CINQUIEME INSTRUCTION
Jésus cœpit pavere, et taedere; et ait: tristis est anima mea usque ad mortem, (Marc, cap. xiv, 33, 34.)
Eminentissime Seigneur, Messieurs,
Le Saint Evangile nous dit que Jésus-Christ, après avoir fait son testament et laissé à ses disciples le plus grand, le plus précieux de tous les dons, chanta une hymne d'action de grâces et se
rendit avec les siens à la montagne des Oliviers. Il arrive dans une bourgade du nom de Gethsémani et se retire, avec Pierre^ Jacques et Jean, dans un lieu solitaire, souvent témoin de ses veilles et de ses oraisons. C'est là que la tristesse commence à envahir son âme. Il s'en plaint d'une voix gémissante : — « Mon âme est triste, dit-il, jusqu'à la mort. Tristis est animamea usque admortem. » — L'épouvante et l'ennui se joignent à la tristesse; il n'en peut supporter le fardeau; il tombe la face contre terre ; tout son corps tremblant se couvre d'une sueur sanglante, et la nature agonisante demande à Dieu merci par cette prière : — (( Mon père, s'il est possible, faites que ce calice passe sans que je le boive. » — C'est la tempête des passions.
Les passions ! Est-ce bien une expression qui convienne quand il s'agit de Jésus - Christ? Et pourquoi non. Messieurs? Pourquoi, par des délicatesses maladroites, fausserions-nous dans notre esprit la vraie notion de l'humanité du Sauveur ? Pourquoi n'accepterions-nous pas dans toute leur profonde et consolante vérité ces paroles de l'Apôtre : «Le Christ a dû, en toutes choses, être assimilé à ses frères, afin de pouvoir exercer la misé-
ricorde *. — Il a dû passer par toutes les épreuves et tentations de l'humaine nature en s'arrêtant au péchés » Le démon l'a tenté au désert ; le monde lui a offert de vains honneurs et a sollicité témérairement sa toute-puissance; aujourd'hui il permet à l'orage des passions de se déchaîner. Il en souffre autant qu'âme humaine peut souffrir : à ce point qu'on a donné à ses douleurs intérieures le nom même du combat suprême que soutient toute vie contre la mort, avant de rendre les armes : l'agonie. Il y a ici, Messieurs, de grands mystères et de grandes leçons. Appliquons-nous aux uns et aux autres. Etudions pieusement l'agonie du Sauveur après avoir adoré sa très sainte croix : 0 crux ave !
Jésus-Christ, dit saint Thomas, a souffert dans toute son âme; il a pu s'écrier comme le prophète:
1. Debuit per omnia fratribus similari ut misericors fîeret. (Heb., cap, il, 17.)
2. Tentatum per omnia pro similitudine absque peccato« (Heb., cap. iv, 15.)
— «Mon âme est remplie de maux : Repleta est malis anima mea^ ». — Cela devait être, puisqu'il a pris notre nature, puisque, dans cette nature, toutes les puissances de l'âme ont leur racine commune dans une même indivisible essence ^ ; et pourtant, il faut bien le dire^ il y a là un profond mystère.
Jésus-Christ jouissait par son intelligence de la vision bienheureuse de Dieu : rien dans ce parfait objet qui ne fût pour lui joie et consolation^. Comment pouvait-il souffrir^ quand la lumière, l'amour, la paix, la douceur^ la béatitude descendaient comme un fleuve en son âme sainte ? — Comment pouvait-il souffrir ? — Par un miracle. La vision de Dieu, Jésus-Christ l'acceptait comme un privilège nécessaire à la dignité de sa personne; mais il en arrêtait, par un acte souverain de sa volonté, les bienheureux effets aux mystérieuses frontières de ces régions mobiles, où les vives images du bien et du mal agitent le peuple des appé-