Psalm. XXXVIII
voité, fous que vous êtes! — Arsène était à la cour des empereurs. Quand il passait, les courtisans , comptant sur son crédit , le saluaient jusqu'à terre : c'était le précepteur des Césars. Mais ayant entendu un jour les menaces de la mort, et entrevu le néant qui se préparait pour lui dans la tombe, il s'enfuit au désert, pour y chercher une gloire qui survit à toute destruction.
Si les honneurs lui font défaut, l'homme s'en va prendre du côté des plaisirs une criminelle revanche. Il en nourrit son indolence, il y oublie ses labeurs et ses fatigues. Il aurait besoin d'appuyer sa tête lassée sur le cœur ami qui nous a promis de réconforter ceux qui peinent ; mais Dieu ne donne que le repos et les sens veulent jouir. — Jouis donc, homme de plaisir ; « Dresse la couche où s'étale ton corps voluptueux, demande du vin, cueille des roses, couvre-toi de parfums : une divinité vengeresse veut que tu te souviennes de la mort1. »
1. Pange thoros, pete vina, rosas cape, tingere nardo Ipse jubet mortis te meminisse Deus.
(Martial., lib. II, Epigram.)
La mort venue, que te restera-t-il? — Un étroit cercueil : voilà la salle de tes fêtes et le lit de ta volupté. Tes compagnons de jouissances, après avoir suivi ta dépouille mortelle jusqu'à ta dernière demeure, retourneront à leurs joies folles, et tu resteras, toi, solitaire et abandonné. Tu seras la joie des hôtes silencieux de la tombe, ta corruption sera leur festin. Ton grossier bonheur a passé comme un rêve, le ciel de tes idoles s'est écroulé sur ta tête, la terre de tes convoitises s'est effondrée sous tes pas ; il ne te reste plus qu'à subir le jugement de Dieu qui va arracher l'ivraie de ta vie. et la jeter avec toi au feu qui ne s'éteint pas. 0 folie de courir après des plaisirs dont il ne nous reste, à l'heure de la mort, que l'effroyable responsabilité !
Jérôme l'avait connue cette folie, et il la pleurait dans la grotte sauvage où il s'était retiré. Et quand les souvenirs de Rome voluptueuse faisaient tressaillir sa chair exténuée par le jeûne, d'une main généreuse il saisissait une pierre et se frappait jusqu'au sang, pour se rappeler qu'il habitait un corps de mort,
Cependant, Messieurs, il est un plaisir qui de vrait, ce semble, ne jamais finir puisqu'il est inno-
cent et que Dieu Ta béni : c'est le plaisir des affections pures qui enchaînent nos cœurs à d'autres cœurs. Ceux qui s'aiment ici-bas devraient partir ensemble, comme les oiseaux voyageurs que nous voyons quitter des pays incléments et s'envoler vers les riantes contrées qui les attirent de loin.
— Pourquoi les douleurs de la séparation ? —
— Pourquoi ? — Allez le demander à la mort ;. elle vous répondra qu'elle châtie sans pitié la criminelle séparation de l'homme d'avec Dieu par le péché. Elle ne connaît pas les tendresses du cœur, mais , active et impitoyable moissonneuse, elle fauche tout ce qu'elle rencontre. Ce lui est une double joie, quand, en emportant une victime, elle peut blesser à fond un cœur vivant, et prendre dans ses inconsolables douleurs comme les arrhes d'une autre séparation. Pères, mères, enfants, frères, sœurs, parents, amis, necherchez pas à retenir ceux que la mort veut tous enlever ; ni vos larmes ? ni vos désespoirs ne la fléchiront. La cruelle ! elle ne nous a pas épargnés. Tous nous portons dans nos lianes une de ses blessures. Vous pleurez ceux qui vous furent chers; je pleure ceux que j'ai aimés, et cette blanche tunique et ce noir manteau que je porte, c'est, avec le deuil de mes péchés,
le deuil des amis que j'ai perdus. Siccine séparât amara mors ! ! ... Lorsque, passant près des arbres que les premiers frimas ont saisi, j'entends tomber, l'une après l'autre, leurs feuilles flétries, et les vois, frissonnantes, s'en aller où les pousse le vent, je me dis, le cœur navré : Ainsi tomberont petit à petit ceux que j'aime ici-bas, jusqu'à ce que moimême, détaché de l'arbre de vie, je laisse un vide quelque part, et que ma voix ne réponde plus aux voix qui m'appellent : Siccine séparât amara mors! — Aussi, pourquoi nous attacher, sans retenue et sans mesure, à ceux que nous pouvons aimer sans crime. Ce dérèglement du cœur, pour être couvert des apparences du devoir, n'en est pas moins une folie. Les saints nous ont donné à ce sujet une grande leçon, en préférant à tous les amours de la terre l'unique amour de Dieu. Sans cloute, Dieu ne nous demande pas à tous de faire ce qu'ils ont fait, mais il veut que toute affection se purifie dans son amour. A cette condition seulement, il consent à nous consoler et à rendre moins cruelles et moins amères les séparations de la mort.