‹ Retraites pascales (volume 5)Chapitre 23 sur 90 · JEUDI SAINT QUATRIÈME INSTRUCTION · texte numérisé non relu

JEUDI SAINT QUATRIÈME INSTRUCTION

Messieurs,

La grâce du mariage, dont nous avons étudié jusqu'ici les opérations, n'a-t-elle plus rien à faire après qu'elle a perfectionné l'amour paternel et l'amour maternel ? — Il semble que, passant de l'union conjugale à la vie commune, de la vie commune au gouvernement domestique, elle a parcouru toutes ses phases et donné son plein. C'est vrai, Messieurs. Mais, dans son plein, cet astre lumineux et fécond peut être encore pour nous l'objet d'une intéressante et édifiante étude. La famille chrétienne tout entière est saisie par sa

force perfective. et nous ne nous rendons bien compte de cette force perfective que dans son suprême effet.

Cet effet, quel est-il ? — Je vous l'ai dit en vous exposant le plan général de notre retraite. La grâce du mariage ne perfectionne l'amour naturel que parce qu'elle fait prévaloir sur toutes les affections humaines le saint amour de Dieu. Maîtresse de tous les cœurs par ce saint amour, elle établit dans la famille le règne de Dieu, reconnu et manifesté par la religion du foyer. Le développement de ces pensées achèvera l'explication du texte qui nous a servi de point de départ : Gratia joerfîcit amorem naturalem.

Xous chercherions en vain, Messieurs, le saint amour et le règne de Dieu dans les familles où le sacrement de mariage, sans être entièrement profané, n'a été qu'à moitié respecté. Je vous ai dit tout ce qu'il y avait de tristesses, de cruelles angoisses, de périls, dans ces milieux disparates où

la foi d'une femme lutte contre l'indifférence et l'irréligion. A force décourage, et soutenue par la grâce qu'elle a reçue dans un cœur pur et fidèle, elle obtiendra peut-être que Dieu soit toléré , mais qu'il soit maître et qu'il règne, elle n'y doit pas songer1.

Même clans les familles où les époux sincèrement chrétiens ont été sanctifiés par la grâce du sacrement, le règne de Dieu n'est pas toujours un fait de communauté. Père, mère et enfants, chacun croit et pratique, mais aussi chacun arrange, un peu à sa guise, sa vie religieuse. Il y a comme une sorte de séparation du sacré et du profane, je dirais presque de l'Eglise et de l'Etat. Dans la vie collective/il ne s'agit que de ce qui concerne le bon ordre, l'honneur, les intérêts de la famille; on ne fait pas circuler d'un cœur à un autre cœur le courant sacré de l'amour de Dieu. On sent bien que Dieu n'est pas absent, mais on ne voit pas qu'il règne.

Le règne [de Dieu, Messieurs, ne se voit bien

1. CL Exposition du dogme catholique, quatre-vingtneuvième conférence : Les Profanations du mariage, troisième partie.

que dans les familles absolument et totalement chrétiennes, où la grâce du sacrement saisit tous les cœurs et produit son suprême effet. Elle a perfectionné l'amour conjugal, l'amour paternel et l'amour maternel ; passant des générateurs aux enfants, avec la vie qu'ils transmettent, elle perfectionne l'amour filial. Tout le monde est uni par son onction sainte ; tout le monde s'aime sincèrement et tendrement. Mais ces affections humaines ne se bornent pas à des échanges de tendresse et de bons offices, qui épanouissent les cœurs et font le charme de la vie de famille ; la grâce leur a donné rendez-vous dans le saint amour de Dieu. Cet amour domine tout et pénètre parlout. Il est la voie royale, la porte bienfaisante par où Dieu entre en maître dans la famille chrétienne, transformant les personnes, bénissant les travaux, réglant les joies, caressant et consolant les douleurs, décidant des vocations.

Le père et la mère sont grands par nature, puisqu'ils sont les auteurs de la vie et les providences visibles du petit monde qu'ils ont tiré de leurs flancs généreux, mais l'amour de Dieu les grandit encore. Se sentant plus unis à lui, ils veulent être ses images plus parfaites, n'user de la puissance

créatrice qu'il leur a communiquée que selon sa sainte volonté, et pour accomplir ses desseins, remplir la mission providentielle qu'il leur a confiée, en y mettant les perfections qu'il déploie lui-même dans le gouvernement de son grand monde : la sagesse, la force, la bonté. Ils sont tellement pénétrés de leur rôle, et Dieu les possède si bien, qu'ils se transforment aux yeux de leurs enfants. Ceux-ci, dès que la foi illumine leur raison naissante, dès que l'amour de Dieu commence à s'emparer de leur cœur, découvrent en leurs parents une divine physionomie qui grandit leur confiance et leur impose le respect. Tous les biens qu'ils reçoivent de leur amour leur semblent des bienfaits de Dieu., tous les commandements de leur autorité sont pour eux des ordres de Dieu. — Euxmêmes, ces chers petits, ils se transforment aux yeux de leurs parents. La nature ne peut voir en eux que les vases fragiles de la vie qu'ils ont reçue de leurs générateurs ; l'amour de Dieu pénètre jusqu'au fond de leur âme et y découvre le vase précieux de la vie qu'ils ont reçue de leur Père céleste. Du sommet de la famille chrétienne aux plus infirmes rejetons de cet arbre béni, Dieu se montre, Dieu est aimé, Dieu règne.

Il règne, — et sous son regard bienveillant la vie de famille suit son paisible cours, tandis qu'il en bénit toutes les actions. Le travail est particulièrement l'objet de sa royale sollicitude, et nulle part mieux que dans la famille chrétienne on n'en comprend la noble nécessité. C'est la loi de notre nature; elle a ses racines en Dieu même. Oui, Messieurs, en Dieu, que l'Eglise appelle le suprême ouvrier : Super nus artifex. Il a horreur des vies oisives, et à l'origine des temps, alors que la nature, spontanément féconde, semblait inviter l'homme au repos, il lui a imposé le travail, loi primordiale autour de laquelle se groupent, depuis la chute du genre humain, la loi d'expiation et la loi de préservation. Pour expier le péché il faut des peines. L'homme n'a pas besoin d'aller les chercher ailleurs que dans le travail même, devenu, au sein de la nature ingrate et rebelle, la . plus commune et la plus efficace des mortifications parce qu'elle est de chaque jour, de chaque heure, de chaque instant. Pour se préserver du péché, il faut que l'activité humaine ait son légitime emploi. Où peut-elle être mieux employée que dans le travail ? Ces austères et bienfaisantes vérités sont la règle de vie des familles chrétien-

nés. Père, mère, enfants, tous se soumettent, d'un cœur joyeux, à la volonté du royal maître qui commande à tous la sainte activité du labeur quotidien. Au lieu que dans d'autres familles le travail est comme un chant mélancolique, dont la rudesse est à peine adoucie par quelques notes de résignation, dans la famille chrétienne, c'est un hymne d'amour : hymne d'amour pour ceux qui en bénéficient, hymne d'amour pour Dieu qu'il glorifie. S'il pèse d'un poids trop lourd sur l'âme et sur le corps fatigués, Dieu est là. Il se penche vers celui qui peine, et le réconforte par de douces promes* ses. — Courage, mon fils, dit-il, courage! Tous les instants de ton labeur, toutes les gouttes de tes sueurs, tous les accablements de ta nature sont comptés, tout aura sa récompense éternelle ; et moi-même, un jour, je serai ton repos. — Si la nature, trop âpre au gain et trop empressée de multiplier les fruits du travail, se surmène quelquefois jusqu'à devenir moins attentive aux droits qu'il faut respecter et à ses intérêts éternels, Dieu est là. Par de tendres reproches il rappelle à son serviteur que les plus grandes œuvres sont inutiles, funestes même, si elles n'ont la justice pour règle et le ciel pour but. Dans les excès comme

dans les accablements du travail, Dieu est là, surveillant tout, gouvernant tout, sanctifiant les généreux efforts de la famille chrétienne et bénissant le fruit de ses labeurs : non pas par cette insolente prospérité qui n'est due qu'à l'immorale activité des convoitises, mais par une vie pleine d'honneur et de dignité, en laquelle on reconnaît la présence, la direction et l'assistance d'un maître aussi bon qu'il est sage.

Dieu règne ; — et toutes les joies qui jaillissent du bonheur domestique, dont son amour est la source, montent vers lui comme une action de grâce. Vous avez entendu, Messieurs, le concert matinal de la nature saluant le lever du soleil, c'est une image de la pure allégresse des familles chrétiennes. Dieu y permet l'épanouissement des cœurs et les plaisirs innocents, mais il arrête la joie sur les délicates limites où ses excès peuvent devenir un trouble et une offense. «Gauclete in Domino1 : Réjouissez-vous dans le Sejgneur ! » C'est la devise des foyers où Dieu est aimé. Les divertissements sans règle et les plaisirs dangereux, dont le monde est prodigue, y sont inconnus. La famille

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