Gen., cap. iv, i
l'inclination native et aux premiers mouvements de notre cœur, parla révélation du souverain bien qui nous appelle et promet de satisfaire éternellement nos plus pures, nos plus profondes, nos plus ardentes affections ; à notre besoin d'être conduits, sur le chemin difficile et périlleux qui aboutit à notre dernier terme, parla promulgation et l'interprétation de la loi de Dieu à laquelle s'ajoutent les prescriptions d'une législation pleine de sagesse et de mesure ; aux infirmités et aux défaillances de notre nature, par l'émulationldes grands exemples de ceux dont elle a couronné la sainteté1.
Cette double action doctrinale et législative commence à l'heure où notre âme s'éveille et prend conscience d'elle-même. L'amour de l'Église s'y trahit, non-seulement par ses nobles et bienveillantes intentions, mais par des condescendances et des délicatesses qu'on ne rencontre que dans le cœur des mères.
La mère se fait petite avec son enfant : elle rampe à ses pieds pour lui apprendre à marcher; elle bégaie pour lui apprendre à parler. Ainsi fait
1. Cf. Exposition du dogme catholique, cinquanteseptième conférence : Le gouvernement des âmes.
l'Eglise : elle abaisse au niveau des plus petites intelligences sa sublime science des choses divines; elle transforme la plus haute théologie en catéchisme. Par des formules simples, qu'elle explique avec une infatigable patience, elle grave lesvéritésdelafoi et les préceptes divins dans les jeunes âmes qui commencentà penser et à vouloir. Elleleur apprend à appeler Dieu : mon Père, et à se mouvoir, par de courtes et touchantes prières, vers les sphères célestes où doit se consommer dans la gloire la vie qu'elles ont commencée dans la grâce.
La mère étudie avec une patiente attention et une tendre sollicitude le progrès des forces dans la vie de son enfant, lui demandant chaque jour un peu plus, sans jamais surcharger sa faiblesse. Ainsi fait l'Église : elle tient compte de l'ignorance et de l'inadvertance du jeune âge, et ne le saisit que petit à petit des obligations qui engagent la conscience ; elle ne lui montre qu'en temps opportun et progressivement les différentes étapes du devoir ; elle ne l'éclairé sur les exigences et les égarements de l'instinct que lorsqu'ils sont visibles aux yeux de la raison, et ne lui demande des actes graves que dans la proportion où s'accroît en lui,
avec la connaissance et l'amour de Dieu, le sentiment de sa responsabilité ; elle le laisse tout à la joie d'être sauvé et sanctifié par la croix, et ne lui parle de la part qu'il doit prendre pratiquement à ce douloureux mystère que lorsqu'il est capable d'en porter le fardeau.
La mère rappelle souvent à son enfant les hauts faits, les vertus et les mérites de ceux qui ont honoré la famille. Ainsi fait l'Église ; de bonne heure, elle nous édifie par le récit de la vie de Celui qui fut le saint par excellence et de ceux qui ont imité sa sainteté; elle grave leurs noms bénis dans notre jeune mémoire ; elle met sous nos yeux d'enfants leurs pieuses images, les symboles de leurs vertus et les représentations de leurs grandes actions : elle nous invite à marcher, ne serait-ce que de loin, sur leurs traces ; elle excite nos ardeurs naissantes en nous promettant de partager un jour leur gloire et leur félicité.
Doux mystère de l'éducation chrétienne ! Vous n'en avez pas perdu le souvenir, Messieurs. C'est lui qui soutient ceux d'entre vous dont la foi et l'obéissance chrétiennes n'ont jamais fléchi; c'estlui qui ramène souvent à la pratique du devoir ceux que leurs passions ont égarés ; c'est lui qui pèse
comme un remords sur le cœur des temporisateurs pusillanimes qui retardent leur conversion ; c'est lui qui pénètre les vies coupables, et les préserve de cette extrême corruption où doit se dissoudre le sentiment du juste et de l'honnête. Croyez-le bien, tout ce qu'il y a encore de bon dans une vie d'homme est dû, la plupart du temps, à l'éducation maternelle de l'Église. Ceux qui n'ont point été soumis directement à son action ne peuvent se défendre d'en subir la lointaine influence. C'est cette éducation qui donne aux sociétés chrétiennes ces habitudes de justice, d'honneur et de loyauté, que les plus perverses doctrines et les plus monstrueux désordres ont peine à faire entièrement disparaître. Comparez ensemble les peuples que l'Eglise a élevés et ceux qui n'ont jamais entendu sa voix de mère : quelle différence ! De côté et d'autre il peut y avoir des erreurs, des vices et des crimes ; mais chez les tristes enfants de la nature corrompue, aucun instinct, aucun sentiment public ne proteste coutre la dégradation des croyances et des mœurs ; chez les enfants de l'Église, on entend toujours je ne sais quel sourd gémissement de la conscience tourmentée, on voit sur les fronts je ne sais quel rayonnement de la
174 LA MATERNITÉ DE i/É&LISE.
pudeur souffrante : signes révélateurs des derniers restes de l'éducation maternelle de celle que nous appelons : Sancta mater Ecclesia.
L'éducation de nos jeunes années n'est point le dernier acte de la maternité de l'Eglise. Après avoir imprimé à notre vie chrétienne sa haute direction, présidé à ses premiers développements, affermi ses puissances et réglé ses actes, l'Eglise l'enveloppe d'une vigilante protection, qui se poursuit au-delà même du tragique événement après lequel les hommes ne peuvent plus rien pour nous. Mères, si ingénieuses et si courageuses, quand il s'agit de protéger les chères existences de ceux à qui vous avez donné votre cœur en même temps que votre sang, vous ne pourrez jamais faire ce que fait l'Église pour protéger ses enfants. A tout ce qui conspire contre leur foi, leur vertu, leur perfection, leur béatitude : à l'erreur, à la tentation, au péché, à la mort, elle oppose les inépuisables ressources d'un amour auquel Dieu a pro-
digue ses dons et qui ne se lasse jamais de les répandre.
Armée de son autorité infaillible, elle monte la garde à la porte de nos âmes pour en écarter les fausses [doctrines qui menacent de les envahir ; d'une main impitoyable elle déchire les sophismes dont elles se revêtent pour séduire ; elle les convainct de mensonge contre la tradition qui nous a conservé le dépôt des vérités divines, de trahison envers la sagesse éternelle qui a daigné nous les révéler. La force brutale qu'elles appellent à leur secours n'épouvante pas son courage, les menaces des apostats couronnés ne font pas reculer ses anathèmes ; elle est toujours prête à recevoir blessure sur blessure et à verser son sang généreux, pour nous mieux faire comprendre le prix des vérités qu'elle enseigne, et en quelle estime nous devons les tenir.
Sommes-nous enclins à oublier ses vérités? Sommes-nous effrayés des mystérieuses ombres qui nous empêchent de les comprendre ? Sommesnous hésitants et troublés lorsqu'il s'agit de les appliquer à notre vie pratique ? — L'Eglise met à notre service des apôtres, des docteurs et des directeurs de conscience : des apôtres dont la parole
retentissante réveille notre âme endormie, lui reproche ses langueurs, l'importune de ses instances, et lui impose le souvenir de la sublime et austère doctrine qui alimente notre foi et règle nos mœurs ; des docteurs qui, après avoir sondé les mystères, calment par de savantes explications les frayeurs de notre raison, la disposent à accepter sans trouble l'incompréhensible, et à s'y soumettre sans réticence ; des directeurs de conscience qui encouragent notre faiblesse, dissipent nos illusions, préviennent nos égarements, et nous donnent, en des principes certains, la juste mesure de nos actions.
Certes, Messieurs , la lumière est déjà une grande et salutaire protection pour notre vie chrétienne. Lorsqu'il y a des périls à éviter, des obstacles à franchir, des combats à soutenir, on a besoin de voir clair autour de soi. Mais le tendre amour de notre mère n'est point encore rassuré, lorsqu'elle nous voit enveloppés de clarté ; elle veut nous pénétrer de force.
Les mères les plus fidèles à leur devoir, les plus jalouses de la perfection de leurs enfants ne peuvent les fortifier et les soutenir, dans toutes les luttes de la vie, que par leurs encouragements et leurs pressantes sollicitations ; l'Église dispose de
LA MATERNITÉ DE L'ÉGLISE, ffl
la plus pénétrante, de la plus active, de la plus triomphante des énergies : la grâce de Dieu. Elle nous apprend à la demander par la prière ; elle met dans notre cœur et sur nos lèvres les accents persuasifs de sa piété et de son autorité d'épouse, à qui l'époux ne peut rien refuser; elle nous indique les circonstances dans lesquelles nous devons plus particulièrement prier; elle les fait naître, en instituant des fêtes qui ravivent en nos âmes le souvenir des bienfaits de Dieu; elle multiplie ces fêtes, dit saint Léon, « pour ne pas laisser languir la joie de notre reconnaissance, ni s'attiédir la ferveur de notre foi et de notre confiance en Dieu' » ; elle consacre ainsi une partie de notre vie au culte de celui de qui nous attendons la protection, la force et le salut.
Mais il y a plus, Messieurs : l'Église tient entre ses mains les sacrements, vases bénis où la grâce est entassée, foulée, débordante. C'est par un sacrementde régénération qu'elle nous a enfantés à la vie chrétienne ; c'est par un sacrement de force
1. Ut inter cognatarum solemnitatum vicina sacramenta exultationis vigor et fervor fldei non tepescat. (serra. I, de Epiphan.) ^
qu'elle a couronné notre éducation. L'onction de l'Esprit-Saint et l'effusion de ses dons ont fait de nous des athlètes et des soldats, en mesure de tenir tête aux trois grands ennemis de notre salut : le démon, le monde, les passions. Mais l'âme se fatigue aux combats, et, devant les assauts qui se multiplient, il ne suffit pas de dire : Courage ! courage! Euge! Euge! Il faut renouveler ses forces. Or, Messieurs, l'Église nous prépare, à cet effet, un pain mystérieux et vivant, qui ne trompe nos sens que pour nous pénétrer jusqu'au plus intime de l'âme, et nous communiquer la toute-puissante vertu d'un Dieu, jaillissant de son corps et de son sang. Fruit des travaux et des sueurs de ceux qui nous ont donné la vie, la nourriture banale dont s'alimente notre chair mérite de notre amour filial le respect et la reconnaissance ; combien plus cette généreuse et divine Eucharistie, que l'Église notre mère crée d'une parole forte comme celle qui féconde le néant, et qu'elle nous invite à venir prendre entre ses mains très saintes. « Mangez, mes amis, nous dit- elle, mangez et buvez; enivrezvous de force, mes chers enfants : Comedite, amici^et bibite, et inebriamini, ckarissimi*. »