Psalm. LXXXVII
2. Cf. Summ. TheoL, III P., quscst. 46, a. 7. Utruw Christus passus fuerit secundum totam animam ?
3. Cf. Summ. TheoL, III P., quœst. 46, a 8. Utrum iota anima Christi in ipassione frueretur fruitione beata ?'
AilONIE DE JÉSUS-CHRIST 147
tits et des passions*. Il se passait en lui ce qui se passe dans la nature aux heures des plus violentes tempêtes. La surface de la terre est tourmentée par la fureur des vents, les arbres se tordent en gémissant, les herbes plient et se couchent écrasées par la pluie, les torrents grondent, les antres mugissent, tout ce qui a vie est frappé de crainte et de stupeur : — la vallée est dans l'ombre, la vallée souffre. Mais, si l'on gravit les montagnes qui l'entourent, si Ton s'élève au-dessus des nuages, voici que les sommets tranquilles se découpent en lignes harmonieuses sur un azur sans tache, le soleil resplendit, tout ce qui a vie, en ces hauteurs, sabreuve de lumière et de chaleur : — la vallée souffre et le sommet des montagnes tressaille de joie.
Voilà, Chrétiens , une lointaine et imparfaite image de l'état du Sauveur aux jours de sa passion. Son âme est baignée dans la lumière céleste et dans la joie de Dieu ; mais, avec la même puissance qui contient les eaux de TOcéan dans leurs rivages et les tempêtes sous la crête des monts, Jésus-Christ arrête le rejaillissement delà lumière
1. Christi Doraini infirmitas fuit ex voluntate. (Sanct. Anibr. )
et de la joie qui inonde son âme et l'empêche de descendre jusqu'à sa chair, qu'il abandonne aux coups impitoyables de la douleur.
Quedis-je? le mystère que nous étudions aujourd'hui est plus extraordinaire encore. L'heure des bourreaux et des puissances des ténèbres n'est point venue . Ce n'est point par sa chair déchirée que l'âme du Sauveur reçoit la souffrance, c'est l'âme elle-même qui fait souffrir le corps, en ce moment terrible que nous appelons l'agonie. Il y a dans cette âme admirable comme deux contrées séparées par la toute-puissance même de Dieu. En haut, sur les cimes de l'intelligence et de la raison, Dieu apparaît et sa douce présence apporte la paix; en bas, dans les profondeurs des passions, le mal est représenté pur de si vives et si fortes images, qu'il jette le trouble, sans pouvoir cependant enfanter le désordre.
J'ai dit : — les profondeurs des passions ; — mais de quelles passions s'agit-il? — Ecoutez-moi bien.
Une des passions naturelles, une des faiblesses innocentes de l'humanité, c'est l'amour de la vie et rhorreur de la mort. Quand la chair et l'esprit se sont épousés, entre les mains et sous le souffle de
Dieu, ils ont reçu des promesses d'immortalité, et se sont épris l'un pour l'autre d'un mutuel amour qui s'attriste, tremble et frémit, dès qu'il entend les menaces de la souffrance et de la séparation. « Ce n'est pas un préjugé, dit saint Augustin, c'est la nature elle-même qui repousse la mort'. » — « Naturellement, nous voudrions vivre toujours, (c'est saint Thomas qui parle), et, naturellement, la perte de la vie est horrible à la nature humaine ^ » Oui, horrible ! même après l'accident terrible qui a créé entre notre corps et notre âme de funestes dissentiments , et livré aux atteintes de la corruption la moitié de nous-mêmes.
Voyez ce qui se passe dans toute vie humaine : La chair, pleine de convoitises, appesantit l'esprit ; l'esprit, plein de nobles désirs, voudrait se débarrasser de ce fardeau. La chair ouvre toutes ses portes aux invasions de la douleur; l'esprit sent qu'il n'est pas fait pourtant et de si affreuses secousses. Troublée de cette contradiction, la nature éclate en plaintes lugubres et en funestes désirs : — « La vie
1, Mortem horret nonopinio sed natura. ( Serm. CLXXII, de Verb. ap.)
2. Naturaliter vitam perpetuo vellemiis ; et amissio vita3 corporalis naturaliter esthorribilisnaturaî humanœ. {Summ, Tkeol.. III P., quœst. 46, a. G.)
m'ennuie* »^ dit- elle, — « qui me délivrera de ce corps de mort? Quis me liberahit de corpore mortis hujus^?)) Mais, laissez faire, quand l'heure est arrivée, la plupart des hommes sentent se réveiller avec violence le vieil et originel amour de la vie. Un drame, plein de péripéties cruelles, s'accomplit sous les voûtes de ce temple ruineux que la mort va démolir tout à l'heure. L'âme veut partir, mais le corps lui dit : — Où vas-tu? reste encore, j'ai besoin de ton souffle; reste, ô ma vie! — L'âme veut rester, mais le corps la chasse par des secousses désespérées. Faits l'un pour l'autre^ ils ne voudraient pas se séparer, mais la douleur qu'ils endurent les dégoûte d'être ensemble, l'adieu qu'ils vont se dire les attriste, être l'un sans l'autre les épouvante, ils se battent contre l'ennemi qui se jette entre eux pour rompre leur dernier embrassement; c'est l'agonie.
0 chair immaculée ! ô âme très sainte de mon Sauveur! comment pouviez-vous ignorer ces tristesses, ces épouvantes, ces dégoûts, ces combats ? Y a-t-il de plus grandes douleurs que celles-là ? ~
i. Tsedet animam meam vitte meîTC. (Job., cap, X, 1.) 2. Rom., cap. VII, 24.
Non. — Cette dernière et suprême tempête des passions humaines est le rendez-vous de tous les maux ({ui châtient en cette vie le péché. Si le Christ miséricordieux s'en fût affranchi, il eût manqué quelque chose à la perfection de ses souffrances et à la plénitude de sa passion.
Mais, loin de s'affranchir d'une telle épreuve, Jésus-Christ va au-devant d'elle, et la perfection même de sa nature la rend plus poignante et plus cruelle. Conçu dans un sanctuaire virginal, fermé par la toute-puissance de Dieu au profanateur des naissances, il n'a point subi les atteintes de ce mal universel qui sème la discorde, dans la nature humaine. Rien n'est plus pur que sa chair , rien n'est plus parfait que son âme, rien n'est plus ami en lui que ces deux choses qui se font en nous la guerre, et qui, cependant, se tiennent par des liens si difficiles à briser. Oh, quelle bouche humaine pourrait chanter l'adorable hyménée de la chair du Christ et de son esprit ! Quelle intelligence humaine pourrait comprendre l'amour immense qui les unit ensemble! Entre eux, quel échange admirable de sages commandements et de respectueuse docilité! Quel accord dans leurs mouvements et dans le ministère qu'ils prêtent à la
sagesse et à la puissance divines, pour annoncer la vérité et opérer des prodiges ! Ils sont plus étroitement unis que deux époux dont la vie n'a été qu'amour et dévouement. Leur union si sainte, si douce, si intime, si profonde, peut-elle donc se briser sans violence? — Non, chrétiens ! — Aussi, loin de voir une imperfection dans les passions qui agitent mon Sauveur , à l'heure de son agonie , je n'y vois qu'une conséquence de sa perfection. Il n'est le plus triste, le plus épouvanté, le plus accablé des hommes, en face de la mort, que parce qu'il est, de tous les hommes, celui qui a le plus de pouvoir et de droits sur la vie.
Le prophète avait vu de près l'ennemie du genre humain, et il s'écriait : — « Mon cœur est troublé et la crainte de la mort est tombée sur moi. — Cor meum conturhatum est in me et formido mortis cecidit super me\ » — Mais lui, n'avait-il pas mérité cette visite de l'ennemie par les iniquités qu'il pleurait ? N'avait-il pas gémi des contradictions de ce douloureux exil que nous appelons la vie humaine? Dans la nature du Sauveur, au contraire, tout est ordre, harmonie et sainteté. La