Haec est hora vestra et potestas tenebrarum, (Lus
cap. xxn, 53.)
avant que la sentence soit prononcée ? Voyez-vous ce condamné qu'on déchire à coups de verges, qu'on livre aux insultes des soldats, ce roi ridicule affublé d'un vieux morceau de pourpre, couronné d'un diadème d'épines qui lui percent la tête, portant en main un sceptre dérisoire, un morceau de roseau, trainé comme une bête curieuse à la cour d'un roi sceptique qui le prend pour un fou, incapable de vaincre par la dignité de son maintien et la sagesse de ses réponses la lâcheté d'un préteur sans conscience, honni par le peuple qui lui préfère un scélérat, et qui hurle à pleine voix dans la cour du prétoire : Enlevez-le, crucifiez-le : Toile ! Toile ! Crucifîge! Voilà l'homme : Ecce homo ! C'est bien lui, le Fils de Dieu, le Christ livré aux saintes colères de son Père par amour pour l'Église, sa fiancée : Tradidit semetipsum pro ea.
Aux noces ! aux noces ! Prenez votre croix, ô mon Sauveur, portez-la sur vos épaules ensanglantées par la flagellation, traversez, en trébuchant sous les coups des soldats, la ville ingrate qui vous a préféré Barrabas, gravissez la colline du Calvaire. — C'est fait. Vous êtes arrivé. Le sommet du Golgotha, voilà le temple de votre hyménée ;
la croix est l'autel d'où vous allez prononcer vos serments. Vos vêtements sont de trop pour un époux de douleurs et de sang, qu'on vous les arrache ; couchez-vous sur votre gibet ; tendez vos pieds et vos mains pour qu'on les cloue... Et maintenant, soldats, enlevez la croix.
La croix se dresse chargée de la victime et semble dire au monde : Eccc sponsus. voilà l'époux ! Dans quel état, grand Dieu ! Les épines qui ceignent son front, c'est sa couronne; les clous qui percent ses membres, ce sont ses bijoux; le sang qui ruisselle sur son corps dépouillé, c'est sa robe nuptiale. Tout est prêt. Mais où donc est l'épouse ? Elle a peur, elle se cache. Pourtant, elle est représentée, près de l'autel et dans' le temple, par un apôtre-prêtre qui vient apprendre à offrir à Dieu le sacrifice que demande son infinie majesté et sa rigoureuse justice, par une vierge-mère qui consent héroïquement à l'immolation de son Fils, par une pécheresse désolée qui pleure ses fautes près de la victime du péché. C'est assez. Le sacerdoce, l'innocence, la pénitence, n'est-ce pas l'Eglise tout entière? Jean, Marie et Madeleine peuvent contracter au nom de toutes les générations présentes et futures. « Venit hora ! L'heure
est venue! » Elle est à son dernier et solennel moment. Regardez, Messieurs, et écoutez.
Du haut de la croix, le Christ abaisse son regard sur l'humble et timide épouse qui lève vers lui ses yeux pleins de larmes, et de sa bouche desséchée par la fièvre d'amour s'échappe un grand cri : « Sitio /j'ai soif ! » Retirez-vous, bourreaux, remportez votre breuvage amer ; ce n'est pas à vous que le Sauveur s'adresse, c'est à son épouse. « J'ai soif, ma bien-aimée, j'ai soif de toutes les misères qui te déshonorent et dont tu souffres depuis que le péché a envahi la race humaine. Je les ai toutes prises en moi et je les crucifie avec moi pour t'en délivrer. J'ai soif des âmes, j'en veux des multitudes immenses pour peupler mon ciel, et je désire que tu sois leur mère. J'ai soif de ton amour, je le veux tout entier et pour jamais. Donne-le moi, je t'en prie, en échange de celui que je t'ai voué de toute éternité. J'ai soif de m' unir à toi, je te prends pour mon épouse ; veux-tu de moi pour ton époux. » — Et l'Église en pleurs, du fond de son cœur navré, répond un. ouï tremblant que personne n'entend mais qui fait tressaillir l'époux agonisant. D'une voix retentissante il s'écrie : « Consummatum est : Tout est consommé. »
Et voici que le sang ruisselle du front, des yeux, •des pieds, des mains du Sauveur, de chaque plaie faite à son corps par la flagellation. Tout à l'heure, il va jaillir comme un torrent de son cœur entr'ouvert. C'est la rosée miséricordieuse, c'est le fleuve expiatoire d'où l'Eglise sort sanctifiée ; c'est la divine semence qui doit passer de son sein dans les sacrements et engendrer une nouvelle humanité. L'Eglise est épousée et fécondée. Tout est consommé : Consummatum est. Le Christ, au comble de ses souffrances et de ses vœux, remet son àme aux mains de son Père et pousse un grand cri : — Un cri douloureux et triomphant qui ébranle le monde entier. Le soleil se voile la face, la terre tremble, les rochers se fendent, les tombeaux s'entr'ouvrent, le voile du temple se déchire ; mais au milieu de ce deuil universel, les chœurs invisibles des anges, groupés autour de la croix, chantent l'épithalame que répétera après eux L'Apôtre : « Christus dilexit Ecclesiam et tradidit seipsum pro ea. »
Le Christ s'est livré, l'époux est mort : Est-ce donc ainsi, mon Dieu, que vous bénissez les noces de votre Fils ? — Pas de reproches au ciel, je vous en prie, Messieurs. L'époux ne s'est endormi qu'un instant dans la mort; vous allez voir bientôt les merveilleuses bénédictions que Dieu répand sur son union. f
Sorti glorieux du tombeau, le Christ vient consoler son épouse, la réjouir par ses apparitions et compléter les confidences célestes commencées avec elle lorsqu'elle n'était encore que sa fiancée. Son ingénieux et tendre amour saura concilier la promesse qu'il lui a faite, de rester auprès d'elle jusqu'à la fin des siècles, avec l'obéissance qu'il doit à son Père dont la voix le rappelle aux cieux. Il quitte la terre et se dérobe, par son ascension glorieuse, à nos yeux de chair, mais il reste. Il reste par les inoubliables souvenirs de sa vie mortelle ; il reste par sa doctrine; il reste par l'inépuisable vertu de ses mérites; il reste par le perpétuel re-
nouvellement de son sacrifice sur les autels: il reste par sa présence de jour et de nuit dans les tabernacles ; il reste par la constante action de son amour sur L'épouse bien- aimée avec laquelle il s'est engagé dans la douleur et le sang. Le premier gage, le gage suprême de cet amour, c'est l'amour même, i'Esprit-Saint, que l'Église reçoit dans le Cénacle et que l'époux lui envoie « pour qu'il demeure éternellement avec elle : ut ras.' nent in œternum.
Et voyez, Messieurs, comme les adorables desseins, qui ont déterminé les noces sanglantes du Christ, s'accomplissent en son Église et se développent en sa vie près de vingt fois séculaire. Il voulait une Église glorieuse : gloriosam Ecclesiam. Elle l'est plus que toutes les sociétés humaines qui se sont succédé depuis l'origine des temps, chaque jour la voit grandir. Elle envahit le monde et peuple le ciel, partout couronnée de ses grandes œuvres et de ses héroïques vertus. Il voulait une Église sans rides : ?io?i hobentem ru~ gain. Il n'y en a pas une sur son royal visage. Le temps, qui use et déforme tout ce qui vit, n'a altéré ni 1 éclat, ni la pureté des traits de la vérité et de la justice, qui sont sa divine beauté. Elle est toujours
jeune et pleine de vitalité, et si l'on remarque quelque changement dans sa physionomie, c'est l'épanouissement progressif du vrai et du juste. Le Christ voulait une Église sainte ; elle l'est, autant que le permet une nature fragile dont les infirmités ne seront guéries que clans l'éternelle et inaltérable vie des cieux. Qu'importe que la boue de nos misères et de nos péchés salisse son vêtement ! Dieu ne permet pas que la corruption envahisse son corps, moins encore qu'elle pénètre jusqu'à son âme sainte. Il retranche, quand il faut, les membres qui la déshonorent et compromettent son existence, et il les remplace par d'autres plus sains et plus vivants ; et, dans le sanctuaire intime où vit son âme, où elle reçoit les confidences de son époux, elle est toujours sainte et immaculée : Ut sit sancta et immaculata. La gloire, la perpétuelle jeunesse, la sainteté, voilà les fruits des noces sanglantes du Sauveur et les témoignages de son amour. Et de la part de son épouse bienaimée, quel amour pur, fidèle, patient, dévoué, toujours éclairé et dirigé par la grâce ! Quel saint amour! L'Église, si tendrement chérie par celui qui l'a épousée dans la douleur et dans le sang, n'a pas cessé, depuis bientôt dix-neuf cents ans, de
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lui prodiguer les témoignages de son humble et amoureuse soumission. Elle a répandu dans l'univers entier la gloire de son nom ; elle a veillé avec un soin jaloux à l'intégrité de sa doctrine: elle a travaillé, avec une infatigable ardeur, à l'accroissement de son culte et à l'imitation de ses perfection- ; elle l'a consolé, par ses hommages et par ses vertus, de l'impiété et de la corruption du monde; elle lui a donné des lésions d'enfants qui peuplent le ciel et que l'humanité chrétienne honore sur les autels; elle a supporté, avec une admirable patience, les mystérieux abandons qui semblaient la livrer aux fureurs de l'enfer; elle lui a rendu, sous le glaive des persécuteurs et sous les verges de la pénitence, souffrance pour souffrance, sang pour sang ; et. au milieu des tribulations qu'elle traverse aujourd'hui, on l'entend répéter son cri des premiers jours : « Quis me separablt a charitate Christi ? Qui pourra me ravir à l'amour du Christ"? » Ah! il y a des hommes que le mariage du Christ et de l'Église importune et irrite, et qui voudraient rompre, par ruse ou par violence, la •chaîne d'amour et de fidélité qui unit l'humanité régénérée à son Dieu Sauveur. Vaines colères et vains efforts ! Le Christ a juré « qu'on ne pour-
rait pas séparer ce que Dieu a uni : Quod Deus conjunxit, homo non separet1. »
Sacramentum hoc magnum est : Ce mystère est grand, Messieurs. Adorons-le avec des sentiments de profonde reconnaissance, car nous sommes les heureux enfants des noces sanglantes du Christ et de son Église. Prenons part à la gloire de l'épouse, car en nous engendrant elle a f lit de nous les membres de son corps, et nous appartenons par la vie de la grâce à sa très pure et très sainte âme. — Ce mystère est grand ! Prenezle pour votre exemplaire, vous qui avez enchaîné par le mariage votre vie à une autre vie. Maris, aimez vos femmes comme le Christ aime son Église ; femmes soyez soumises à vos maris comme l'Eglise est soumise au Christ, son Seigneur. Et vous, maître adoré, époux fidèle et généreux, bénissez les unions terrestres de vos enfants, perfectionnez et sanctifiez leur amour, créez entre eux et vous une sublime harmonie, afin qu'on puisse dire du mariage des chrétiens comme du vôtre : « Ce sacrement est grand : Sacramentum hoc magnum est. »