Gen.. cap. IV
cœur son premier enfant. Elle n'oubliait pas le Père commun de qui procède et à qui appartient toute créature. Que de parents aujourd'hui étranglent le cri de notre première mère ! Possedi hominem!... Ils s'arrêtent là. — L'enfant est à nous, disent-ils. Tout ce qu'il a d'intelligence, de qualités et de charmes leur appartient sans partage. Ils jouissent de lui tant qu'ils peuvent, et prétendent disposer souverainement de son avenir. Que Dieu s'avise de faire valoir ses droits sur leur progéniture adorée, les cœurs se brisent, se lamentent et reprochent au ciel ses duretés. Un enfant veut se donner à Dieu : quel malheur î On dirait que la religion est un minotaure qui va le dévorer. Il a pourtant quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent d'y être heureux. Qu'un mariage se présente et l'emporte à deux ou trois cents lieues, avec quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent d'être malheureux, personne ne se plaint. Cette prise de possession de l'enfance, à l'exclusion des droits de Dieu, est bien vue du monde ; mais, attendez. Le jour vient où l'enfant prétend se posséder luimême. Il se révolte contre les tendresses égoïstes qui l'accaparent; il les trouve ridicules et s'en moque. Cruelle revanche de Dieu, source de
larmes et d'intarissables douleurs dans la famille ! Mais aussi, pourquoi voler le maitre de la vie ?
Ce crime est inconnu dans les familles où le saint amour domine et règle les affections humaine. Convaincus du droit de Dieu, tous, parents et enfants, interrogent sa volonté et attendent ses ordres. Personne ne se met en chemin vers Tavenir sans savoir où Dieu l'appelle. Quoi qu'il décide, tout est accepté, et lors même qu'il décrèteles plus cruelles séparations, aucune volonté ne se révolte contre la sienne. Il se peut que les cœurs soient déchirés, mais ils restent toujours les esclaves du grand et suprême amour qui fait valoir ses droits.
Messieurs, voulez- vous voir la famille chrétienne à l'heure du sacrifice ? — Ecoutez. — Lorsque Jeanne de Chantai, quittant le monde pour le cloître, se jeta aux pieds de son père et lui fit ses adieux, le vénérable vieillard, levant au ciel ses mains tremblantes et ses yeux baignés de pleurs,. sécria : « 0 mon Dieu, il ne m'appartient pas de trouver à redire à ce que votre providence a couché dans son décret éternel ; j'y acquiesce de tout mon cœur, et je consacre de mes propres mains sur Tautel de votre volonté cette fille unique qui
m'est aussi chère qu'ïsaac l'était à votre serviteur Abraham. » Et après avoir béni sa fille, il lui remit pour l'évêquede Genève cette lettre sublime. — « Monseigneur, ce papier devrait être marqué de plus de larmes que de lettres ; puisque ma fille, en laquelle j'avais mis la meilleure partie de ma consolation en ce monde et du repos de ma misérable vieillesse, s'en va et me laisse père sans enfants... Toutefois je me résolve et conforme à ce qui plaît à Dieu. Puisqu'il veut avoir ma fille pour son service en ce monde et la conduire par ce chemin à la gloire éternelle, je veux bien montrer que j'aime mieux son contentement, avec le repos de ma conscience, que mes propres affections. »
N'est-ce pas, Messieurs, que ce vieillard est admirable dans sa douleur ? — Je n'admire pas moins la foi joyeuse du vieux soldat qui, pendant que toute sa famille fondait en larmes à la profession de sa fille, disait en souriant à l'un de ses amis étonné de sa sérénité : — « Comment veux-tu que je pleure, lorsque Dieu fait entrer un de mes enfants dans sa famille et que Jésus-Christ devient mon gendre ? »
Cœurs héroïques, cœurs sublimes, vous êtes le
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plus magnifique et le plus touchant témoignage de la force perfective de la grâce et du règne de Dieu dans la famille chrétienne !
Dieu règne ! — Vous venez de voir, Messieurs, comment, dans le petit monde où la grâce l'a introduit, il exerce sa souveraineté. A ce maître adoré chaque membre de la famille chrétienne se soumet volontairement et de plein gré; mais cette soumission n'est pas un secret qu'on dissimule au fond des cœurs ; elle se traduit par des actes extérieurs et collectifs dont l'ensemble constitue ce que j'appelle la sainte religion du foyer.
Comme je vous le faisais remarquer en commençant cette instruction, il peut y avoir des idées et des sentiments chrétiens, de la religion dans une famille, sans que pourtant il y ait une religion de famille. La foi luit dans les âmes, mais comme en un lieu fermé d'où l'on craint qu'elle ne rayonne. Certaines susceptibilités, timidités ou fausses hontes empêchent qu'on ne parle libre-
ment entre soi des vérités et des mystères auxquels chacun donne en particulier son adhésion. Ce sont choses bonnes pour la vie intérieure, mais qui n'ont pas cours dans la vie extérieure et commune. On se croit obligé d'entourer d'une foule de précautions, pour la rendre moins voyante, l'observation des lois de l'Eglise ; et, quand on veut se mettre en rapport avec Dieu par la prière, on n'est bien que derrière une porte close et dans un petit coin où l'on se sent bien seul. Tout cela vaut mieux que rien, sans doute, mais, comme je vous l'ai dit, on ne voit point en tout cela le règne de Dieu.
Dans la famille chrétienne, au contraire, ce règne est manifestement reconnu par le libre et ostensible exercice d'actes religieux qui constituent un culte collectif. Le foyer n'est pas seulement un lieu discret où s'accomplissent, à l'abri des regards profanes, les actes intimes de la vie domestique, c'est, à certains jours et à certaines heures, un temple où tous les cœurs s'unissent pour rendre à Dieu les devoirs du saint amour. Entre tous les membres d'une famille vraiment chrétienne la foi a son franc parler et sa généreuse expansion. Les parents apprennent aux en-
fants, les grands enfants aux plus petits, les vérités qu'un chrétien doit connaître. Dans la vie commune, les plus intéressantes conversations sont celles où il est question de Dieu, de ses perfections, de ses bienfaits, de ses intérêts et de sa gloire. On est heureux de s'instruire et de s'édifier mutuellement. Les lois de l'Eglise sont des règles de vie auxquelles tout le monde obéit de concert. On s'avertit pour ne point les oublier ; on s'encourage pour les observer fidèlement. Les fêtes chrétiennes sont des jours de repos et de joie qui préparent les âmes au repos et aux joies de la fête éternelle. Toute la famille en est ; on la retrouve unie dans la même foi, le même amour, les mêmes prières, près de l'autel comme au foyer. Les fêtes de l'Eglise, en effet, ne sont pour elle •que l'ampliation, la célébration plus solennelle d'un culte quotidien auquel tous ses membres prêtent leur pieux concours. Tous les jours, à l'heure où s'apaisent les bruits et les agitations de la vie extérieure, à l'heure où Dieu demande à l'homme compte de sa journée avant de bénir son repos, à l'heure où l'oubli du sommeil va séparer les parents des enfants, tous, agenouillés devant un crucifix ou une sainte image, unissent leurs
cœurs dans une même adoration, une même action de grâce, une même supplication et élèvetft ensemble leurs voix vers Dieu. Après de graves invocations, interrompues par le silence et le recueillement d'un examen dans lequel chacun recherche ses fautes, pour bien purifier son cœur et ses lèvres, l'admirable et touchante prière du Sauveur devient comme un concert dans lequel s'exhale, en quelque sorte, toute la vie religieuse de la famille chrétienne. Il n'y a plus devant Dieu que des enfants qui s'écrient : Notre père! Pater noster! Père de ceux qui ont donné la vie, père de ceux qui l'ont reçue; père dont la gloire rayonne sur le front des parents, père dont l'image est gravée dans l'âme des enfants, père dont la vie circule dans toute la famille chrétienne. Maître et Seigneur de tous, mais sous le doux nom et avec la tendre bonté d'un père , pour lequel on oublie un instant la terre et toutes ses misères, et que Ton va chercher dans les cieux : Pater noster qui es in cœlis. À lui d'abord tout honneur, toute louange, toute action de grâce : « Que son nom soit sanctifié. » A lui l'hommage d'un parfait abandon à ses desseins et à son action providentielle : « Que sa volonté soit faite. »
A lui l'humble soumission de toutes les créatures dont il est le roi invisible et immortel : « Que son règne arrive. » Ce règne, il est arrivé, il est établi déjà par la grâce et le saint amour dans la famille chrétienne, mais qu'il s'affermisse davantage par des bienfaits. C'est du roi céleste, du roi paternel qui préside et commande au foyer qu'on attend le pain de chaque jour, le pardon des offenses, la force contre les ennemis du salut, la délivrance de tous les maux de l'âme et du corps. Chacun demande ces biens pour les autres plus que pour soi. et tous, enveloppés du manteau, pénétrés des effluves delà prière commune, sentent s'accroître leur confiance en la providence, s'évanouir les ombres jetées sur leur amour par les inévitables contradictions d'une vie collective, grandir leur courage pour la lutte, et leur patience pour affronter les maux de la vie. Tous se relèvent, se sourient, se pardonnent, s'embrassent et se donnent l'un l'autre à Dieu, qui vient de les entendre et de les bénir.
Je ne sais rien de plus touchant, Messieurs, que cette sainte religion du foyer, et j'ajoute, je ne sais rien de plus puissant, après l'irrésistible clameur d'un peuple assemblé pour recon-
naître solennellement les droits de Dieu et faire violence à son cœur. Notre-Seigneur a garanti par sa parole l'efficacité de la prière : « Demandez, a-t-il dit, et vous recevrez : Petite et accipietis1. » Mais il a promis detre plus efficacement et plus libéralement présent au milieu de ceux que se réunissent pour l'invoquer'2. Tout acte solitaire d'una âme religieuse est une force; cette force s'accroit dans la famille chrétienne, non par une simple addition des actes de chacun, mais par une mystérieuse multiplication d'énergie qui lui vient de la divine complaisance avec laquelle le Christ assiste à la prière commune. Le pater de la famille chrétienne est pour elle une source de bénédictions.
Ces bénédictions, Messieurs, sont visibles dans la race fidèle qui sort des foyers chrétiens. La généreuse et habituelle expansion de la foi l'a préservée des puériles terreurs du respect humain, et le saint amour, chaque jour accru par le pieux concert des actes religieux, la rend prête à servir