MARDI SAINT DEUXIÈME INSTRUCTION
l'amour patient et dévoué
Messieurs,
L'union conjugale, dans laquelle la grâce a ses racines vivantes, et sur laquelle elle exerce directement et immédiatement son action, est une union affermie qui enchaîne l'une à l'autre deux vies en une vie commune, où les natures se contrarient , les caractères se choquent , les infirmités se gênent, et où, cependant, les cœurs doivent se pénétrer et se fondre. Cette vie commune est un nouveau champ ouvert aux opérations perfectives ; la grâce sacramentelle du mariage y continue et y développe ses saintes influences. Après avoir purifié l'amour naturel et
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l'avoir rendu fidèle, il lui reste à l'appliquer à la pratique quotidienne et détaillée de la fidélité, c'est-à-dire à le rendre patient et dévoué.
Par la patience les deux vies que le mariage a unies restent Tune auprès de l'autre malgré tout ce qui tend à les séparer.
Par le dévouement elles entrent l'une dans l'autre, et deviennent, très réellement et très expressivement, une vie commune, une seule vie.
Méditons aujourd'hui ces deux effets de la grâce de Dieu, ces deux qualités de l'amour chrétien dans le mariasre.
On dit de l'amour qu'il est aveugle. C'est peutêtre vrai, Messieurs. En tout cas, on est bien obligé de convenir qu'il a la vue courte et faible et qu'il est grandement exposé à se tromper. Nous avons vu par quelles illusions il se laisse décevoir dans son choix. Le choix fait, l'illusion persévère. L'amour s'imagine qu'il suffit à deux êtres humains d'être bien épris l'un de l'autre pour se rendre
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éternellement heureux. Il rêve de la vie conjugale comme d'un voyage sur les eaux tranquilles d'un fleuve aux bords fleuris, et sous un ciel sans nuage. Il soupçonne bien qu'il pourra y avoir quelques accidents dans ce voyage, et que la barque de l'hyménée y sera agitée, mais on s'aime tant, et on s'aimera tant, qu'il n'y faut pas songer. De là, Messieurs, d'inévitables surprises et de cruels désenchantements .
Le mariage, même quand il est contracté dans les meilleures conditions de convenance, de sagesse humaine et de grâce, ne change pas la nature de ceux qui s'épousent. Ils mettent en commun leurs bonnes qualités et aussi leurs défauts, et souvent, de ce côté; la dot est beaucoup plus riche qu'on ne pense. D'instinct, ceux que Ton rapproche pour les unir ne laissent voir que le beau côté de leur caractère, de leurs habitudes et de leur vie; et le cœur, pour peu qu'il soit féru, se contente de ce qu'on lui montre et ne veut pas regarder au delà. Mais quand la vie commune est engagée, tout ce que la contrainte avait dissimulé ne tarde pas à paraître et la crise conjugale commence. Des manifestations de la mauvaise humeur à l'explosion des passions violentes et gros-
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sières ; des froissements de l'amour-propre aux mortelles blessures que reçoivent la délicatesse du cœur et la dignité humaine, il y a tout une série de situations, ou comiques ou tragiques, qu'exploitent, avec esprit, ceux qui font métier de peindre les scènes de la vie conjugale. Ils tirent de là des pages piquantes ou émouvantes, que vous avez lues sans doute avec intérêt, et que vous avez eu soin d'appliquer aux ménages voisins du vôtre. Je ne vous donnerai pas ce plaisir, car je ne suis pas ici pour vous amuser, mais pour vous apprendre votre devoir.
Malheureusement, Messieurs, dans les crises de la vie commune, le cœur désenchanté est beaucoup moins attentif à son devoir qu'aux contradictions qui le font souffrir. Les incessantes révélations de ce dessous d'imperfections, de travers, de passions et de vices, qu'on n'a pas voulu voir ou qu'on a mal vu avant de s'engager, les perpétuels conflits de caractères disparates, les apathies qu'on ne peut décider à l'action, les exigences qu'il est impossible de satisfaire, les injustes soupçons, appréciations et jugements dont on est victime, les plaintes, les propos aigres, les récriminations et les reproches qu'on est obligé de
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subir, bref, tout ce qui trouble la paix et ment au bonheur qu'on s'était promis dans la vie à deux: voilà le grand banc des récifs où le pauvre amour naturel vient tomber et se noyer, s'il n'a pas auprès de lui un sauveteur divin. Et la suite de ce naufrage, hélas ! c'est quelquefois plus que l'indifférence. On voit se produire dans le cœur désenchanté ce revirement que saint Thomas a défini par cette parole profonde : « Odium fit ex amore1 : la haine se fait avec de l'amour. » Eh oui ! Plus on a aimé plus on déteste ; surtout lorsque la contradiction, non contente de faire souffrir et de rendre insupportable la vie commune, s'épanche en indiscrétions perfides, et livre en pâture à la curiosité publique les secrètes misères du foyer. En cet état critique, le cœur dégoûté de l'amour légitime rêve des amours coupables et s'ouvre avec une lâche complaisance aux invitations sacrilèges qui lui promettent de légaliser ses infidélités.
Mais cela n'arrive, Messieurs, que lorsque l'amour se soustrait à l'action de la grâce. Le sacrement de mariage, quand il est reçu dans de reli-