugubre corollaire. Nous pourrions encore y trouver, pour notre usage particulier, plus d'un enseignement. Appliquée à notre vie chrétienne, dit un savant interprète, elle nous rappelle le mystère de notre vocation, les dons que nous avons
i. Matth., cap. xxi, 33-40.
reçus au jour de notre baptême pour les faire fructifier, les avertissements que Dieu nous envoie, le mépris que nous en faisons, le crime suprême par lequel nous chassons le Christ de nos âmes, la perte de la grâce que Dieu transporte de nos cœurs superbes dans de plus humbles1. Tout cela mérite d'être médité. Cependant, Messieurs, je ne veux point revenir sur les considérations d'intérêt par* ticulier qui nous ont occupés depuis le commencement de cette retraite. Une grave question d'intérêt général sollicite aujourd'hui notre attention, et c'est le Sauveur lui-même qui la soulève, dans la parabole que vous venez d'entendre,
Cette parabole s'adresse directement au peuple juif, et résume toute son histoire; mais les nations chrétiennes, héritières de l'élection d'Israël, y re*
1 . Moraliter cuique vinea locatur colenda, cum baptismi mysterium datur quod operando exerceat. Mittitur servus unus, alter, et tertius, cum lex, psalmus, prophetia legitur, ad quorum monita bene operetur. Sed missus cseditur et ejicitur, cum sermo contemnitur, vel, quod pejus est, blasphematur. Hœredem quantum ad se occidit, qui filium Dei conculcaverit et spiritui gratiae contumeliam fecerit. Perdito malo cultore, vinea alii datur, Cum donum gratise, quod superbus spreverit, humilis accipit. (Raban. Maur,, in Catena aurea.)
çoivent un solennel et terrible avertissement. Pour que vous en compreniez bien toute la force et toute la portée, je vais vous expliquer le sens direct de la parabole des vignerons infidèles et chercher, dans la vocation, le crime et le châtiment du peuple juif, un enseignement que je puis appeler national. Bien loin de nous détourner du douloureux mystère que l'Église nous rappelle en ce jour, nous en exprimerons les plus opportunes leçons.
Toutes les nations plongées dans les ténèbres de l'idolâtrie avaient perdu leur voie, et l'œil de Dieu n'y rencontrait plus qu'un petit nombre d'adorateurs fidèles. C'était à peu près le même spectacle qu'aux jours honteux où Dieu, se repentant d'avoir fait l'homme, dit : « Je le détruirai. » Mais le patriarche Noé avait reçu de la miséricorde divine des promesses de paix ; un nouveau déluge était impossible. Il ne fallait pourtant pas abandonner le genre humain à sa corruption, et y laisser périr les religieuses traditions qui lui pro-
mettaient le salut. L'arche nouvelle où vont se réfugier la foi et la justice, c'est l'élection de Dieu. Il sépare de la foule déshonorée des gentils un homme en qui seront bénies toutes les nations de la terre. Le fidèle Abraham quitte sa famille et sa patrie, pour courir, sur la foi des promesses divines, les mystérieuses aventures d'une conquête qui ne sera définitivement faite que par les arrièrepetits-fîls de ses petits-enfants : la conquête de la terre promise, où doit s'établir le peuple élu. Traversons rapidement les siècles pendant lesquels se multiplient les familles patriarchales, saluons en passant Isaac, Jacob, les pères des douze tribus, Joseph le Sauveur de l'Egypte, Moïse l'ange de la délivrance, le thaumaturge puissant, le prophète contemplateur, le législateur, et transportons-nous dans cette terre de Chanaan que Josué vient de distribuer aux enfants d'Israël. Il y a là un peuple chéri de la Providence, un peuple destiné à lui rendre, en fruits de sainteté, tous les bienfaits qu'il en a reçus. Ce peuple est, d'après le langage de l'Écriture, la vigne du Seigneur \ Jéhova en a choisi
1. Vinea Domini Sabaoth domus Israël est. (Isa!., cap. v, 7.)
lui-même les premiers ceps et les a plantés de ses mains très saintes; il l'a arrosée de ses grâces, il l'a entourée, comme d'une haie impénétrable, de la protection de ses anges chargés d'exterminer les peuples pillards, des vertus de ses justes, dont la perpétuelle intercession doit, auprès de sa miséricorde, servir de contre-poids aux iniquités qui sol-* licitent sa justice '. Jéhova a construit un pressoir : l'autel où les holocaustes convient les âmes pécheresses aux saintes rigueurs de la pénitence, et représentent l'auguste victime que tout le monde attend pour expier les crimes du genre humain. Jéhova a bâti une tour : le tabernacle, et puis le temple, pleins de souvenirs qu'il faut éternellement conserver, de mystères qu'il faut éternellement médider ; le tabernacle, le temple, où se garde la loi dont les sublimes élévations rapprochent du ciel, et permettent de contempler de loin celui qui doit venir2. Jéhova, après avoir muni sa
1. Per sepem intellige custodiam patrum justorum qui tanquam munis facti sunt populo Israël. (Chrys., in Matth., op. imp., horail. XLVIII.)
2. In turre eminentiam legis extruxit qure in cœlum ex solo egressa proveheret, et ex qua speculari posset Christi adventus. (Hilar., in Matth.)
vigne de tous les secours, c'est-à-dire après avoir établi son peuple dans la terre 'promise et avoir constitué sa vie civile et religieuse, Jéhova le confie à ceux qui le doivent cultiver : aux prêtres, aux docteurs, aux anciens, aux juges et aux rois.
La tâche de ces ouvriers est facile, s'ils veulent suivre les instructions que leur a laissées le Maître; et Israël doit devenir, bientôt et pour tou-« jours, sous leur conduite, le plus juste, le plus religieux, le plus saint, le plus florissant des peuples.
L'histoire nous dit, Messieurs, qu'il n'en a point été ainsi. Prêtres, docteurs, anciens, juges, rois, ont été infidèles à leur devoir, et la vigne du Seigneur n'a point produit tous les fruits qu'il attendait ; le peuple élu s'est déshonoré par les crimes mêmes pour lesquels Dieu l'avait séparé des gentils. Oubliant le tabernacle et le temple pour les hauteurs et les bois sacrés, il s'est prosterné devant les idoles des nations. En adoptant leurs dieux, il adoptait leur vices et leurs cruautés, et substituait aux mystérieux sacrifices de la loi l'immolation sacrilège et barbare des victimes humaines.
Ce n'est pas une fois, mais à diverses reprises, qu'il s'est rendu coupable de pareils crimes. Au lieu de l'abandonner à sa corruption et à son infamie, Dieu lui envoya les plus saints et les plus aimés de ses serviteurs.
Zélateurs du vrai Dieu et de son culte, défenseurs de la loi. apôtres des religieuses traditions qui promettent au monde un Sauveur, les prophètes reprochent avec une divine éloquence au peuple juif ses oublis et ses ingratitudes. Aux prêtres, aux docteurs, aux anciens, aux juges, aux rois, ils demandent les fruits de la vigne que le Père de famille a confiée à leurs soins. Après les menaces terribles, ils font entendre les consolantes promesses. Mais, hélas, leur mission se termine souvent par quelque sanglante tragédie. Le peuple de Dieu et surtout ses maîtres infidèles, au lieu de recevoir humblement les divins messages des prophètes, les ont persécutés et mis à mort, « Ils ont souffert, dit l'apôtre saint Paul, les moqueries, les verges, les prisons ; ils ont été lapidés, sciés, mis à la question ; ils sont morts par le glaive ; ils ont couru çà et là couverts de peaux de bêtes, dans le besoin, dans l'angoisse, dans l'affliction ; eux, de qui le monde n'était pas digne, errant dans
les déserts et à travers les montagnes, se cachant dans les antres et les cavernes de la terre ' . »
Aux serviteurs méprisés et maltraités succèdent d'autres serviteurs, et, pendant de longs siècles, c'est entre Dieu et son peuple une lutte étrange de la bonté et de l'ingratitude. Saint Chrysostome l'a peinte en ces énergiques paroles : « Per singulos gradus malitise Dei misericordia addebatur, et per singulos gradus miser icordiase Dei, Judœorum malitia crescebat* : La malice des Juifs ne semblait croître que pour ajouter à la miséricorde de Dieu, et la miséricorde de Dieu ne semblait croître que pour ajouter à la malice des Juifs. » Cette lutte ne pouvait pourtant pas durer éternellement. Dieu, pour y mettre un terme, envoie son propre fils. C'est le suprême témoignage de sa bonté.
Il vient, l'adorable messager du Père de famille,
1. Alii vero ludibria et verbera experti, insuper et vincula et carceres, lapidati sunt, secti sunt, tentati sunt, in occisione gladii mortui sunt : circuierunt in melotis, in pellibus caprinis, egentes, angustiati, afflicti (quibus dignus non erat mundus), in solitudinibus errantes, in montibus, et speluncis, et in cavernis terrae. (Heb. , cap. xi, 36, 37, 38.)