‹ Retraites pascalesChapitre 49 sur 98 · Psalm. LIV · texte numérisé non relu

Psalm. LIV

mort n'a aucun droit sur lui, et cependant il la voit venir certaine, inflexible et entourée d'horreurs. Il voit la trahison, le renoncement de ses disciples; il voit l'injustice de ses juges, les lâchetés du pouvoir, l'ingratitude des peuples, la cruauté des bourreaux, les douleurs de sa mère; il voit les outrages dont on l'abreuve; il voit les verges sanglantes, la couronne d'épines, la croix, les clous, le fiel et le vinaigre ; il voit sa chair déchirée et exposée, toute nue, à la risée de ses ennemis; il voit son Père armé contre lui et l'abandonnant comme un maudit, à l'heure suprême où il le cherche d'un œil expirant : il voit tous les martyres à la fois !

A ce spectacle, la chair immaculée de Jésus- Christ et sa très sainte âme semblent se rapprocher et se tenir plus étroitement embrassées. Leur amour, si légitime et toujours si pur, se manifeste par le mouvement de ces douloureuses passions dont les évangéhstes ne nous ont dit qu'un mot, mais dont il nous est facile maintenant de deviner la violence. Le dégoût, la peur, une mortelle tristesse : Tristls est animsi mea usque ad mortem . L'agonie survient et complète ce drame funèbre. « Le Fils de l'homme ne voudrait

pas mourir, dit saint Léon : Volnit a morte liheravi. » L'union si forte de son esprit et de sa chair proteste contre les menaces de la mort et s'arme contre ses fureurs, et elle triompherait, s'il n'y avait une volonté maîtresse à laquelle Jésus se soumet par ces humbles paroles : « Mon Père, que ce ne soit pas ma volonté qui se fasse, mais la vôtre : Non inea, voluntas sed tua fiât. »

Jésus-Christ souffre, Jésus-Christ agonise, en présence de la mort qui menace la tendre et profonde union des deux éléments de sa nature humaine ; mais combien plus en présence du péché, père de la douleur et de la mort î

Il l'avait vu dans les profondeurs de l'éternité, et, touché de sa malice et des maux qu'il entraîne après lui, il s'était offert spontanément à son Père éternel, pour remplacer les holocaustes impuissants des anciens jours*. Devenu notre semblable par l'incarnation, il voyait le péché : et dans le silence de sa crèche, et dans le calme de sa vie cachée , et dans l'agitation sainte de sa vie publique. Il voyait le péché; mais, avant d'en consommer l'expiation, il semble qu'il veuille le voir

1. Holocaustomata pro peccato non tibi placueriint, tune dixi : ecce venio. (Heb., cap. x, 6.)

mieux encore. Des faîtes de son intelligence, éclairée par la sagesse divine, il fait descendre, jusqu'aux régions inférieures de son âme, les vives et saisissantes images des monstrueux désordres dont il va être victime. Blasphèmes, impiétés, superstitions, profanations, sacrilèges, haines, violences, meurtres, impuretés, débauches, orgueil, ambition, injustices, mensonges : tous les crimes de l'esprit, du cœur et des sens passent, comme une grande armée, sur le théâtre intérieur où les attendent, non plus la tranc|uille sagesse d'un Dieu et la calme raison d'un homme divin, mais les impressionnables et touchantes passions d'une nature immaculée. Abandonnées, en quelque sorte, à leurs propres forces, ces passions s'émeuvent, et leur agitation se traduit par une indicible épouvante et une mortelle tristesse. Tant de crimes, grand Dieu! tant de crimes à expier ! Et, à la rencontre de ces crimes, voici venir deux perfections rivales dont le Sauveur abattu entend les puissantes clameurs : c'est la justice et la miséricorde. La justice, qui veut des peines et du sang, la miséricorde, qui veut des pardons. Jésus-Christ les appelle à lui par ses douloureux gémissements, il écoute leurs plaintes, il les prie, il les conjure, il

les embrasse, il les presse, avec larmes, sur son cœur endolori, il veut qu'elles soient amies sur la terre comme elles sont amies dans le ciel. Il s'offre tout entier; mais hélas! s'il apaise la justice par son immolation, la miséricorde sera-t-elle satisfaite ? Sans doute, il y a dans les souffrances du Sauveur une copieuse rédemption*; il peut sauver le monde entier de tous les maux et à toujours. Il le peut et il le veut. Mais, ô affreux mystère ! ô épouvantable vision ! le pécheur viendra encore, de ses mains sacrilèges, déchirer le traité de paix que les perfections divines ont signé sur le cœur agonisant du Rédempteur; le pécheur rendra, par ses ingratitudes, inutiles, funestes même, les douleurs expiatoires de son Dieu. Jésus-Christ voit cela dans un avenir, aussi clair pour lui que l'est pour nous le présent. Comment ne serait-il pas dégoûté de son sacrifice? O maître adoré! je crois vous entendre crier avec le prophète : — « A quoi mon sang sera-t-il bon ? Quse utilitas in sanguine meo^? » Ce sang précieux doit, comme une nuée empourprée, courir sur tous les points du

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