Apoc, cap. ii
L AMOUR PATIENT ET DÉVOUÉ
la chair et des sens; mais la sagesse chrétienne lui apprend que plus une âme est défectueuse, plus elle a besoin que l'amour qu'on lui a promis veille auprès d'elle, comme on veille auprès d'un malade que l'on veut guérir.
Et, du reste, n'est-ce pas justice déporter le fardeau qu'un compagnon ou une compagne de vie intime fait peser sur nous, puisque nous-mêmes nous pouvons lui être à charge de mille manières? L'amour naturel ne prend garde qu'aux blessures qu'il reçoit ; l'amour chrétien s'inquiète de celles qu'il peut faire. S'il y a près de lui des vices qui, de temps en temps, lui donnent comme des coups de poignard, il se demande s'il n'a pas en lui des travers qui multiplient les coups d'épingle. Car, hélas ! notre pauvre nature est ainsi faite que ses bonnes qualités, même pour être trop tranchées ou trop tranchantes, peuvent devenir gênantes ou insupportables comme des défauts. Il est si difficile de se tenir en ce juste milieu qui est la vraie vertu. L'amour chrétien sait cela. Préservé par la grâce de ce vulgaire aveuglement qui nous dissimule nos fautes personnelles et ne tient compte que de ce qui nous offense, il fait une équitable répartition des torts, exagérant plutôt les siens
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pour rendre moins pesants ceux dont il a à pâtir. Facilement il se laisse persuader par cette parole de l'Apôtre : « Supportez-vous les uns les autres : Aller alterius onera portate1. »
Rien ne le décourage, si fréquentes et si importunes que soient les saillies de la mauvaise humeur et des passions qui s'acharnent à le tourmenter ; il est fort. Nou pas de cette force hautaine qui se venge par le mépris, mais de cette force pleine de douceur qui se refuse à confondre la sottise et le mauvais vouloir, écarte les discussions irritantes, retient les ripostes trop vives et les traits trop pénétrants, et laisse passer l'orage de la contradiction, pour avoir le droit de placer à propos de sages avertissements, et pour se ménager la facilité du pardon.
Le silence est son habituel refuge. Je vous disais tout à l'heure, Messieurs, que l'amour naturel ne résiste pas aux coups que lui portent des révélations indiscrètes; mais lui-même est souvent indiscret quand il souffre. Quantité de gens mariés s'en vont, racontant, à droite et à gauche, leurs peines d'intérieur pour se soulager. Tout y passe :