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Enhardi par le succès de ses ruses et de ses violences, il groupe les pécheurs, les pénètre de ses maximes afin qu'ils servent d'instruments à ses desseins. D'où il suit que notre épreuve se complique des tentations du démon, plus puissant et plus acharné à notre perte, des tentations du monde, premier ministre de Satan au département de l'iniquité. Et le malheur veut que ces ennemis du dehors aient des complices dans notre nature même : les passions, peuple famélique que ne contient plus le pouvoir absolu de la raison et du libre arbitre.
La situation est poignante, Messieurs ; je veux en faire le sujet de nos entretiens pendant cette retraite. Occupons-nous d'abord du démon, et, après avoir constaté son pouvoir, étudions de près son action tentatrice.
Je sais. Messieurs, que parler du démon est une chose au moins étrange pour la plupart des hommes de notre temps, et que l'on accuse facilement les orateurs sacrés de témérité, sinon d'extravagance, dès qu'ils quittent le terrain ferme du
monde visible pour se jeter dans le monde invisible. Il semble qu'il n'y ait dans ce monde que des régions vagues et incertaines^ sur lesquelles il est impossible d'appuyer une affirmation sans offenser le bon sens. Des chrétiens, même, et j'en connais de fort honnêtes , s'imaginent qu'il faut laisser en paix les esprits d'une autre sphère, à supposer qu'ils existent, et que, les mêler aux choses humaines, c'est introduire une complication périlleuse dans les croyances autant que compromettante en regard de l'incrédulité. Avec une incroyable bonhomie, ils donnent la main à ce scepticisme moqueur dont l'unique ambition est de supprimer les influences surnaturelles, pour isoler en elle-même la vie humaine.
Parmi les libres-penseurs, il en est qui gardent encore certains ménagements à l'endroit des dogmes fondamentaux du christianisme et de la morale évangélique. Mais, quand il s'agit du démon, leur verve satirique s'allume et leur style flambe comme un feu de joie. Que n'ont-ils pas dit des illusions, des vaines terreurs et des extravagances de nos pères? Comme ils ridiculisent agréablement la foi du moyen-âge, qui représentait, par des figures horribles, les œuvres de Satan î
Avec quelle sollicitude ils décrivent les progrès de la libre-pensée dans Fart religieux, dépouillant, petit à petit, l'ennemi du genre humain de sa queue, de ses griffes, de ses cornes, de ses grimaces, de ses poses désordonnées, et le transformant en un révolutionnaire triste et malheureux, que le besoin d'action jeta dans des entreprises hasardées. Quelle superbe assurance, quand ils proclament Taf franchissement de la raison, à tout jamais débarrassée de cette chimère que l'on appelait l'esprit malin ^ ! L'esprit malin !... Eh, mon Dieu, c'est l'esprit de l'homme qui oublie le devoir et abuse de ses facultés pour se déshonorer. Le démon n'est qu'un fantôme imaginé par les peuples ei'tfants.
Un fantôme. Messieurs, ne peut avoir de place dans une conception philosophique : or, je vous ai démontré que la conception philosophique de l'ordre universel nous indique, dans l'invisible, le prolongement nécessaire de l'univers visible. Que l'esprit moderne, au lieu de considérer l'homme comme un point de ralliement dans l'ensemble des
L Cf. Introduction au Dogme catholique, vingt-quatrième conférence. — Exposition du Dogme catholique. Index de la vingt-septième conférence.
êtreS; s'obstine à ne pas sortir de la personnalité humaine, qu'il y prenne ses points de départ et ses types, qu'il construise, grâce à cet égoïsme prétentieux, un ordre étroit comme lui-même, c'est son affaire ; mais il ne peut interdire à de puissants esprits d'étudier les nécessités logiques de l'acte créateur, de sonder les abîmes qui séparent du monde divin le monde inférieur dont nous sommes le chef-d'œuvre, de remplir ces abîmes d'intelligences qui, trouvant leur plénitude dans la simplicité, n'ont pas besoin, comme nous, de la matière pour exister, agir et se perfectionner, d'esprits purs, plus parfaitement configurés au suprême intelligible que nous ne le sommes nous-mêmes, enfin de donner à l'œuvre de Dieu sa perspective infinie 'et la gradation harmonieuse qui nous conduit, de l'atome obscur, jusqu'à la splendeur du souverain bien.
La forte raison de Platon a deviné le monde invisible, le génie de saint Thomas nous en a décrit Tordre et les fonctions ^ Qu'il y ait eu dans ce monde des défections, c'est la naturelle conséquence du libre arbitre. Dieu qui traite avec révé-
1. Cf. Exposition du Dogme catholique, quinzième conférence : Le Monde invisible.
rence tout ce qu'il crée, n'a pas voulu que les intelligences supérieures fussent enchaînées fatalement à sa vie. Il levir a donné le choix. D'où, Messfeurs, le drame solennel dont nous suivions naguère les foudroyantes péripéties \ J'accorde €{ue le démon soit un révolutionnaire malheureux, mais j'ajoute que c'est un révolutionnaire malfaisant. Sa puissance native étant incomparablement plus grande que la nôtre, à quoi voulez-vous qu'il l'emploie, si ce n'est à satisfaire son orgueil et son envie ? Son orgueil, en contrefaisant la toute puissance de Dieu dont il est devenu l'ennemi, son envie, en s'efforçant de nous entraîner dans sa défection pour faire de nous les compagnons de son malheur ^
Il existe un monde invisible ; dans ce monde invisible nous pouvons avoir un ennemi ; voilà, Messieurs, des conceptions qui, bien loin d'offenser le bon sens, lui donnent satisfaction sur un point de la création, qui autrement demeurerait inexpliqué.
1. Cf. Exposition du Dogme catholique, vingt-septième conférence : La Chute, première partie.
2. Impngnatio quidem ipsa ex dœmonum malitia procedit, qui propter invidiam profectum hominum impedire nituntur, et propter superbiam divinse potestatis similitudinem usurpant. {Summ. Theol., I P., qusest. H4, a. 1.)
Ce n'est point à force de raison qu'on traite le démon de fantôme, mais parce que l'on craint ou que l'on ne sait pas pousser à fond l'étude de l'œuvre divine. Cette étude, sérieusement conduite par quiconque se pique de quelque philosophie, changerait en attention grave l'injuste dédain avec lequel l'incrédulité accueille la tradition du genre humain, à l'endroit du mauvais esprit.
D'accord avec les pressentiments et les conjectures de la raison, une croyance populaire, que Ton rencontre chez toutes les nations et dans tous les siècles, affirme, avec l'existence du monde invisible, la présence d'un mauvais esprit dans la nature et dans les événements de la vie humaine, et rend témoignage de sa puissance, toujours appliquée à traverser les desseins d'une divinité bienfaisante qui veut notre bonheur, pendant que lui veut notre malheur. Les générations païennes ont adoré ce génie malfaisant, se sont livrées sans défense à tous les caprices de sa volonté, à toutes les brutalités de sa force, lui ont rendu le culte exécrable du vice, et l'ont élevé, par un dogme, jusqu'à la dignité d'un principe éternel.
Principe toujours redouté, toujours maudit en même temps qu'adoré; car, comme dit Bossuet,
« sa malignité est si grande qu'il ne peut la dissimuler, même à ceux dont il est la divinité* » ; principe à l'aide duquel s'expliquent les violents et abominables combats qu'ont eu à subir la vérité et la vertu, les âges idolâtriques et leurs infamies, les surprises déshonorantes que l'homme a rencontrées dans la nature; principe qui, jusqu'à la grande victoire de Jésus-Christ, a partagé les autels de celui qui est Tunique principe, et qui les souille encore de sa présence et de ses honteuses superstitions, aux lieux où n'a pas pénétré l'Evangile du salut. De quelque côté, et si loin
que nous étudiions l'histoire religieuse des peuples, nous rencontrons partout et toujours le
démon. C'est donc à tort qu'on le fait naître dans les ténèbres du moyen-âge et qu'on accuse le christianisme de l'avoir inventé. Le christianisme est aussi innocent à cet égard qu'à l'égard de toutes les traditions primordiales qui viennent à l'appui de nos croyances. Mais, comment expliquer les exagérations du paganisme? — Si nous acceptons ses traditions nous ne pouvons pas suivre ses errements. Le démon est une puissance,