‹ Retraites pascales (volume 4)Chapitre 6 sur 61 · Matth., cap. vi · texte numérisé non relu

Matth., cap. vi

20 LE BON GRAIN ET L'iVRAIE.

c'est l'œuvre de Satan, son ivraie : Inimicus homo hoc fecit.

« Ager est mundus : Le champ, c'est le monde. » Dieu y a semé le talent et le génie, leur donnant mission de publier sa gloire, de faire resplendir la vérité, de la communiquer aux âmes et de la protéger contre l'erreur. Combien, hélas ! sont infidèles à cette mission, et se déshonorent par une honteuse et malfaisante apostasie! Combien prostituent au mensonge, à l'impiété et aux excitations malsaines, le grand don de la parole! Combien dont le talent et le génie s'appliquent à démolir la religion, les mœurs, l'ordre public!

Les thèses scientifiques s'en prennent aux plus vénérables traditions et à Dieu lui-même; les charmes du style se prodiguent à des théories et à des tableaux d'une révoltante immoralité ; les entraînements de l'éloquence font appel aux plus vils instincts et aux plus dangereuses passions du peuple.

« Inimicus homo hoc fecit : C'est l'ennemi qui a fait cela. » Chassé du corps des possédés, il demandait jadis d'entrer dans celui des pourceaux. Aujourd'hui, changeant de caprice sans changer tout à fait de domicile, il envahit l'âme des savants,

LE BON GRAIN ET l'iVRAÎE.

des écrivains et des parleurs. Heureux les hommes détalent et de génie qui échappent à sa possession, et qui demeurent fidèles à leur glorieuse et salutaire destinée ! bénis soient leurs travaux ! Mais ils ne font que mieux ressortir l'ivraie qui désole le champ du père de famille.

« Agcr est mundus : Le champ, c'est le monde; » le monde troublé, bouleversé par les excès du pouvoir et l'abus de la force, marchant, sous le couvert de lois problématiques, à la violation des droits les plus sacrés. Tranquille et inoffensif citoyen, je veux servir Dieu comme je l'entends, consacrer ma vie à quelque grande œuvre de lumière et d'assistance, me sentir entraîné dans la pratique de la vertu par l'émulation de l'exemple, appuyé dans la diffusion du bien par l'association des forces; je veux demeurer en paix chez moi avec les amis que mon cœur a choisis : Eh bien, je ne le puis pas. Et ce n'est pas toujours l'altière et capricieuse volonté d'un despote qui décrète cette impuissance. Les pouvoirs qui ne doivent leur existence qu'aux apologies qu'ils ont faites de la liberté, l'assassinent sans vergogne. Ah ! que l'on s'associe pour conspirer dans l'ombre contre tout ce qui représente le principe d'au-

LE BON Gli.VIN ET L IVRAIE.

tonte, et pour préparer des légions d'affamés à la curée des places et de la richesse publiques, cela se peut; mais, défense de s'unir pour servir Dieu par des actes religieux et l'humanité par des bienfaits.

Seigneur, dan* les régions élevées qui dominent votre champ, « n'avez-vous pas semé le bon grain ? Xo/inebonum semen semincisti?» — Le pouvoir pénétré de votre autorité souveraine, la force participation de votre toute puissance avaient reçu mission de faire triompher le droit et de protéger la liberté. L'attraction de toutes les énergies sociales, ayant pour but de rendre plus facile la pratique de la vertu, plus prompte et plus efficace la diffusion du bien, étaient destinées à se résoudre en cette glorieuse et sainte société que vous appelez votre royaume. Voilà votre semence.

Mais l'ennemi est venu, conspirant contre la stabilité des pouvoirs, les renversant par la violence, les faisant naître de l'aventure ou des votes imbéciles, les dépouillant de tout prestige, leur persuadant que la force prime le droit, que le succès remplace la justice et quil suffit d'encenser la liberté pour couvrir les audaces de l'arbitraire. Singe de Dieu, il a voulu avoir son Église, société

LE BON GRAIN ET L IVRAIE. 'Jo

secrète délibérant et officiant dans les ténèbres, imprégnée de sa haine impie et de son monstrueux amour du désordre et de l'anarchie. Les droits méconnus, les libertés violées, l'implacable lutte de l'impiété couronnée contre les choses saintes, le sombre avenir que cette guerre nous prépare, c'est le triomphe de son éternelle malice. Inimicus homo hoc fecit.

Champ de Dieu ! champ de Dieu ! tu n'as pas encore perdu la vertu de produire le bon grain, mais à perte de vue je te vois couvert d'ivraie.

Messieurs, vos âmes chrétiennes sont indignées du spectacle que je viens de vous mettre sous les yeux, et il me semble entendre votre indignation se traduire par ces paroles des serviteurs du Père de famille : a Vis, imus et colligimus zizanie, : Voulez-vous? Un seul mot, nous nous mettons à l'ouvrage et nous cueillons l'ivraie. » Ou plutôt, non. L'ivraie pousse si abondante et si touffue, que vous ne vous sentez ni le courage ni le pou-

V4 LE BON GRAIN ET L IVRAIE

voir de l'arracher. Honteux de votre faiblesse et affligés de votre impuissance, vous vous adressez au Seigneur, vous faites appel à sa justice et le pressez de purger son champ des mauvaises herbes qui menacent d'étouffer le bon grain quril y a semé. « Exurge quare obdormis Domine ? Debout, Seigneur, pourquoi dormez-vous, comme les gardiens infidèles qui devaient préserver votre moisson des invasions malfaisantes ? — Exurgat Deus et dissipentur inimici ejus : Que Dieu se lève, que ses ennemis soient dissipés et que leur œuvre soit confondue ! »

Mais le Seigneur ne répond que par des atermoiements à votre religieuse impatience. « Non, dit-il, pas encore, de peur qu'en arrachant l'ivraie on ne déracine aussi le bon grain. Attendons l'heure de la moisson. »

Ne vous méprenez pas, je vous prie, sur le sens de cette divine invitation à la patience. Ne tombez pas dans l'erreur funeste de ceux qui, transformant une question accidentelle de pratique en principe immuable, accordent à la vérité et à l'erreur, au bien et au mal, le même droit d'exister dans le champ de Dieu, parce qu'ils sont des manifestations de la liberté humaine. « Quel com-

LE BON GRAIN ET L IVRAIE

merce possible, dit l'Apôtre, entre la justice et l'iniquité? Quelle union entre la lumière et les ténèbres ? Quel accord entre le Christ et Bélial ' ? » La justice, la lumière, l'influence du Christ, en un mot le bon grain est la seule semence légitime du champ de Dieu. C'est notre droit, c'est notre devoir d'interdire l'accès de ce champ aux semeurs d'ivraie, et d'étouffer, s'il se peut, dans son germe cette plante réprouvée. Pères, vous devez en préserver vos familles; princes, vous devez en préserver vos États ; pontifes, vous devez en préserver l'Église du Christ.

Mais, quand l'envahissement est un fait accompli, quand l'extirpation de l'ivraie ne peut se faire sans inconvénient et sans danger pour le bon grain, Dieu nous invite à la patience. 11 a pour cela ses raisons, dit saint Thomas, marquées au coin d'une haute sagesse et d'une tendre miséricorde.

Le mal est odieux en soi, mais l'industrieuse Providence sait l'exploiter au profit du bien. Du

1. Quse participatio justitice cum iniquitate? Aut quse societas lucis ad tenebras?Qua3 autem conventio Christi ad Belial? (II, Cor., cap. vi, 14-15.)

$G le bon Grain et l"ivhaie.

spectacle de l'iniquité triomphante, elle fait naître le désir d'une perfection sublime qui compense, aux yeux de Dieu, les humiliations de notre nature déshonorée; de la persécution des méchants, elle recueille des vertus héroïques, des mérites que nous ne saurions acquérir dans une vie tranquille, des sacrifices sanglants qui , unis au sacrifice de la croix, enrichissent le précieux trésor de la rédemption; des agressions de Terreur, elle fait surgir d'admirables manifestations de la vérité. La corruption romaine enfante la thébaïde, la fureur des bourreaux multiplie les martyrs, l'audace de l'hérésie appelle au combat les Irénée, les Athanase, les Hilaire, les Cyrille, les Ambroise, les Augustin, les Jérôme, tout le bataillon sacré des docteurs l. En présence de ces grands résultats, on comprend que Dieu nous dise : Attendons.

Attendons : parce que la grâce toute-puissante peut rendre bon ce qui est mauvais. Le transfor-

1. Quatuor de causis contingit quare mali non debeant eradicari propter bonos. Una causa est quia per malos exercitantur boni.... Si non fuissent hceretici non claruisset seientia sanctorum, Augustini et aliorum. Unde qui vellet malos eradicare, eradicaret et multa bona. (Saint Thomas, Exposit. in Matth., cap. xni.)

LE DON T.RAIN ET L IVRAIE

misme, qui n'est, dans l'ordre naturel, qu'un problème autour duquel discutent les savants, est, dans l'ordre surnaturel, une auguste et touchante réalité que confesse notre foi. On n'a pas constaté jusqu'ici que la nature ait fait du froment avec de l'ivraie; on constate tous les jours que la grâce peut faire d'un fils d'iniquité un enfant du royaume, du plus abominable des pécheurs un grand saint. Quelle merveille manquerait à l'Église si Dieu eut tué Paul sur le chemin de Damas au lieu de le convertir ' !

Attendons : Car, si Dieu laissait faire notre zèle impatient et indiscret, nous pourrions arracher de son champ les épis encore informes de la bonne semence que nous prendrions pour du mauvais grain2.

Attendons : car, autour des touffes trop vigoureuses de l'ivraie, il y a des chaumes grêles dont les racines sont enlacées aux racines de la mau-

1. Item contingit quod qui modo malus est postea bonus sit, ut Paulus. Unde si occisus fuisset Paulus, careremus doctrina tanti magistri, quod absit. (S. Thomas, loc. cit j

2. Tertia ratio, quia aliqui videntur mali et non sunt; ideo si velles evellere malos, statim multos bonos extirpares. (S. Thomas, loc. cit.)

-28 LE BON GRAIN ET L IVRAIE

vaise semence : des chrétiens faibles que les liens du sang, l'affection, le respect, la reconnaissance des services rendus unissent aux méchants, et qui tomberaient avec eux s'ils les voyaient tomber '.

Attendons : Une foule d'âmes naïves, jusqu'à la sottise, se laissent séduire par les apparences, s'obstinent à ne pas croire au mal et confondent l'ouvrage de Satan avec l'ouvrage du Christ. Quand l'ivraie arrivée à maturité aura produit son fruit, il faudra bien qu'elles reconnaissent leur erreur et, qu'instruites par l'expérience, elles se préparent à une plus sage appréciation des choses et à une plus rigoureuse vigilance, pour une nouvelle et meilleure saison.

Attendons l'heure de la moisson. Elle viendra cette heure solennelle et terrible, non seulement à la fin des temps, mais à cette époque, très prochaine peut-être, que nous appellerons avec le Sauveur « la consommation du siècle : Messis vero consummatio sœculï2 .» Chaque siècle voit tomber

1. Quarta ratio est, quia aliquis quandoque est magnœ potestatis, ideo si excludatur, trahit multos secum, et sic cum illo malo multi pereunt. Ideo congregatio non excommunicatur, nec princeps populi, ne cum uno multi cadant. (S. Thomas, loc. cit.)

?. Matth., cap. xm, 39.

LE BON GRAIN ET L'IVRAIE

une semence des mains de Dieu et des mains de l'ennemi, chaque siècle développe les germes confiés au champ du Père de famille, chaque siècle se consomme par l'arrivée des moissonneurs. Quels seront ceux qui viendront arracher l'ivraie du dixneuvième siècle et la séparer du bon grain ? — Je n'en sais rien. Les fléaux sont entre les mains de Dieu; d'un jour à l'autre, il peut nous condamner à leur cruelle visite. Les peuples armés n'attendent qu'un signe pour se précipiter l'un sur l'autre. En entendant les récriminations qu'échangent entre eux les méchants, on peut augurer qu'ils s'entredétruiront. D'où que viennent les moissonneurs , la moisson se fera , et l'ivraie trop bien nourrie, dont l'orgueilleuse croissance afflige et déshonore notre société, ces germes gourmands qui occupent la place et dévorent la substance destinée au bon grain, ces hommes d'aventure qui croient que le monde est à eux parce qu'ils y ont poussé, tout cela sera impitoyablement arraché et jeté au feu, où il y aura des pleurs et des grincements de dents1.

1. Mittent eos in caminum ignis : Ibi erit fletus et stridor dentium. (Matth., cap, xm, 42.)

30 LE BOX ilRAIN ET L'IVRAIE.

Préparez- vous, Messieurs, à ce grand acte de justice. Si vous êtes ivraie dans le champ de Dieu, hâtez-vous de profiter des grâces qui vous sont offertes en ces jours saints pour transformer vos âmes. Si vous êtes hon grain, nourrissez- vous de tous les sucs divins utiles à votre croissance; affermissez-vous, par la pratique généreuse des vertus chrétiennes, contre la pression des mauvaises semences qui menacent de vous étouffer; élevez vos tiges et faites monter vos épis au-dessus des touffes malsaines qui interceptent l'air et la lumière nécessaires à votre vie spirituelle; multipliez vos racines, pour vous attacher plus fortement au sol sacré de l'Eglise dont vous êtes l'espérance et la gloire.

Il se peut faire que quelques-uns d'entre vous soient enlevés dans la prochaine moisson, avec les fils de scandale et dïniquité qu'attend le feu éternel; mais, placés avec honneur dans les greniers du Père de famille, ils prendront part à la gloire des justes1 et béniront la main qui les aura moissonnés. Quant à ceux qui resteront, sortis plus

1. Tune justi fulgebunt sicut sol in regno Patris eorum. (Matth., cap. xm, 43.)

LE BON GRAIN ET l/lVRA.IE. 31

vigoureux de la tribulation, ils consoleront le maître du champ des outrages faits à son œuvre, et deviendront la semence d'une nouvelle génération de chrétiens qui, espérons-le, auront moins à souffrir du ténébreux travail de l'homme ennemi.

Page 1