‹ Retraites pascales (volume 4)Chapitre 52 sur 61 · Gen., cap. xiv · texte numérisé non relu

Gen., cap. xiv

passion des âmes. — L'avez-vous cette sainte passion des âmes? — Hélas! vous ne donnez peutêtre les vôtres qu'avec mille réserves égoïstes ; indifférents à tout le reste, vous vous contentez de faire chichement votre salut, sans vous inquiéter du grand nombre de ceux qui se perdent. Votre cœur ne bat pas à l'unisson du cœur de votre mère ; vos forces n'imitent pas la généreuse expansion de ses forces ; vous n'aimez pas l'Eglise de tout votre cœur et de toutes vos forces.

Je vous prie en grâce, Messieurs, de bien sonder vos dispositions sur ce chapitre de vos devoirs, le plus noble de tous. Si vous y voyez de la mollesse, laissez- vous convaincre par le pressant appel que je vous adresse, à cette heure, au nom de votre mère, et comprenez que pour mettre le sceau à votre amour filial, vous devez vous associer par le cœur et par Faction à la conquête des âmes.

Et d'abord, vous devez désirer cette conquête et vous en réjouir comme du plus grand des honneurs et du plus grand des biens. Un citoyen qui aime sa patrie se montre jaloux de ses agrandissements, et triomphe quand il apprend que ses frontières se sont dilatées pour enclore de nouvelles

provinces. Mais provinces, royaumes de la terre, univers entier, qu'est-ce que cela? Misère et vileté, en comparaison d'une âme rachetée au prix du sang de Jésus-Christ, d'une âme qui passe des régions ténébreuses de Terreur et du péché au lumineux royaume de la vérité et de la grâce. L'Église, croyez-le bien, est plus heureuse et plus fière d'engendrer une âme et de la faire entrer dans la famille chrétienne, que les peuples ne sont heureux et fiers d'avoir conquis un empire. Si vous l'aimez de tout votre cœur. Messieurs, partagez son bonheur et sa gloire, après avoir partagé son ambition ; soyez plus touchés de la conversion d'une âme que de l'acquisition de tous les biens de la terre. J'ai vu dans des cœurs chrétiens ces saintes émotions, j'ai vu de douces larmes répandues par des hommes, qui pourtant n'étaient pas faciles à l'attendrissement, lorsqu'ils apprenaient la conversion d'un pécheur, d'un hérétique, d'un infidèle, et je me disais : Ceux-là aiment l'Eglise.

Le sentiment est bon, Messieurs, l'action vaut mieux. Il est, dans le voisinage de votre vie, sous le rayon de votre influence, des âmes que nous pouvons difficilement atteindre, parce que notre approche les effarouche. Travaillez à les donner à

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votre mère. Exercez auprès d'elles cet apostolat aimable et discret qui s'insinue par de charitables avertissements, par de sages conseils, par de pacifiques et loyales discussions, par de nobles et saints exemples et triomphe par la tendresse. Là où votre parole est sans puissance, votre exemple sans autorité, votre tendresse sans pénétration, ourdissez la mystérieuse conspiration de la prière et obtenez de Dieu ce que ne peut conquérir votre zèle.

Allez plus loin ; après avoir fécondé l'Eglise dans vos familles, dans le cercle de vos amitiés et de vos relations, étendez votre ambition au monde entier, et faites agir jusqu'aux extrémités de la terre votre amour conquérant. Je ne vous demande pas de quitter vos foyers et votre patrie pour vous condamner au noble et laborieux exil de nos missionnaires, mais qui vous empêche de coopérer par l'aumône et la prière à l'œuvre grandiose de la propagation de la foi? Un sou par semaine, un Pater et un Aue, c'est assez pour faire de vous des apôtres, au service de la généreuse et sainte ambition que le Christ a mise au cœur de son Eglise en décrétant son universalité. 'Car, pendant que vous restez à vos affaires, à vos intérêts, à vos affec-

tions, votre aumône et votre prière s'incarnent, et deviennent un de ces courageux adolescents qui n'attendent qu'un signe pour s'élancer à la conquête des âmes. Ils partent, après avoir dit adieu à tout ce qui leur est cher ; le vaisseau qui les emporte, à travers mille périls, va les déposer sur les glaces du pôle ou sous les feux del'équateur... et c'est vous, Messieurs, que les peuples saluent lorsqu'ils s'écrient avec le prophète: « Qu'ils sont beaux les pieds de ceux qui nous annoncent la paix du ciel et nous apportent le grand bien du salut, de ceux qui viennent nous dire de la part du Seigneur : Votre Dieu va régner1. »

Mais voyez jusqu'où va mon audace ! Je ne me contente pas de vos aumônes et de vos prières. J'ose vous demander un tribut d'amour bien autrement cher à l'Eglise : tout votre cœur et toutes vos forces dans le tribut de votre sang. Non pas du sang de vos veines, celui-là gardez-le pour les jours sinistres, s'ils arrivent, où vous serez obligés de confesser votre foi, mais du sang que vous

1. Quam pulchri sunt... pedes annuntiantis et prsedicantis pacem : annuntiantis bonum, praedicantis salutem, dicentis Sion : Regnabit Deus tuus. (Isaï., cap. lu, 7.)

avez donné aux jeunes fils sur la tête desquels reposent vos espérances. Hommes du monde! ces jeunes fils que vous ne savez pas disputer aux passions qui les rongent, aux plaisirs qui les usent et les avilissent, n'est-il pas vrai que vous les disputez, ou que vous êtes tout prêts à les disputer à la vie religieuse, au sacerdoce, à l'Eglise qui les réclament? Vos pères ne se montraient pas si difficiles à l'endroit des vocations, lorsqu'il y avait à moissonner dans l'Église des richesses et des honneurs. Mais, aujourd'hui, plus rien qui flatte l'orgueil et la cupidité; plus rien que les sombres perspectives du sacrifice, dont s'épouvante votre amour paternel. Faut-il que je désespère de votre générosité ? — Non, je ne le veux pas. Vous êtes chrétiens, et j'ai confiance que vous le serez jusqu'à trouver doux et glorieux de briser vos espérances mondaines et d'immoler votre tendresse, afin de prouver à l'Eglise que vous l'aimez de tout votre cœur et de toutes vos forces, en respectant la volonté de Dieu qui demande pour elle le tribut de votre sang.

Saint amour de l'Église! Amour consolateur, amour vengeur, amour conquérant, je te livre cette grande assemblée. Empare-toi de tous les

ET DE TOUTES SES FORCES. '2(j I

cœurs et règne sans souci des reproches que t'adresse l'impiété. A l'en croire, on ne peut aimer l'Église sans déplacer les légitimes affections de la nature, et, surtout, sans faire tort à l'amour sacré de la patrie. Ah ! qu'il me serait facile de lui jeter sa honte à la face ! Je n'ai, pour cela qu'à lui rappeler que, dans la patrie envahie par l'étranger, ce sont les ennemis de l'Église qui fuient les rencontres périlleuses en se retranchant dans des postes lucratifs, tandis que les défenseurs de l'Église se font tuer sur les champs de bataille. Mais jetons un voile sur cette triste page de notre histoire contemporaine et plongeons un regard dans le passé de la France. Que nous dit-il ? — 11 nous dit que la gloire de notre pays est intimement liée à la gloire de l'Église; que jamais la France n'a été plus digne de l'admiration des peuples que lorsqu'elle a servi l'Église et mérité par là son nom de très-chrétienne ; que dans toutes les parties du monde, en Orient surtout, ses services sont gravés dans la mémoire des nations à ce point que les noms de Franc et de chrétien se confondent; qu'aimer l'Église c'est aimer la France dans la plus universelle et la plus pure de ses gloires ; par conséquent, que nous pouvons prendre comme

devise de nos plus grands amours ces trois mots sacrés : Dieu, Église et France.

Je termine, Messieurs, par les belles paroles de saint Augustin, qui résument tout l'enseignement de cette retraite : « Aimez l'Eglise, cette mère si grande; aimez -la, puisqu'elle vous aime tant. Aimez-la, car l'esprit de Dieu se donne aux enfants du Christ selon la mesure de leur amour pour la sainte Église '. »

4. Amate tantam raatrem ; amatoamantem. (De Symb. ad Cathec.) Acoipimus ergo et nos Spiritum sanctium, si amamus Ecclesiam... Credamus fratres; quantum quisque amat Ecclesiam Dei, tantum habet Spiritum sanctum. (Tract. XXXII, in Joan.)

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