Voyez hîstruction précédente : Les Passion
viCtILaxce et prière. 131
caractère tout entier ; celle que nous nous efforçons de dissimuler aux regards qui nous sondant ; celle qui fait marcher tous les appétits vers un but qu'ils ignorent ; celle qui étonne notre âme par les soudaines explosions d'une joie ou d'une tristesse dépourvues de causes apparentes; celle qui enfin nous conduit, peu à peu, au dégoût des choses saintes. Que ce soit la vanité, l'ambition, l'égoïsme, le désir du bien-être, l'amour des jouissances, ou ce qu'on appelle si bénignement les besoins d'une nature impressionnable et d'un cœur tendre, le nom n'y fait rien : voilà Fennemi ! Cherchez-le avec empressement dans les ténèbres où il se réfugie, ayez l'œil ouvert sur lui, ne le perdez pas de vue, entourez-le d'une vigilance inquiète afin que, au moindre bruit, au moindre mouvement qu'il fait, vous puissiez le contenir, d'abord, par de salutaires menaces, et puis, par de saintes brutalités, lui faire perdre tout espoir. Point de pardons, jamais d'amnistie, la passion dominante est de ces traîtres qui abuseraient de la clémence, et dont la mort est le plus saint des devoirs.
Messieurs, cet ennemi intérieur n'est, vous le savez bien, qu'un complice. Il pourrait être faci-
lement réduit, s'il n'était poussé à la trahison et à la révolte par les ennemis du dehors. L'enfer et le monde se sont liés par d'exécrables serments dans une œuvre commune, notre perte. Nous croyons les haïr assez pour être à l'abri de leurs tentatives. Nous nous trompons, si notre haine est générale, vague, indéterminée, endormie, comme la plupart des dispositions que nous apportons à l'œuvre de notre salut. Nous devons haïr nos ennemis d'une haine vigilante, c'est-à-dire là où ils se trouvent, là où leur malignité est en quelque sorte condensée, pour mieux nous vaincre et nous opprimer. C'est une si grande entreprise et une si illustre victoire que la mort spirituelle d'un homme ! Pensez-vous que le roi du mal et son éternel complice éparpillent pour cela toutes leurs forces? Ce serait d'une pauvre stratégie. Or, Satan s'y con« nait en fait de stratégie ; toute son action converge et s'applique à un seul objet. Cet objet est peutêtre une toute petite chose : cependant, regardez-le, allez à lui, touchez-le, vous vous sentirez pris de mortelles langueurs qui vous révéleront les approches de l'ennemi. Voilà l'occasion! Elle est vieille comme le monde, parce qu'il est vieux comme le monde que la fidélité soit éprouvée et que les
faveurs divines soient payées d'un sacrifice ; et l'occasion étant le plus sûr moyen d'éprouver la iidélité et de provoquer un être libre au sacrifice, l'occasion est vieille comme le monde. Elle était campée au milieu du paradis terrestre, c'est pour l'avoir méconnue que notre premier père devint prévaricateur. Soyez sincères avec vous-mêmes, Messieurs. — N'est-il pas vrai qu'il y a quelque part un objet : — c'est une idée, c'est une parole, c'est de la chair, c'est de Tor, c'est de la boue... allez toujours, je ne m'inquiète pas de sa nature; mais, n'est-ce pas, il y a quelque part un objet menaçant, terrible, funeste à votre vertu et à la paix de votre conscience, si vous ne savez pas le mépriser? — Eh bien, cet objet, il faut le connaître^ comme il faut connaître la passion qui répond à ses sollicitations dans votre âme. Qu'est-ce qui vous séduit? Qu'est-ce qui vous émeut? Qu'est-ce qui vous fait tressaillir ? Qu'est-ce qui réjouit votre esprit? Qu'est-ce qui dilate votre cœur? Qu'est-ce qui transporte vos sens? C'est lui! C'est lui! Prenez garde, veillez ! S'il est à droite, allez à gauche ; s'il avance^ reculez ; s'il se tient devant vous, fermez les yeux; s'il parle, bouchez vos oreilles; s'il est dans la place publique, cherchez la soli-
tude; s'il lui faut la solitude, courez à la place publique ; si la passion s'avance vers lui du fond de vos entrailles, arrêtez-la. Soyez à tout, dans la place et autour des murs. Veillez, veillez : Vigi^ late. Rappelez-vous vos jours de sommeil et le triste réveil de votre conscience flétrie et souillée. ((Veillez, afin que vous ne succombiez plus à la tentation, car l'esprit est prompt et la chair est faible :
Vigilate ut non intretis in tentationem.
Spiritus quidem jjromjjtus est, caro autem infirma. »
(( L'esprit est prompt et la chair est faible )) : ces paroles, Messieurs, détruiraient d'un seul coup ce que je viens de dire, si Dieu ne nous avait offert, dans son commandement même, une seconde protection contre le péché. Si l'esprit est prompt, il peut donc tromper notre vigilance ; si la chair est faible, elle peut donc se laisser aller à un tel excès de lâcheté que nous ne sachions plus prévenir ses défections. A ce compte, les natures froides ou instruites par une longue expérience dans les corn-
bats de la vie auront seules le privilège de la persévérance dans le bien, parce que seules, maitresses d'elles-mêmes, elles se donneront le temps devoir les préparatifs de l'ennemi et de se mettre en garde contre les assauts de la tentation. Mais qu'adviendra-t-il des natures vives, ardentes, inexpérimentées, dont les impétueuses saillies préviennent souvent toute réflexion ? Tout à l'heure, elles étaient tranquilles et recueillies dans la paix de la conscience : recueillies, entendez-vous, et non pas endormies. Elles attendaient, avec cette sainte frayeur qui est le commencement de la sagesse, le retour des jours mauvais qu'on leur avait annoncés. Elles savaient bien qu'il n'est rien de décisif contre le mal que la grande et suj)rême victoire de la mort. Elles attendaient donc, l'œil ouvert sur tous les points menacés de leur âme ; elles veillaient. Mais, tout à coup, à des profondeurs ignorées, un cri se fait entendre qui les étourdit^ une secousse se fait sentir qui les ébranle. C'est la passion qui s'est éveillée, comme s'éveillent les bêtes fauves au flair lointain d'une proie. La vigilance est trompée. Qui pouvait le prévoir? Il faut si peu de temps à l'imagination pour se remplir de fantômes, si peu de temps à la chair, qui n'est
130 VIGILANCE ET PRIÈBE.
pas encore réduite par les marches forcées et les saintes rigueurs de la pénitence, pour s'émouvoir. Enfin, d'où que vienne ce phénomène étrange, il n'était pas prévu, il ne pouvait pas l'être ; cela n'est pas rare. Il n'est pas rare, non plus, que l'occasion nous surprenne, sans que nous ayons eu le temps de nous affermir pour soutenir avec elle un tête-à-tête : un mot est si vite dit, un regard si promptement égaré, un objet dangereux si facilement approché de nous ! Enfin, je n'entreprends pas d'analyser ce qui se passe, à certains moments, dans l'âme humaine, mais je sais que, malgré son bon vouloir, elle peut être surprise. Que faire alors? — Veiller? — 11 n'est plus temps. Nous voilà comme le peuple romain, cerné de tous côtés par l'armée victorieuse des Carthaginois et criant aux échos épouvantés des sept collines : — Annibal est aux portes ! Annihal ad portas ! — Il ne fallait pas le laisser venir. — Mais je ne l'ai pas vu; que me reprochez -vous ? et quand même il est là ; que faire ?
Oui, Messieurs, que faire, quand la tentation traverse inopinément les lignes défensives qu'embrasse notre vigilance ? Que faire, quand se révèle, en face d'un péril soudain, toute notre impuis-
sance? Que faire, quand nous sentons que, malgré la générosité de nos efforts, nous allons succomber? — JésusrChrist ne pouvait pas nous abandonner dans ce moment critique; et, parce que sa prévoyante sagesse connaissait le point juste où le concours divin devait venir en aide à nos forces, après avoir dit : Vlgilatej veillez, — il ajoute : Orate^ priez.
La prière, en effet, est, à certaines heures delà vie, l'unique moyen qui nous reste pour prévenir le triomphe de la tentation et éviter le déshonneur du péché. A titre de salutaire diversion aux pensées et aux désirs qui nous tourmentent, à titre de noble et sainte protestation contre la honte dont nous sommes menacés, le Sauveur devait nous l'imposer; mais il est une raison plus grave, plus profonde, plus en harmonie avec notre nature, pour laquelle le maître a ajouté au précepte de la vigilance, le précepte de la prière.
Orate! Ce inot devait venir après l'autre, car il répond merveilleusement à Tun de nos plus impérieux instincts. Toute ombre de notre esprit, toute angoisse de notre cœur, toute' impuissance de notre volonté, toute contrainte de nos sens, tout vide de notre existence s'exprime spontanément
par la prière. C'est une loi immense comme le monde, et constante comme ses imperfections. La nature gémit devant Dieu et l'appelle à son secours. L'homme, malgré ses fautes, ne peut jamais tout à fait perdre les attitudes d'un solliciteur, et quand les créatures lui manquent, c'est au ciel qu'il s'adresse. Vous aurez beau lui dire: — Tu t'humilies en vain, on ne peut rien pour toi là-haut, ne fais appel qu'à ton courage. — Un instant redressé par une fausse pudeur, il s'inclinera de nouveau pour invoquer plus fort que lui.
C'est, surtout, à l'heure des grands périls et des grandes impuissances que l'homme s'abandonne naïvement au mouvement instinctif de la prière. Voyez-le, lorsqu'il est soudainement enveloppé dans quelque terrible catastrophe, surpris par les flammes d'un incendie ou par les vagues livides d'un fleuve débordé, comme il tend les bras à la foule, comme il appelle d'une voix plaintive et désespérée la terre et le ciel à son secours ! A moi ! à moi ! dit-il. — A moi ! c'est le cri que doivent pousser toutes les âmes tentées ; car il y a, Messieurs, dans notre vie morale, d'épouvantables surprises, des incendies de passions et des inondations d'influences perverses dont nous pouvons
VIGILANCK ET PRIÈRE. 139
être, en un instant, les victimes. Honte et malheur à celui qui n'en voit pas le péril ! honte et malheur à celui qui^ au mépris de ses plus impérit.'ux et plus nobles instincts, au mépris de la parole du Sauveur, oublie ou refuse de recourir à Dieu !
Dieu est toujours prêt à venir ; cependant, il attend de notre part un premier mouvement qui provoque l'intervention de sa toute-puissance. De la terre au ciel la distance est immense; mais, en un clin d'œil, la prière a escaladé le ciel, en un clin d'œil, Dieu est descendu sur la terre pour combattre avec nous dans l'arène de la tentation.
Il ne peut pas nous refuser son concours, quand nous le lui demandons poiir parer au danger que court notre âme; et nous pouvons croire, avec une ferme confiance, à l'efficacité de notre prière, dès qu'elle a pour but de nous préserver du péché. C'est contre son mortel ennemi que nous appelons Dieu au secours de notre faiblesse, et sa gloire est engagée dans la lutte autant que notre honneur; c'est l'objet suprême de la prière, le salut, que notre âme troublée avise directement; dans la confession de notre impuissance^ dans la crainte filiale où nous sommes d'offenser sa majesté infinie et sa paternelle bonté, Dieu reçoit le
double hommage cie notre humilité et de notre amour ; comment ne pas compter sur sa prompte et souveraine assistance ?
Lorsque nous demandons quelque bien temporel, et, même, certaines grâces spirituelles ordonnées au perfectionnement de notre âme et à la plénitude de notre vie surnaturelle, il se peut faire que notre prière contrarie les desseins de la Providence ou prévienne son heure. Dans ce cas, Dieu nous fait subir, sans injustice, le refus de sa bonté ouïes retards de sa miséricorde; mais, dans les surprises de la tentation, c'est notre salut qui est en jeu : pas de refus, pas de retards, toute prière bien faite doit être nécessairement et immédiatement efficace.
N'accusez donc que vous-mêmes. Messieurs, si vous avez succombé aux sollicitations du démon, du monde et des passions, car, lors même que l'ennemi vous prenait à Fimproviste, vous pouviez employer contre lui l'arme triomphante de la prière. — L'avez-vous toujours fait? — Non. Telle est notre lâcheté que nous craignons, parfois, d'être exaucés, si nous implorons le secours de Dieu ; que nous redoutons d'être privés par la grâce d'un plaisir que condamne hautement notre raison, mais
que convoitent secrètement nos appétits. Nous ne prions pas, ou, si nous prions, c'est mollement, sans sincérité, sans oser porter un coup décisif, comme s'il suffisait d'une vaine parade pour dégager notre responsabilité dans le péché. Quelle honte î — Ah ! si j'ai pu vous intéresser à l'homme entouré de tant d'ennemis et exposé à tant de périls, je ne puis, présentement, me dispenser de flétrir le soldat félon qui refuse de toucher aux armes divines qu'il a reçues du ciel, ou qui ne s'en sert qu'avec une hypocrite faiblesse.
Relevez- vous, Messieurs, sous le coup de cette flétrissure; et comprenez mieux désormais ce court précepte du Sauveur : a Orate ut non intretis in tentationem : Priez pour ne pas succomber à la tentation. » De quelque côté et de quelque manière que l'ennemi se présente, tenez-vous debout devant lui et dites comme la vaillante Judith : « Seigneur Dieu, donne-moi des forces en cette heure terrible, et ce que j'ai cru pouvoir faire par ton secours, je le ferai * ». — Oui, Messieurs, vous le ferez. L'Holopherne qui a juré votre perte
1, Confirma me, Domino Dcus Israël..., in hac hora.... et iioc quocl crcdens per le posse fieri cogitavi perficiam. (Judith., cap. xill, 7.)
sera vaincu, et votre âme délivrée chantera d'une voix joyeuse cette hymme d'action de grâces : — (( Louons le Seigneur qui n'a pas abandonné celui qui espérait en lui, et qui a tué par ma main l'ennemi de son peuple... Laudate Dominum Deum nostrum, qui non deseruit sperantes in se... et interfecit in manu mea, hostem populi sui '.
Priez; mais pour plus de sûreté, Messieurs, n'attendez pas que le péril soit imminent. Donnez au précepte de Jésus-Christ sa plus large extension, priez toujours et sans défaillance, comme le veut votre maître 2. L'habitude de la prière entoure l'âme de la protection divine, et la tentation n"a jamais de prise sur une vie chrétienne où la vigilance est priante, où la prière est vigilante.