‹ Retraites pascales (volume 4)Chapitre 53 sur 61 · VENDREDI SAINT CINQUIÈME INSTRUCTION · texte numérisé non relu

VENDREDI SAINT CINQUIÈME INSTRUCTION

Domine quid multiplicati sunt

Eminentissime Seigneur, Monseigneur1, Messieurs,

Le saint roi David, persécuté par l'orgueilleux Absalon, s'enfuyait devant ce fils ingrat, dont Israël avait épousé la rébellion. Le soir d'une longue journée de marche et de fatigue, l'infortuné père, retiré dans un lieu désert, leva les yeux

1. Etaient présents Son Éminence le cardinal Guibert, archevêque de Paris, et Mgr Richard, archevêque de Larisse, coadjuteur.

au ciel, et son âme prophétique, soudainement saisie par l'Esprit de Dieu, exhala sa plainte et sa confiance en ces termes :

« Seigneur, pourquoi ceux qui m'affligent se sont- ils multipliés ? beaucoup se soulèvent contre moi. »

« De nombreuses voix disent à mon âme : Il n'y a plus de salut pour lui dans son Dieu. »

« Mensonge ! Tu es toujours mon protecteur, ô Jéhovah! Tu es ma gloire et tu relèves ma tête humiliée et endolorie. »

« J'ai élevé ma voix vers le Seigneur, j'ai crié et il m'a exaucé du haut de sa montagne sainte. »

<c Mon épreuve n'est qu'un sommeil, qu'un assoupissement. Je vais me relever, car le Seigneur m'a pris entre ses bras. »

« Que le peuple m'entoure par milliers, je ne le craindrai pas. Lève-toi, mon Dieu, sauve-moi ! »

« C'est fait! Tu as frappé ceux qui me persécutaient sans raison ; tu as brisé les dents des pécheurs. »

« C'est de toi, Seigneur, que vient le salut, ta bénédiction est sur ton peuple. »

Messieurs, cet hymne de David est doublement prophélique. Si vous voulez prêter l'oreille aux

voix plaintives qui retentissent aujourd'hui sur le Calvaire, vous l'entendrez tomber des lèvres du Christ et des lèvres de sa royale et sainte épouse l'Eglise. Le Voyant, accablé par l'épreuve et relevé par la confiance, contemplait, dans l'avenir, les deux majestés humiliées "dont i\ n'était que la figure et chantait pour elles.

Oublions le roi-prophète. Que notre bien-aimé Sauveur, lui-même, nous permette d'adorer le mystère du Calvaire dans celle dont la vie pleine de tourments est l'image fidèle et le prolongement mystérieux de sa passion. Après avoir rendu nos hommages à la croix, méditons auprès d'elle chaque strophe du cantique de l'Église persécutée. L'amoureuse plainte, la sublime confiance de notre mère feront vibrer dans nos cœurs les cordes sacrées de l'amour filial, et, en la voyant si semblable à celui qui nous a enfantés à la vie chrétienne par ses douleurs glorifiées, nous nous sentirons plus généreux et plus fervents dans l'accomplissement des devoirs que nous impose sa divine maternité.

« Domine quid multiplicati sunt qui tribulant me ?

« Seigneur, pourquoi ceux qui m'affligent se sont-ils multipliés ? »

L'Église se plaint! mais sa plainte va droit à celui qui a promis aux âmes angoissées un refuge clans son sein miséricordieux. Les natures vulgaires s'épanchent auprès des créatures, et mendient à leur impuissante compassion des remèdes aux maux qu'elles ne peuvent soulager. Les grandes natures s'élèvent, comme d'instinct, vers le maître suprême des biens et des maux, persuadées qu'elles ne peuvent trouver qu'auprès de lui la solution des douloureuses questions qui les tourmentent.

Près de chaque douleur se place un pourquoi ? Ce pourquoi^ auquel les hommes les plus expérimentés et les plus sages ne peuvent répondre qu'en balbutiant, s'élance de la terre au ciel et va interroger les infinies perfections de Dieu. Tous n'y mettent pas les mêmes exigences ni les mêmes

sentiments. Le pécheur superbe, renversant les rôles, traite la Providence en accusée, lui demandant des réponses qui contentent sa raison, et ne laissent plus aucune obscurité autour du grand problème de la douleur : son pourquoi est une insolence. Le juste, humblement soumis aux décrets divins, consent à n'en pas pénétrer le mystère : son pourquoi est le gémissement d'une âme résignée, ne demandant au ciel qu'une goutte de consolation , pour l'aider à ne rien perdre des grâces qui font mériter jusqu'au bout la souffrance.

Quand le roi des justes, l'âme étreinte par une suprême angoisse, disait à son Père : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné ? » il n'oubliait pas le sublime acquiescement qu'il avait donné à toutes les volontés du ciel pendant son agonie ; mais sa miséricorde indiquait aux douleurs humaines le lieu sacré où elles doivent se réfugier, lorsque la nature, trop accablée, se sent impuissante à les supporter. Personne n'a mieux compris cette invitation du Christ que sa sainte épouse l'Église; c'est dans l'esprit et avec les sentiments du divin crucifié qu'elle s'écrie : « Domine quid multiplicati suntqui tribulant vie? »

La consolation ne se fait pas attendre, et la ré-

pon.se du ciel, sans lui promettre encore la fin de ses maux, soutient son courage et l'enivre de joie. — Ma fille, dit le Seigneur, tu me demandes pourquoi ceux qui t'affligent se sont multipliés : Ecoute3 je vais te le dire. Tu vois sur la croix le fils bienaimé en qui j'ai mis mes complaisances. Il ne méritait que des joies, et voilà qu'il est plongé dans une mer d'afflictions. Tout conspire contre lui : les prêtres, les docteurs de la Loi, les princes du peuple, le peuple lui-même et, jusque dans son intimité, les traîtres, les parjures et les lâches. Pourquoi ? puisqu'il est la sainteté même et qu'il a passé en faisant le bien. Mais j'avais besoin d'une victime pure pour la rédemption du genre humain, et j'ai permis qu'il fut haï sans raison par les méchants, abandonné par les ingrats, immolé par les aveugles qui n'ont rien vu au grand mystère de sa justice. C'est lui qui est cause de tes tribulations. Il t'a enfantée dans le sang, épousée dans la douleur, revêtue de sa majesté humiliée ; tu le représentes auprès de L'humanité, depuis qu'il a vaincu la mort, il faut que tu continues son œuvre rédemptrice, et que tu sois marquée comme lui du signe de la douleur imméritée. Les menteurs qui te persécutent inventent mille prétextes odieux

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pour justifier leur haine et leurs violences. Entretenir systématiquement l'ignorance, convoiter la domination, séduire les simples, tyranniser les faibles; voilà les crimes dont ils t'accusent! Mais moi, qui vois le fond de leurs pensées et sonde les mystères de leurs cœurs, je sais qu'ils ne te sont contraires que parce que ton incorruptible doctrine confond l'orgueil de leur raison, parce que ta sainteté condamne la corruption de leurs passions, parce qu'ils voient en toi un Dieu ennemi de leurs erreurs et de leurs vices. Ma fille, ceux qui t'affligent se sont multipliés parce que tu es la divine épouse de mon Christ, la divine mère du monde pécheur qu'il faut enfanter à la grâce par la douleur. La haine qui te poursuit ne sera donc jamais complètement apaisée. S'il y a des jours de repos dans ta vie souffrante, attends- toi toujours à de cruels lendemains ! »

Jusques à quand, Messieurs, l'épouse du Christ doit-elle attendre ces lendemains? — Je n'en sais rien. Mais, si je remonte à travers les âges, de l'épreuve actuelle à celles qui affligèrent le coeur de l'Eglise naissante, j'entends à chaque instant retentir ce cri plaintif :

« Multi insurgent adversum me :

Beaucoup se soulèvent contre moi. »

Semblables aux vagues furieuses que pousse, l'une après l'autre, le vent d'orage contre la roche immobile qui protège les rivages de l'Océan, les ennemis de l'Église se succèdent de près, et montent à l'assaut de son immuable vie. C'est d'abord la synagogue, honteuse de son forfait, alarmée des progrès de la prédication évangélique qui défend, sous peine de mort, d'annoncer le nom et la doctrine de Jésus-Christ. — Ce sont les faux prophètes et les apostats qui, après avoir quitté la voie droite, s'appliquent à séduire les âmes instables. « Fontaines ^sans eau, dit l'Apôtre,! nuages ténébreux que secouent les tourbillons. Par leurs discours superbes, ils s'efforcent d'attirer aux passions charnelles et impures ceux qu'ils voient s'écarter de l'erreur pour les y conduire plus tard. Esclaves de la corruption, ils osent promettre la liberté, la liberté du chien qui retourne à son vomissement'. » — Ce sont les hérétiques subtils qu'en-

1. Hi sunt fontes sine aqua, et nebulse turbinibus exagitatœ, quibus caligo tenebrarum reservatur, — Superba enim vanitatis loquentes pelliciunt in desideriis carnis luxuria? eos, qui paululum effugiunt, qui in errore con-

fie la fausse science, et dont l'orgueilleuse raison se révolte contre les miséricordieux abaissements de l'Incarnation. Leur bouche sacrilège déchire impudemment la personne sacrée du Sauveur : les uns niant la réalité de sa chair adorable, les autres sa divinité. — Ce sont les Césars payens, ennemis acharnés du nom chrétien, qui ne respectent ni l'âge, ni la faiblesse, ni la science, ni la vertu, ni les services rendus : sauvages moissonneurs dont la sanglante épée fauche, pendant près de trois siècles, des millions de martyrs. — Ce sont les Grecs ergoteurs, Sabelliens, Ariens, Nestoriens, Eutichiens, Monothélites, aidés des empereurs dogmatisants, qui dévastent le champ de la doctrine sainte : jetant la confusion dans la nature et les personnes divines, abaissant le Verbe de Dieu au rang des créatures, divisant la personne du Christ, mêlant ses natures et ses volontés, lui enlevant le mérite de ses actes, bouleversant, compromettant, détruisant l'œuvre de la rédemption ; c'est le naturaliste Pelage, qui s'en prend

versantur : libertatem illis promittentes, cum ipsi servi sint corruptionis. — Contigit enim eis iilud veri proverbii : Canis reversus ad suum vomitura. (II Pet., cap. il, 17.)

à l'homme et le diminue de la vie divine que Dieu lui a communiquée, en coupant les canaux de la grâce. — Ce sont les barbares, qui envahissent et désolent les chrétientés florissantes, menaçant de les étouffer sans retour sous le poids de leur paganisme grossier ou de leurs stupides hérésies. — C'est le mahométisme, qui, petit à petit, couvre l'Orient comme d'une lèpre, et pousse sur l'Occident d'ardentes chevauchées dont le bruit intermittent, semblable à celui des trombes, arrache aux gardiens de la foi et des mœurs chrétiennes de puissants cris d'alarmes. — Ce sont les églises grecques que dévore le schisme, et qui tombent comme des fruits pourris entre les mains de Satan. — Ce sont les abominables désordres du sanctuaire souillé par des compétitions sanglantes, des trafics honteux, des outrages publics à la délicate vertu qui doit être l'auréole du prêtre de Jésus- Christ. — Ce sont les empereurs et les rois chrétiens, infidèles à leurs serments, usurpateurs du sacerdoce, patrons des antipapes, violateurs impudents des droits conférés par le Christ à sa sainte monarchie. — C'est le protestantisme, sinistre précurseur de toutes les revendications impies de la raison, résolu à briser la chaîne des traditions

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chrétiennes, — C'est la suprême explosion de l'antichristianisme, enrôlé sous l'étendard de la révolution, et menaçant de substituer partout au règne de Dieu le règne de Satan, caché sous des masques prétentieux et souriants qu'on appelle la science positive et concrète, le progrès, l'esprit moderne, l'humanité affranchie.

Épouse du Christ, regarde autour de toi. As-tu jamais vu un pareil soulèvement d'hostilités ? As-tu jamais entendu crier, avec autant de haine et d'entêtement féroce : Nolumus hune regnare super nos : Nous ne voulons plus qu'elle règne sur nous? Ta doctrine, tes droits, tes institutions, tes pontifes, tes prêtres, tes religieux, tes temples : tout est méprisé, injurié, confisqué, persécuté ou du moins menacé. La peur et l'intérêt sordide conspirent avec la haine, pour t'isoler du peuple vers lequel le Christ t'a envoyée, et pour soustraire à ton enseignement les jeunes générations en qui tu jetais au moins les premières semences de vérité. On veut qu'elles deviennent athées, pour qu'il soit plus certain qu'elles ne seront plus chrétiennes. Exhale vers le ciel les plaintes de ton cœur brisé, douloureuse héritière du crucifié, car te voilà, comme lui, aux grands jours de ta passion. Hommes de pou-

voir, prêtres infidèles, Pilate, Hérode. Judas, traîtres, parjures, apostats, lâches, ingrats : toute la tourbe ennemie qui tourmenta le Sauveur, s'agite autour de toi ; le peuple lui-même y est, le peuple tout prêt à prêter son bras à ton supplice, après avoir prêté au triomphe de tes persécuteurs ses votes égarés par le [mensonge. Ah! plus qu'en aucun temps de ta vie, si pleine d'épreuves et de souffrances, tu peux crier aujourd'hui : « Multi insurgunt adversum me. Beaucoup se soulèvent contre moi. »

Cependant, Messieurs, l'Eglise est moins affligée des coups qu'elle reçoit, des blasphèmes, des imprécations, des menaces qui retentissent autour d'elle que du cri de découragement qui se fait entendre près de son âme sainte.

« Multi dicunt animas mess : non est salus ipsi in Deo ejus :

Il n'y a plus de salut pour elle dans son Dieu, disent des voix nombreuses. »

Si ces voix n'étaient que celles des impies, pour qui la Providence n'est qu'un mot, l'Église n'en serait point émue ; mais ce sont aussi les voix des chrétiens, dont la foi sans énergie ne sait plus

compter sur la fermeté des desseins de Dieu, ni sur la fidélité de ses promesses. Au lieu de prêter l'oreille à cette parole du Christ : « Ayez confiance, j'ai vaincu le monde, » ils n'ont d'attention que pour les cris des méchants et les progrès de leurs entreprises. Au lieu de se presser avec amour autour de leur mère pour la consoler, ils s'en écartent avec tremblement, tant ils ont peur de souffrir avec elle.

Les uns se laissent choir misérablement sur les pentes de l'apostasie. Leur lâcheté les a tellement convaincus que le Dieu de l'Église ne peut plus rien pour elle, qu'ils se retournent vers le dieu du jour, et que, non contents d'immoler sur son autel des opinions respectables, ils lui sacrifient leurs convictions religieuses. S'ils ne les renient pas totalement, ils n'osent plus les montrer, pour ne pas nuire aux situations qu'ils possèdent ou aux faveurs qu'ils mendient.

Les autres, sans tomber aussi bas, se répandent en lamentations désespérées. A les entendre, on dirait que Dieu a renoncé à ses desseins et oublié ses promesses , et que l'édifice qu'il a si solidement construit sur la pierre éternelle va s'écrouler comme une maison vulgaire, sous l'effort des puis-

sances d'enfer. Leur âme timorée ne voudrait pas offenser la foi. mais leur découragement, qu'ils ne savent pas vaincre, les pousse à ce blasphème inconscient : — Tout est perdu même du côté de Dieu : Non est salus ipsi in Deo ejus.

Les moins coupables croient que les destinées de l'Eglise sont achevées, et, sur la foi de je ne sais quelles prophéties, qu'ils interrogent a\ec une maladive curiosité, ils prédisent et attendent, à bref délai, l'effondrement général de l'humanité.

Hommes de peu de foi, pourquoi ajoutez-vous ainsi aux tristesses de votre mère ? Son cœur se plaint à Dieu de vos infidélités et de vos doutes : « Multi dicunt animœ rnese non est salus ipsi in Deo ejus. » Mais écoutez la fin de son cantique, et laissez-vous relever par sa sublime confiance .

Messieurs, l'Église affligée n'est point abattue. Elle regarde le ciel, elle écoute ce qui se dit aux profondeurs de son âme sainte, et ce cri de la coniiance succède à son amoureuse plainte :

« Tu autem, Domine, susceptor meus es, gloria raea, et exaltans caput meum :

0 Dieu, tu es mon protecteur et ma gloire, tu relèves ma tête humiliée et endolorie. »

Dieu s'est fait appeler « le protecteur de tous ceux qui espèrent en lui : Protector est omnium sperantium in se. » Mais, parmi ceux qui espèrent, il en est avec qui il s'est engagé plus solennellement et plus étroitement à des actes sauveurs. Son Eglise tient la tête de ces privilégiés. Il Ta avertie des maux qui devaient fondre sur elle; il lui a promis la haine du monde et la persécution des méchants. En même temps, il lui a donné l'assurance d'une perpétuelle protection, contre laquelle aucune force ne peut prévaloir. Le langage biblique appelle cette protection « un bouder : clypeus meus. » Ce bouclier, trempé dans le sang d'un Dieu, participe de sa toute-puissance et protège si bien les parties vitales de l'Église qu'aucun trait ne peut les atteindre. Les membres les plus nobles seront blessés dans la lutte, le foyer de la vie est à l'abri de tous les coups. C'est là que se fait sentir la douce, consolante et efficace présence de celui qui a dit « Voici que je suis avec

£?fl PARAPHRASE DU PSAUME III.

toi jusqu'à la consommation des siècles. » Et alors, qu'importent les humiliations et les opprobres ! Avoir Dieu avec soi et en soi : un Dieu de lumière, un Dieu de force, un Dieu de sainteté, n'est-ce pas la plus grande des gloires ? 0 Christ, Époux bien-aimé, hôte de mon âme, s'écrie l'Église, « tu es ma gloire : Tu gloria, mea ! » Ma gloire, c'est d'être préservée de toute erreur par ton infaillible assistance, pendant que les fils des hommes mutilent et diminuent toute vérité! Ma gloire, c'est d'être pénétrée de ta divine grâce et de toujours produire des saints, pendant que le monde est en proie à la corruption de ses passions ! Ma gloire, c'est de toujours t'embrasser, mon grand Dieu, pendant que les enfants de perdition se vautrent aux pieds des idoles d'or, d'argent, de chair, de boue qui ont séduit leur cœur. Ah ! quoi qu'il arrive, et quand je serais mille fois plus éprouvée que je ne le suis, j'ai toujours le droit d'être fîère, toujours le pouvoir d'être heureuse, dans l'assurance de ta protection et la joie de tes perpétuels embrassements. Non, je ne laisserai pas tomber, comme les désespérés, ma tête humiliée et endolorie, car ton bras la relève au-dessus de tous les géants d'iniquité qui croient me dominer par leur

superbe et triomphante arrogance : « Tu gloria, mea et exaltans caput meum. »

Les promesses du Christ, le sentiment de sa perpétuelle présence, c'étaient, Messieurs, les premiers motifs de confiance qui soutenaient l'Église, lorsqu'elle entrait, toute jeune, dans la carrière où tant d'ennemis devaient l'assaillir. Mais, aujourd'hui, son cœur est plus affermi que jamais par le souvenir d'un glorieux passé rempli des témoignages de la fidélité de Dieu à sa parole.

« Voce mea ad Dominum clamavi, et exaudivit me de monte sancto suo :

J'ai élevé ma voix, j'ai crié vers le Seigneur et il m'a exaucée du haut de sa montagne sainte. »

Les hommes peuvent remplir d'épouvante et de désordre la triste vallée que traversent nos âmes voyageuses; leur audace sacrilège, leurs colères impies ne montent point jusqu'aux sommets sacrés où siège la sereine majesté du roi des rois. De là, il contemple sa chère Église, de là. il lui envoie ses secours en réponse aux appels de son âme désolée. Chaque époque de sa vie tourmentée témoigne de l'efficacité de sa prière et de la miséricordieuse tendresse de l'époux qu'elle implore, chaque

époque voit se renouveler en elle le prodige de sa résurrection, que chantait le prophète au nom du Christ immolé.

« Ego dormivi, et sojooratus sum) et exurrexi, quia, Dominus suscepit vie :

J'ai sommeillé, je me suis assoupi et je me suis levé, car le Seigneur m'a pris entre ses bras. »

Quand la chair inanimée du Sauveur fut descendue de la croix et mise au tombeau, ses ennemis croyaient étouffer son œuvre avec lui sous la froide pierre qu'ils munissaient du sceau de la synagogue. Mais, bientôt la voix des anges chanta près de la pierre renversée et du sépulcre vide : « Surrexit non est hic : Le Christ n'est plus ici, il est ressuscité. » Vivante image, sublime prophétie des destinées de l'Église. Dans tous les tombeaux, où l'on croyait l'avoir couchée pour jamais, elle n'a eu que des assoupissements dont elle s'est relevée plus vigoureuse et plus confiante en l'avenir, grâce à la secourable intervention de Dieu : « Ego dormivi et soporatus sum et exurrexi quia, Dominus suseepit\me. » Sinistres fauchées des persécuteurs, vie tremblante des catacombes : assoupissement ! Fécondité du sang des

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martyrs, capitulation et baptême des Césars : résurrection! — Envahissement des restes delà corruption payenne dans les mœurs chrétiennes, relâchement des fidèles délivrés des menaces de mort qui pesaient sur leur vie persécutée : assoupissement! Prodiges de pénitence, fleurs de sainteté s épanouissant par milliers dans les déserts de la Thébaïde : résurrection ! — Lugubre travail des hérésies, défection des âmes empoisonnées par l'erreur : assoupissement ! Solennelles manifestations des Conciles, explosion delà foi plus respendissante dans la clarté des définitions : résurrection! — Triomphes des barbares, dévastation des églises, angoisses des pasteurs et de leurs troupeaux : assoupissement ! Victoire de l'Evangile sur les sauvages natures que l'Église prosterne aux pieds du Christ : résurrection ! — Ignorance et corruption du clergé, désordres et cruautés des siècles de fer : assoupissement ! Réveil de la science théologique, opulente germination des vertus héroïques et des œuvres saintes, pénétration profonde de l'influence de l'Eglise dans les sociétés humaines, grandiose expression de la foi dans les institutions publiques et les chefs-d'œuvre de l'art, splendeurs du moyen âge : résurrection ! — Appel à la révolte,

progrès du protestantisme, défection des peuples européens : asssoupissement ! Universelle et admirable réforme de Trente, lointaines conquêtes de l'Évangile dans l'Inde, la Chine, le Japon, le Nouveau Monde : résurrection! — Invasion de la philosophie antichrétienne, proscription du catholicisme par la plus impie et la plus sanglante des révolutions : assoupissement ! Réouverture des temples fermés, rétablissement de la hiérarchie démembrée, glorieux pontificats, immenses et sublimes manifestations du monde catholique dans la personne de ses pontifes, solennelles affirmations de la vérité, magnifique expansion du zèle apostolique dans la propagation de la foi : résurrection !

Ces providentielles successions d'assoupissements et de résurrections, où la proteotion de Dieu est si évidente, augmentent, à mesure que les siècles s'avancent, l'intrépide confiance de l'Église. Au lendemain de la Pentecôte, elle pouvait déjà dire avec le Psalmiste : «Je n'ai pas peur : Non timebo ! » Aujourd'hui ce cri s'échappe plus puissant et plus fier de son cœur aguerri par la lutte et consolé par la victoire :

Non timebo !

Épouse du Christ, as-tu bien vu toute la profondeur des haines qui conspirent contre tes divines destinées; toute la noirceur des desseins, toute la violence des passions qui préparent dans ta chute l'écroulement de toute religion ? Regarde : le bataillon sacré des âmes que tu as enrôlées sous l'étendard de la perfection est déjà entamé, bientôt sa dispersion, que demandent à grands cris les prôneurs sycophantes de la liberté, sera universellement consommée. — Eh bien ! la main des impies a plus d'une fois dévasté les cloîtres, mais les fleurs que l'on fauche reparaissent au renouveau : Je n'ai pas peur : Non timebo ! — Tes prêtres, eux-mêmes, sont menacés ; une législation, sans respect pour les nobles services qu'ils rendent à la société, peut demain les arracher du sanctuaire et compromettre leur sainte vocation. — Satan a mis en œuvre de plus terribles et plus honteux moyens pour déshonorer et détruire le sacerdoce à qui mon époux et mon maître a promis l'immortalité : Je n'ai pas peur : Non timebo ! — On convoite tes temples, on te dispute la maigre compensation du brigandage officiel dont tu fus victime, on espère en finir avec toi par l'éviction et

la lamine. — J'ai vu les catacombes, j'ai déjà mendié mon pain : Je n'ai pas peur : Xon timebo! — Si tu pouvais compter sur les générations innocentes qui prendront dans quelque temps possession de la vie publique ! Mais non : Des lois meurtrières t'isolent de leur âme que vont corrompre une science et une morale sans Dieu. Pour elles, tu ne seras jamais qu'une étrangère, si tu n'es pas une ennemie. — Julien l'apostat a fait jadis le métier de corrupteur, et le Galiléen qu'il abhorrait l'a couché dans un cercueil où ses desseins ont péri avec lui : Je n'ai pas peur : Non timebo! — Écoute donc, l'impiété n'attendra pas que l'enfance pervertie se retourne contre toi. Ses calomnies te rendent chaque jour plus odieuse au peuple qu'elle trompe par parole et par écrits, et qu'elle pousse à des actes odieux et sauvages. Aujourd'hui ce sont les individus qui t'injurient et te maltraitent, demain ce sera la foule, la foule aveugle et brutale qui se ruera aux sacrilèges et sanglantes exécutions. — Le peuple, je l'ai vu, aveugle et bestial, inonder les gradins des amphithéâtres et applaudir aux souffrances et à la mort des martyrs dont il a depuis vénéré les saintes reliques.

« Non thnebo millia populi circumdantis me :

Qu'il m'entoure par milliers : je n'ai pas peur. »

Non, je n'ai pas peur. Ma confiance dans le bras de Celui qui m'a tant de fois assistée est d'autant plus ferme que la malice des hommes s'en prend à sa souveraine majesté. Il est donc prouvé qu'on ne me marche sur le corps que pour l'atteindre et qu'en lui demandant son secours c'est sa gloire autant que ma vie que je veux sauver.

« Exurge , Domine , salvum me fac , Deus meus :

Lève-toi donc, Seigneur, il est temps; sauvemoi, mon Dieu. »

Encore un miracle de ta protection ; il ne coûtera pas à ta toute-puissance.

« N'est-ce pas toi qui a frappé ceux qui me persécutaient sans raison, toi qui a brisé les dents des pécheurs?

Quoniam tu percussistl omnes adversantes mihi sine causa, dentés peccatorum contrivisti. »

J'ai marché depuis dix^huit siècles sur les tom-

bes déshonorées de tous mes ennemis ; j'ai ramassé sur mon chemin les dents brisées qui déchiraient mes vêtements sans jamais entamer mon immortelle vie. Brisées, les dents subtiles de l'hérésie et de la fausse science! Brisées, les dents sordides de l'immoralité corruptrice ! Brisées, les dents ensanglantées des persécuteurs! Brisées, les dents voraces des usurpateurs de mes droits !

Molosses enragés de la révolution et de la libre pensée, chiens hargneux et lascifs de la critique et de la pornographie, mordez, mordez; vous déchirerez la robe de l'Eglise, vous ensanglanterez ses membres, mais vous n'aurez point à vous repaître de cet inexterminable cœur où le Christ a concentré toute la vertu de sa résurrection! Aboyez, aboyez à la curée sacrilège que convoitent vos passions; vos aboiements, aujourd'hui formidables, ne seront plus, clans quelques années, que le bruit ridicule d'une bouche édentée : Dieu aura brisé les dents des pécheurs : Dentés pecc&tum contrivisti.

« Domini est salus et super jwpulum tuum benedictio tua :

Mon salut est en toi, Seigneur, et ta bénédiction va descendre sur ton peuple. »

Vous entendez, Messieurs, ce dernier cri de votre mère. Puisse-t-il pénétrer vos âmes de confiance, vous consoler de vos tristesses et dissiper vos appréhensions. En voyant se briser contre le parti pris de l'impiété les généreux efforts des hommes qui lui disputent, article par article, ses projets de déchristianisation du peuple et d'athéisme social, vous êtes tentés de croire que nous serons obligés d'en subir toutes les hontes et qu'aucun acte sauveur ne pourra nous en préserver. Vous oubliez que Dieu veille et que le salut vient de lui : Domini est salus. Tant mieux, s'il vient de lui seul. Tant mieux, si quelque homme, trop persuadé qu'il a sauvé l'Église et la société d'un grand péril, ne nous fait pas payer l'honneur d'avoir été l'instrument de Dieu par ses altières et despotiques exigences. Il est bon que les impuissances humaines se révèlent. Plus elles seront évidentes dans l'excès du mal, plus nous serons persuadés que le salut vient d'en haut. Et alors, nous n'aurons point à craindre la vaine gloire des sauveurs humains ; mais, pieusement prosternés devant la miséricorde

de Dieu, nous ouvrirons nos âmes reconnaissantes à ses bénédictions.

Demandons-les aujourd'hui ces bénédictions. Prosternés avec l'Eglise au pied de la croix, exhalons nos plaintes, exprimons notre confiance.

Dieu crucifié ! c'est pour bénir que tes deux bras sont étendus. Je t'en conjure, ne nous laisse pas attendre. Tu vois nos maux, tu entends notre prière du haut de la montagne sainte où tu es mort pour le salut du genre humain. Puisque tu nous a promis ton assistance, renouvelle sur notre triste génération le miracle sauveur qui a tant de fois consolé ton Église affligée. Prends-la entre tes bras, protège sa vie menacée, réveille sa gloire assoupie, écarte ses ennemis, brise les dents des pécheurs. Les hommes nous manquent, mais tu es là. Relève nos âmes découragées et laisse-nous emporter des embrassements de ta croix la ferme confiance que le salut viendra bientôt de toi, et que ta bénédiction va descendre sur ton peuple.

« Domini est salus, et super populum tuum protectio tua* »

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