Joan., c. XV
action? Donc, les maximes étant corrompues, les œuvres le seront, et deviendront, ainsi que je l'ai dit plus haut, la publique et désespérante confirmation de ce code diabolique dont je n'ai pris que les sommaires.
Le monde proclame en principe l'indifférence dans le service de Dieu. Mais, alors, à quoi bon les pieuses pensées, les saints désirs, les prières, les œuvres de religion? Si, dans une si grave matière, l'homme n'a pas d'autre loi que ses caprices, qui l'empêchera de réduire, jusqu'à l'imperceptible, la part qu'il daigne faire à Dieu dans sa vie ? S'il doit respecter, en fait de religion, toute manière de voir et toute manière d'agir, qui lui donnera le droit de trouver mauvais qu'on vive comme cette sorte de brutes, dont parle Fapôtre, sans foi, sans espérance et sans Dieu? Aussi, le monde ne se gêne-t-il pas de mettre en pratique ces immorales conclusions. Catholiques, protestants, juifs, mahométants, déistes, athées, tous se sourient, tous se tendent la main, tous s'embrassent, sous les yeux du Dieu débonnaire qu'ils ont imaginé pour excuser cet infect mélange. Eglise, temple, synagogue, mosquée, quand on y va, ne sont plus que des rendez-vous de bon ton^
et les actes extérieurs qui distinguent chaque secte ne procèdent plus d'une conviction, mais d'une habitude prise avec laquelle on se fera enterrer : — Œuvres corrompues.
Avoir, pouvoir, paraître, telle est, selon la maxime du monde, la véritable dignité de l'homme ; donc il faut arriver là. Par quels chemins? — (( Personne ne s'en inquiète, mais il iaut avoir.
Unde habeas quserit nemo, sed oportet habere.
Marchez, cette maxime des poètes est digne des dieux et de Jupiter lui-même.
....Diisatqueipso Jovedigna poetse^ »
Défaites du droit vaincu dans mille affaires par l'intérêt privé, injustices que l'habileté déguise, indélicatesses que la réussite peut absoudre, spéculations véreuses, entreprises renversées, reprises et manipulées avec une avidité que rien ne peut remplir, jeux fiévreux qui, s'ils n'aboutissent à des revers navrants, enfantent tout à coup des fortunes immorales, lâchetés qui trans-
]. Javénal, Satir. XIV, Exemplum.
forment la plus sainte des unions en un contrat vulgaire où l'argent prime toutes les convenances ; tout est bon, pourvu que l'on évite la main des recors et la flétrissure d'un jugement; car il iaut avoir.
Il faut pouvoir. En avant, donc, les ambitions qui se culbutent et s'étouffent ; en marche, ces longues processions de solliciteurs, dont les complaisantes échines se courbent pour gueuser une part au gouvernement des affaires. Ici, l'on baise les bottes vernies des souverains; ailleurs, les souliers crottés du peuple. Pour flatter ce roi de l'avenir, on affecte des amours et des haines que l'on n'a pas ; on entasse, les unes sur les autres, des promesses que l'on sait irréalisables : Mensonges et bassesses, qu'importe ! il faut pouvoir.
Ilfautpa^^ai^re. Delà, ces inventions menteuses qui croient pouvoir suppléer la grâce et la beauté absentes, ou prolonger leur vie au delà du terme, où d'ordinaire elles font naufrage; de là, ce charlatanisme des réputations, mendiées à des amis complaisants ou achetées à de vils flatteurs ; de là, cette usurpation de titres injustifiables qui, comme le dit spirituellement un poète espa-
gnol ', « sont à la noblesse de ceux qui les portent, ce qu'est une perruque à la tête d'un chauve ; » de là, cette émulation fatale d'un luxe qui ruine les familles et insulte à la misère du pauvre ; de là, enfin, ces fanfaronnades du vice, qui cherche une gloire dans la publicité de ses emportements... Œuvres corrompues !
Si le ciel n'est qu'un problème ou un rêve; s'il n'y a de certain que le présent ; si la terre est la patrie du bonheur ; la vie, le court délai qui nous est donné pour jouir, il est trop naturel que le monde ait horreur de la lutte et du sacrifice, et qu'il multiplie, en tout lieu et en toute saison, ses joies et ses fêtes. Egoïste et parcimonieux, quand il est question de se dépouiller au bénéfice de l'infortune , il se montre prodigue, quand il s'agit de se procurer des jouissances et de raffiner ses délectations. Il fatigue et épuise la nature, il confisque et déshonore les arts, il avilit la beauté en lui arrachant d'une main sacrilège le voile de la pudeur, il mêle sans vergogne la honte au plaisir, il en remplit ses jours et ses nuits, il le pousse à l'excès, et fait, même des choses innocentes, un scandale et un péril... Œuvres corrompues î