Jac, cap. i
l'amour patient et dévoué. 39
« aimer, dit saint Thomas, c'est vouloir du bien à celui qu'on aime : Amare est velle bonum alicujus; » et il est impossible de le vouloir efficacement si l'on ne s'efforce de le procurer. Jouir et se reposer dans l'amour avant de s'être dépensé par amour, c'est de Fégoïsme. Encore une fois, l'amour donne. Non seulement il est jaloux de cette abondance et de cette harmonie du bien qui fait la beauté de l'objet aimé, mais il veut les accroître, en appelant à lui tous les biens, et en se sacrifiant luimême, s'il le faut. Il s'ingénie, ilinvente, il prévient les besoins, il va au-devant des désirs, il se tourmente, il se prodigue, il s'oublie, il ne vit plus en lui-même mais là où il se donne, selon cette belle parole : « Anima, magis est ubi amat quam ubi animât : L'âme est plus où elle aime que là où elle produit la vie. »
Voilà, Messieurs, ce que je vous disais, il y a une douzaine d'années, lorsque j'essayais de vous expliquer les perfections de la volonté divine1. Vous me permettez bien, n'est-ce pas, de me répéter, car ce que vous venez d'entendre s'ap-
1. Cf. Exposition du dogme catholique, neuvième conférence : La Volonté divine, deuxième partie.
40 l'amour patient et dévoué.
plique merveilleusement au sujet que je traite présentement. Le dévouement est, si je ne me trompe, le suprême perfectionnement de l'amour conjugal, comme de tous les amours.
Croyez-vous que le cœur humain puisse arriver facilement et de lui-même à ce perfectionnement? Moi, je ne le crois pas. — Commandé par un puissant instinct, dans un moment de fiévreuse exaltation, l'amour naturel peut être capable de quelque grand sacrifice ; mais remplir les jours et les heures tranquilles d'une vie à deux du constant oubli, de la perpétuelle donation de soi-même, cela n'est pas en son pouvoir. Si l'on regarde bien au fond des affections les plus vives et les plus tendres, on y rencontre toujours quelque trace d'égoïsme. En définitive, ce que l'on aime le plus c'est d'être aimé, et le cœur est naturellement plus sensible au plaisir de recevoir qu'au plaisir de donner.
Sous ce rapport, Messieurs, il faut l'avouer, à la honte de notre sexe, l'homme est inférieur à la femme. Ce n'est pas que la femme dédaigne tout à fait les petites idolâtries qui flattent sa vanité, mais, en somme, elle est, par nature, plus disposée et plus empressée que l'homme aux largesses
L'AMOUR PATIENT ET DEVOUE
de l'amour. L'homme est le maître et il le sait trop. Tout ce qu'on fait pour lui prend à ses yeux le caractère d'un service qui lui est dû. C'est déjà beaucoup qu'il accepte avec reconnaissance les petits soins, les attentions délicates, les prévenances d'une affection qui cherche à lui plaire. Quant à rendre la pareille il n'y songe pas assez. Evidemment, ce n'est pas à la nature qu'il faut demander l'équilibre et la pratique continue du dévouement dans la vie commune, mais à l'action de la grâce qui perfectionne l'amour. La grâce configure l'amour conjugal au type sacré vers lequel l'apôtre saint Paul appelle l'attention des époux chrétiens. — « Femmes, dit-il, soyez soumises à vos maris comme au Seigneur. Car l'homme est la tête de la femme de même que le Christ est la tête de l'Eglise, lui, le sauveur de son corps. Et comme l'Eglise est soumise au Christ, la femme aussi doit être soumise à son mari, en toutes choses. Et vous, maris, aimez vos femmes, comme le Christ a aimé l'Eglise, lui, qui s'est livré pour elle afin de la sanctifier1. »
1. Mulieres subditce sint viris suis sicut Domino. Quoniam vir caput est mulieris sicut Christus caput est
4 2 l'amour patient et dévoué.
Telle est. Messieurs, la règle divine des échanges de dévouement qui doivent honorer et rendre heureuse la vie commune des époux chrétiens : dévouement de soumission de la part de la femme, dévouement de généreuse condescendance de la part du mari, et cela jusqu'au sacrifice, d'un côté comme de Vautre.
La femme dévouée prend au sérieux le rôle d'auxiliaire que la Providence lui a assigné dans la vie conjugale. Elle n'est point de ces petites maîtresses vaniteuses et délicates qui reculent devant l'accomplissement de certains devoirs intimes, pour n'y point perdre leur grâce et leur beauté; sa grâce et sa beauté, à elle, c'est d'obéir, avec une chaste simplicité, à la loi de Dieu et aux légitimes désirs de celui à qui elle s'est donnée tout entière. Elle n'est point de ces idoles glorieuses qui perdent leur temps à s'orner et ne demandent qu'à être adorées : sa gloire est de servir le maître bienaimé qui représente auprès d'elle la douce et
Eeclesise, ipse salvator corporis ejus. Sed sicut Ecclesia subjecta est Christo, ita et mulieres viris suis in omnibus. Viri diligite uxores vestras, sicut et Christus dilexit Ecclesiam, et seipsum tradidit pro ea, ut illam sanctificaret. (Ephes., cap. v, 22-26.)
l'amour patient et dévoué. 43
sainte autorité du Christ. Elle cherche à deviner ses pensées et à prévenir ses désirs; elle lui sacrifie volontiers ses plaisirs et ses goûts. Elle ne se pare que pour lui plaire1 ; elle se prive pour que rien ne lui manque . Elle sait vaincre sa faiblesse et ses répugnances pour se livrer, avec assiduité et courage, à ce travaild'intérieur qui fait d'une maison bien ordonnée un lieu plein d'agréments où l'homme aime à se reposer des préoccupations et des fatigues de la vie extérieure. Voit-elle une ombre sur le front de celui qu'elle aime5 pour soulager son cœur elle provoque amoureusement les confidences pénibles qui la doivent attrister; elle veut avoir sa part de tous les chagrins et pouvoir dire à celui dont elle est l'auxiliaire : — Appuie-toi sur mon cœur. Et lui peut compter sur elle, car la grâce a triomphé de la faiblesse de son sexe : c'est la femme forte, « digne soutien d'un cœur viril : confiait in ea cor viri sui-> » Viennent les jours lugubres de la maladie et de l'infirmité, elle ne veut pas confier à d'autres le soin de veiller sur
1. Aliquando et sanctse mulieres. sperantes in Deo.ornabant se, subjectœ propriis viris. (I. Pet., cap. ni, 5.)