‹ Retraites pascales (volume 5)Chapitre 55 sur 90 · MERCREDI SAINT TROISIÈME INSTRUCTION · texte numérisé non relu

MERCREDI SAINT TROISIÈME INSTRUCTION

Messieurs,

Malgré les terribles leçons que nous donnent, chaque jour, les séparations et les surprises de la mort, il y a une multitude de gens qui ne veulent entendre parler ni de détachement, ni de vigilance. Il leur en coûte trop de renoncer aux biens dont se repaissent, à l'heure présente, leur vanité, leur ambition, leur cupidité, leurs sens et leur cœur, et de se tenir toujours sur le qui-vive, dans l'attente d'une catastrophe qui peut tarder à venir. Ils n'oublient pas tout à fait qu'ils sont immortels ; ils ne voudraient pas consentir à la privation de l'éternelle félicité pour laquelle ils ont été créés,

encore moins aux épouvantables châtiments que doivent subir, dans un autre monde, les pécheurs impénitents. Ils savent que, pour éviter ces châtiments, ils doivent se rapprocher de Dieu dont ils négligent le service et dont ils transgressent les saintes lois; mais ils éloignent, autant qu'ils peuvent,' ce rapprochement, comptant sur une dernière heure qu'ils consacreront au repentir et au désaveu de tout leur passé.

Pour qui réfléchit aux surprises de la mort, rien n"est plus problématique que cette dernière heure. Cependant je veux bien supposer que Dieu Taccorde à ceux qui comptent en profiter. Cela suffitil pour qu'ils se rassurent? — Non, Messieurs. — Il ne me sera pas difficile de leur prouver que leur lâche calcul ne peut guère aboutir qu'à fimpénitence finale, et, par fimpénitence finale, à leur perte éternelle '.

1. Dans la seconde partie d'une homélie sur les Serviteurs vigilants, nous avons déjà parlé du délai de la pénitence jusqu'à la dernière heure. Nous avons cru qu'il était bon de revenir sur cette importante question et de lui donner ici tous ses développements. (Cf. Retraite pascale 1881 : Paraboles du salut. — Mercredi saint. —Troisième homélie : Les Serviteurs vigilants.)

Pour profiter delà dernière heure, il faut savoir la reconnaître ; or, il est on ne peut plus probable que le pécheur ne la reconnaîtra pas.

Pour profiter de la dernière heure, si on la sent venir, il faut vouloir se convertir; or, il est grandement à craindre que le pécheur ne veuille pas se convertir.

Pour profiter de la dernière heure, si Ton veut

se convertir, il faut que la conversion soit vraie ;

or, rien de plus difficile qu'une vraie conversion

à la dernière heure, si elle n'est pas impossible.

Ces considérations sont importantes, Messieurs, et la suprême leçon de prévoyance que nous donne la mort, en menaçant de trahir notre dernier espoir, mérite toute notre attention.

Rien n'est plus ingénieux que la manière dont le pécheur arrange l'avenir; pour se permettre de retarder son retour à Dieu. Il veut laisser s'écouler les années d'effervescence, pendant lesquelles les impétueux désirs et les passions trop violentes ne

peuvent être que difficilement contenues. Une conversion, avant que l'âge ait tout apaisé, serait bientôt compromise, tant on se sent de penchants vers le mal. Il vaut mieux attendre cette dernière période de la vie qui met fin à nos vaines agitations, à nos illusions, à nos ardeurs passionnées : époque de repos, de désenchantement, d'apaisement, éminemment propice aux graves et saintes pensées qui rapprochent l'âme de Dieu. Alors on ne jettera plus qu'un regard dédaigneux sur le tourbillon d'affaires et de plaisirs au milieu duquel on a été si longtemps emporté. On fera le compte de ses déceptions, et Ton comprendra que l'homme est fait pour des biens meilleurs que ceux auxquels se laisse prendre notre légèreté. L'âme, dans un corps que l'âge a rendu réfractaire aux tyranniques jouissances dont il ne pouvait naguère se passer, l'âme deviendra plus lumineuse, plus libre, plus capable de s'appliquer aux considérations spirituelles, aux méditations austères. Doucement envahie par la pensée des choses éternelles, elle se tiendra prête à répondre au dernier appel de Dieu. Au premier avertissement que donnera la maladie, on s'occupera de mettre ordre aux affaires de sa conscience; on ne gardera du bagage

encombrant de la vie terrestre que ce qui se peut emporter dans un autre monde ; on fera sa provision de grâce ; et, quand viendra la dernière minute de la dernière heure, l'Église pourra dire : «Pars, âme chrétienne : Profîciscere, anima christiana ! »

Vous le voyez, Messieurs, tout est arrangé comme pour un voyage que l'on prévoit à longue échéance et dont on connaît l'heure fixe. Malheureusement, cette heure-là ne marque pas sur le cadran de la vie humaine, et, le plus souvent, les calculs du pécheur ne sont que des jeux d'imagination auxquels la réalité donne un cruel démenti. La dernière époque de repos, de désenchantement et d'apaisement, sur laquelle il compte, peut être prévenue par un de ces accidents funestes que nous avons appelé les surprises de la mort. Mais, à supposer que le pécheur puisse y arriver, rien ne lui promet sûrement qu'elle sera telle qu'il l'a rêvée. Les ambitions séniles sont souvent les plus âpres et les plus agitées. Le repos du vieillard, fatigué par les sollicitudes et les tourments d'une vie de travail et d'affaires, n'est, la plupart du temps, qu'une immobilité égoïste qu'on se garde bien de troubler par les sévères préoccupations

d'un retour à Dieu. Le désenchantement, au lieu de se résoudre en cette douce mélancolie, qui rend l'âme sensible à l'attrait des biens éternels, tourne à ce scepticisme chagrin et morose, dans lequel l'âme s'absorbe et devient incapable de désirer des biens meilleurs que ceux qui Font trompée. L'apaisement des sens n'empêche pas toujours l'âme de se délecter en des souvenirs honteux, ni de courir après les images déshonnêtes. Bref, l'expérience nous apprend que la dernière époque de la vie est, généralement, une époque de langueurs et d'infirmités qui paralysent les forces de l'âme, bien loin de la disposer aux courageuses résolutions qui doivent changer tout une vie.

Mais, quand il serait, Messieurs, que l'âme, dans une vieillesse tranquille et reposée , possède toutes ses facultés ; si elle s'obstine à attendre la dernière heure, saura-t-elle la reconnaître ? — Dans les premiers avertissements de la maladie, on se promet d'entendre l'appel de Dieu. Mais, encore, faut-il que la maladie ne se presse pas de nous envahir, et ne devienne pas, en quelques instants, tellement maîtresse de nos facultés que nous ne puissions plus en faire usage. Comment rassembler ses souvenirs, compter et détailler ses fautes, faire

œuvre de pénitence, lorsque, dévoré par la fièvre, accablé par la douleur, ou réduit à une sorte d'hébétement, on n'est plus capable d'aucun sentiment, d'aucun acte lucide et raisonnable ? La mort hâte son lugubre travail et l'on ignore qu'elle est là. Le pécheur est emporté sans avoir conscience de l'horrible surprise qui déjoue ses calculs de retardataire.

Espère-t-on que la maladie, au lieu de procéder violemment, s'insinuera avec douceur ? — Ce n'est pas une raison pour que le pécheur sache qu'il va mourir. L'amour de la vie ne capitule pas aisément ; et plus la mort est perfide en ses approches, moins on s'attend au dernier coup qu'elle va porter. Trop souvent, un malade est condamné sans qu'il s'en doute ; et, parce que sa vie ne s'en va que petit à petit, il s'imagine que sa dernière heure est encore loin. Les préparatifs qu'il se proposait de faire sont indéfiniment retardés par des illusions que tout le monde s'applique à entretenir. On craint les émotions ; et personne n'ose dire : « Nunc hora est : l'heure est venue ! »

Pauvre moribond ! Il avait espéré, sans doute, qu'on l'aiderait à reconnaître cette heure solennelle qui devait mettre un terme à sa trop longue

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impénitence. — Mais non. — Les médecins qui ont leur opinion faite n'en veulent rien dire. Si la conscience les presse de se déclarer, c'est à la famille qu'ils font mystérieusement leurs confidences. Au malade, ils ne parlent qu'en souriant des petits mieux qu'ils voient se produire à de rares intervalles, lors même qu'ils ont constaté les progrès du mal vers un tragique dénouement. Les parents et les amis sont tout aussi discrets. Ils se gardent bien d'insinuer, même à mots couverts, que la vie est en danger ; et si le malade semble préoccupé et inquiet, ils le rassurent en faisant mentir leurs regards et leurs sourires, et s'efforcent de détourner son attention par des projets et des promesses sans sincérité. Le prêtre aurait peut-être plus de courage et de franchise, mais on l'écarté sous l'imbécile prétexte de ne pas émouvoir celui qui aurait tant besoin d'être ému. S'il est appelé, il se croit obligé d'expliquer sa présence par des raisons puériles, et de n'aborder qu'avec de lentes précautions la grande question des intérêts éternels. Circonvenu et trompé par ceux qui ont réclamé son ministère, il en retarde, avec une excessive prudence, l'acte final et décisif. Et tout cela se termine par une absolution sans

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aveux et des onctions hâtives, sur une sorte de cadavre qui n'entend rien de ce qui se dit et se fait autour de lui et pour lui.

Et voilà, Messieurs, comment, après avoir passé par toutes les phases miséricordieuses d'une longue maladie, le pécheur peut mourir de mort subite. Voilà comment, pour avoir négligé de s'instruire et de se laisser convaincre par les surprises de la mort, il est lui-même surpris, même après avoir obtenu les délais qu'il désirait. N'est-ce pas une folie de compter sur la dernière heure lorsqu'il est si probable qu'on ne la reconnaîtra pas pour en profiter ?

La présence d'esprit ne suffît pas, pour profiter de l'heure qui doit décider de notre éternité; il faut encore vouloir. Or, il est grandement à craindre que la longue impénitence du pécheur ne le rende impuissant à la décision qu'il s'était proposé de prendre au dernier moment. Il était sincère, j'aime à le croire, lorsque sa foi encore

vivante, dans l'effervescence des passions, lui

promettait un suprême retour vers le Dieu qu'il écartait de sa vie pour n'en pas gêner les désordres ; et, parce qu'il se sentait alors assez de ressort dans la volonté pour prendre une résolution généreuse, il s'imaginait qu'il en serait toujours ainsi. L'imprudent, il comptait sans la tyrannie de l'habitude qui devait l'attacher au péché, et donner à tous ses derniers vouloirs le cachet de l'irrésolution.

«L'iniquité est un piège où se prend le pécheur, dit l'Ecriture, et ses fautes sont une chaîne qui le serre impitoyablement : Iniquitates suse capiunt impium, et funibus peccatorum suorum constringitur \ » A l'époque où il faisait ses premiers calculs et escomptait l' avenir, un généreux effort aurait pu rompre cette chaîne, mais, quand elle a fait mille tours et emmêle ses anneaux, il faut y mettre de l'héroïsme. Augustin, dans la force de l'âge, gémissait de ne pouvoir briser ses liens ■; le pécheur impénitent, arrivé au déclin de ses jours,

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