‹ Retraites pascalesChapitre 51 sur 98 · E. Renan, Vie de Jésus · texte numérisé non relu

E. Renan, Vie de Jésus

AGONIE DE JÉSUS-CHRIST IGl

par la lumière divine, elle a recueilli le profond enseignement qui ressort des souffrances intérieures, de la lutte des passions auxquelles le Sauveur a bien voulu consentir.

Son agonie et les circonstances qui l'accompagnent nous le font voir tel qu'il est : personne unique, en deux natures distinctes qui ne pouvaient, Tune sans l'autre, opérer la rédemption du genre humain, vrai Dieu et vrai homme tout ensemble.

Il est homme, on n'en peut plus douter, dès qu'on le voit courbé sous le poids de ces suprêmes infirmités qui accablent toute nature humaine. Quand il était calme, souriant, auguste, majestueux, enseignant le peuple, bénissant les enfants, guérissant les malades, ressuscitant les morts et commandant à la nature, on pouvait croire à l'une de ces apparitions mystérieuses dont Dieu se servait, de temps à autre, pour consoler et raffermir les vrais croyants. S'il se fût évanoui comme s'évanouissaient les anges envoyés pour quelque mission providentielle, si, même, il n'eût donné en spectacle que l'admirable et silencieuse patience qu'il fît paraître entre les mains des bourreaux, l'hérésie, qui devait nier la réalité de sa chair, eût eu trop beau jeu contre la foi. Pour la confondre

d'avance, Jésus-Christ sépare^ en quelque sorte, les régions de son âme sainte. Il nous laisse voir en elle toutes les touchantes faiblesses de l'humanité dans ses instinctives résistances contre la mort, dans ses dégoûts, son épouvante, sa tristesse, ses plaintes, ses gémissements. Il est homme! Voilà qui est clair jusqu'à la dernière évidence lorsqu'on a assisté à son agonie.

Mais il n'est pas moins clair qu'il est Dieu. De ce côté la lumière est aussi vive que de l'autre pour qui sait voir. Il est Dieu, car son angoisse est si profonde qu'elle ne peut s'expliquer que par une clairvoyance infinie qui pénètre, à la fois, et dans les abimes du passé, et dans les abîmes de l'avenir. Il est Dieu, car sa douleur est si cruelle qu'un homme y succomberait mille- fois, s'il n'était soutenu par une force infinie. Il est Dieu, car le sang qui s'échappe de son corps est un torrent miraculeux que peut seule faire jaillir la puissance du Très-Haut. Il est Dieu, car la tempête de ses passions éclate entre deux calmes sublimes. Avant d'agoniser, il chante un cantique d'actions de grâces, a et hymno dicto^ » et, quand il s'est soumis à la volonté de son Père, il dit, avec une tranquillité auguste, à ses disciples : — « Levez- vous.

allons, il est temps : Surgite eamiis. » — A ces deux calmes qui ne reconnaîtrait celui qui n'a d'autre maître que lui-même.

Jésus-Christ se montre donc à nous, dans son agonie, tel qu'il est : vrai Dieu et vrai homme. Cette vue nous rappelle ce que nous sommes. Faibles, infirmes, misérables, souvent accablés par les tribulations de la vie, nous sommes pourtant divins par le côté de notre nature que pénètrent les influences surnaturelles. Il y a en nous comme deux êtres qui n'en font qu'un : le chrétien. Dans la perpétuelle agonie de l'épreuve et de la tentation, il nous semble, parfois, que la nature va opprimer. la grâce; mais, jetons un regard sur l'agonie du Sauveur, elle nous apprendra que les orages de la nature n'ont qu'un temps et que, si nous le voulons, c'est le divin qui finalement triomphera en nous.

Voulez-vous mieux vous en convaincre, Messieurs ? Etudiez de plus près avec moi les leçons du douloureux mystère que nous venons de contempler.

Par l'excès de son abattement et de sa douleur, si promptement suivis du surgite eftmuSj Jésus- Christ nous rassure contre les persécutions de l'enfer

et du monde, et nous explique un mystère historique que l'on aurait peine à comprendre sans cela : mystère de ces grands courages que l'homme a déployés devant la mort, depuis qu'un Dieu en a subi toutes les horreurs et tous les épouvantements. Après lui, les fins tragiques devaient se multiplier ; il en avait fait la lugubre prophétie. Que serait devenue la faiblesse humaine, en présence des tourments qui lui étaient réservés, si elle n'avait, en quelque sorte, exprimé toutes ses défaillances en Celui qui ne pouvait succomber? Toutes les infirmités de la nature luttant contre la mort, « Jésus-Christ les a prises en lui-même afin qu'elles fussent moins grandes en nous. Ipse inflrmitates nosti^as in se suscepit ut minus essent in nobis. » Dans sa tristesse, il a concentré toutes les tristesses; dans son épouvante, toutes les épouvantes; dans ses dégoûts, tous les dégoûts qu'auraient éprouvés ses chers martyrs. Voilà pourquoi nous les voyons si fermes et si vaillants dans les supplices. Ils provoquent les persécuteurs et les tyrans, ils vont au-devant des glaives, ils s'étendent, en souriant, sur les chevalets, ils escaladent les bûchers et se couchent sur les charbons ardents comme sur des fleurs. Les

bourreaux frappent et ils les bénissent ; leur chair vole en lambeaux et ils chantent; la mort les assiège entourée d'horreurs et ils se moquent de ses cruautés. Pourquoi toutes ces audaces d'une force surhumaine? Ah! dit saint Augustin, « c'est que le Christ agonisant avait pris, en lui-même, leurs propres personnes, afin qu'ils ne succombassent pas^ )) Cette admirable substitution, Messieurs, n'a rien perdu de sa force avec le temps. Jusqu'aux siècles des siècles, la douleur et la mort cesseront d'épouvanter les enfants du Sauveur. Viennent des jours néfastes, vous, aujourd'hui si craintifs et si sensibles aux maux qui vous affligent, vous saurez faire héroïque contenance devant les menaces et sous les coups de la persécution. De cela, je ne doute pas un seul instant, bien que j'entende frémir toute votre nature au seul mot de persécution ; car toutes vos terreurs ont été vaincues, à l'avance, par le Christ agonisant. Grâce à ses défaillances, où vous redoutez d'êtres lâches, vous serez braves, et la mort, en approchant de vous, n'entendra sortir de votre

1. Ne deficerent... ipsorum personam voluit suscipere in passione Christus.

bouche que ce cri résolu : « Debout marchons ! Sur gîte eamus! «

Jésus agonisant nous rassure contre les horreurs de la mort ; il nous rassure aussi contre les orages des passions. Notre nature en est pleine, hélas ! et quelquefois elles se font si puissamment sentir qu'on serait tenté de se désespérer. On les appelle odieuses, abominables, infâmes ; on voudrait supprimer leur impétueuse ivresse, en les arrachant, sans pitié, des entrailles où elles ont pris racine. Pas de ménagements pour ces causes permanentes de nos fautes et de nos déshonneurs ! Le vieux Lycurgue, alarmé des ravages que faisait l'ivrognerie parmi les Spartiates, ordonnait aux Ilotes de s'enivrer et, dans cet état, il les exposait sur la place publique à la risée des enfants, afin que le peuple libre, témoin de cette dégradation, fût dégoûté du vice qui lui était cher. Mais, il amusa la populace sans la guérir, et, désespérant d'en venir à ses fins autrement que par une exécution suprême, il arracha toutes les vignes. Que ne faisons-nous comme lui ? Que n'arrachons-nous nos passions? Et si notre main est trop faible, pour cette exécution vraiment douloureuse et terrible, pourquoi Dieu ne viendrait-il pas à notre aide ?

Messieurs, pas de désirs indiscrets et ennemis de notre gloire. Les passions sont bien où Dieu les a mises. « Ce ne sont pas les mouvements violents, dont la région obscure des appétits est agitée, qui nous rendent dignes de blâme ou de louange, dit un vieux philosophe : Passionihus neque vituperennuv neque IsLudamur^ ; » tout dépend de la manière dont notre volonté se conduit avec eux. La complicité nous déshonore; la répression nous élève. Vous venez de voir le Sauveur accablé et presque expirant, sous les coups de la tempête qu'il a permise en sa nature ; mais ne vous paraitil pas plus grand, plus fort et plus beau, quand il se relève de terre et s'écrie : « Levez-vous et marchons. Surgite esLmus?yy Tel est l'homme éprouvé par les passions. La lutte le courbe et l'affaisse un instant; mais quand il a fouetté, sans pitié, le peuple grossier des appétits qui menaçaient rhonneur de sa vertu; quand il a dompté la populace ivre et turbulente qui conspirait contre la royauté de sa volonté, il se redresse, et sort de cette mystérieuse agonie, plus radieux et plus résolu à marcher dans le chemin du devoir. « Mon

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