I. Rom.., c. vn
il ajoute aux emportements de la matière l'aiguillon de son énergie malfaisante. Il fait naître les occasions d'où les sens reçoivent des impressions violentes. Mêlé aux forces subtiles qui précipitent le courant de notre vie, il leur imprime ces fiévreux mouvements contre lesquels notre âme lassée ne sait plus réagir, et qui la pressent d'abdiquer sa royale domination.
« Il harcèle les âmes Puiigit animas. » — Il ne peut pas les toucher bien qu'11 soit esprit. Dieu ne lui permet pas ce rapprochement qui nous livrerait sans défense à son pouvoir. Oh ! si Dieu lui faisait un signe, avec quelle joie, quels cris de triomphe il se jetterait sur l'âme qui lui fut préférée ! Quelles souillures et quels ravages seraient bientôt le résultat de ses fureurs î Mais son jour n'est pas venu ; alors « il rôde et nous inquiète par ses rugissements : Tanquavi leo rugiens circuit quserens quem dévoret. »
(( Il suggère des pensées : Cogitationes sug~ gerit, » — Non pas qu'il crée lui-même ces immatérielles opérations, mais il cherche a les égarer par des apparitions intérieures qu'il provoque. Comptant sur la complicité de nos appétits qu'il étudie avec patience, il émeut les régions infé-
rieures de notre âme, et, à cet endroit oii l'esprit se met en rapport avec la matière, il suscite des fantômes qui, se dégageant sur un ciel imaginaire, passent, repassent, s'agitent, représentent tout ce qui peut captiver notre attention, solliciter nos convoitises , nous séduire et ravir un consentement. Images impures pour la chair , appas des biens terrestres pour la cupidité, perspectives ambitieuses, vaines fumées d'honneur pour l'orgueil : n'est-ce pas que nous voyons tout cela, à l'heure même où nos paupières abaissées nous cachent le monde extérieur et nous facilitent le recueillement ? Et des rêves sans fin emportent le courant de nos idées dans un monde peuplé de visions mensongères, Tactivité de notre esprit se laisse surprendre dans une dangereuse mollesse qui pénètre jusqu'à la moelle de nos os, de perfides délectations viennent nous avertir que nous sommes vaincus ; heureux sommes-nous, si nous ne traduisons pas par des actes extérieurs cette première défaite de l'âme.
Ecoutez encore : Notre sommeil que tout le monde respecte, autour duquel ceux qui veillent retiennent leur respiration et étouffent leurs j)as, notre sommeil, Fange des ténèbres ne le respecte
pas. Il sait bien cependant que, perdant la conscience de ce qui se passe en nous, ou plutôt, n'ayant plus la liberté de vouloir jusqu'à devenir criminels, nous fuyons toute responsabilité. C'est égal ; il déploie toutes les ressources de son infernale magie ; il trouble de son souffleimpur ces vapeurs incertaines qui voyagent dans nos membres et les fait remonter, comme une tempête, vers notre âme captive. Peut-être qu'à notre réveil il nous restera quelque odieux souvenir. C'est bien alors : ses desseins sont accomplis, il a suscité des pensées.
Que si, par une longue habitude de la vertu, nous nous sommes mis à l'abri de ses plus grossières tentatives, il ne nous quittera pas pour cela; mais, se transfigurant en ange de lumière', il remplira notre esprit d'illusions que nous prendrons pour des faveurs du ciel, il nous proposera, sous l'apparence d'un plus grand bien, des actions indiscrètes, après lesquelles viendront le dépit, le découragement, l'impuissance, la tiédeur, et que sais-je encore ?
ce II trouble la paix : Pacem turhdt, » — La paix,
d, Ipse satanas transfigurât se in angelum lucis. (II Cor., c. xr, 14.)
qu'il ne doit plus connaître, la sainte paix dans laquelle Fâme se repose, après qu'elle Fa péniblement conquise par toutes sortes de sacrifices, et qui lui fait goûter d'avance les délices de l'union divine. Il la trouble par des inquiétudes sans motifs, des scrupules, des épouvantes pleines d'exagérations perfides. Sous le masque du zèle-, il nous parle intérieurement de la justice de Dieu, comme d'une perfection jalouse et implacable qui n'est jamais contente des immolations de la vie chrétienne, et qui attend de nous des actes héroïques dont nous sommes incapables. Il fait revivre, sous de sombres couleurs, toutes les fautes du passé, et nous effraye jusqu'à nous faire douter de nous-mêmes, et ainsi il trouble la paix : Pacem turbat.
a II trouble la paix : » La paix des cœurs qui s'aiment saintement sous l'œil de Dieu. Il vient s'asseoir entre eux, recueille leurs confidences, les pousse à l'indiscrétion, et puis il crée ces préoccupations exclusives qui faussent l'affection, et lui donnent cette périlleuse direction dans laquelle elle s'égare jusqu'à devenir coupable, hélas ! et peut-être criminelle.
« Il envoie les colères : Imraittit iras. » — Non
pas ces impétuosités passagères d'une nature facile à blesser et qui sait se guérir aussitôt par de généreux pardons, mais ces colères implacables, toujours éveillées par le souvenir d'une injure , toujours avivées par les susceptibilités d'un faux honneur , toujours alimentées par les feux d'une haine que la mort ne sait pas vaincre. Si l'âme fléchit du côté de la miséricordCj il la redresse^ plus fîère que jamais par crainte d'une prétendue humiliation qui effarouche son orgueil.
« Il nourrit les discordes : Discordias nutrit. » Non seulement les discordes armées et sanglantes des peuples et des citoyens, mais ces discordes intestines qui troublent nos foyers domestiques. Il nous ouvre les yeux sur les défauts, les travers et les fautes de ceux qui nous entourent ; il active ces inquiètes recherches del'amour-propre qui ne demande qu'à justifier ses antipathies ; il nous cache ou nous fait interpréter faussement le bien qui nous serait sympathique ; et ainsi il creuse des abîmes entre des âmes naturellement faites pour s'aimer, si elles se connaissaient, mais qui ne pourront jamais s'approcher l'une de l'autre sans le malaise de la crainte et de la défiance, parce que^^
grâce à leur ennemi commun, elles ne se connaîtront pas.
« Il sème les erreurs : Erroresserit. )>^ — Comme l'homme ennemi sème le mauvais grain dans le champ du père de famille, il les sème au cœur de quelque maudit qui emploie toute sa vie à empoisonner l'aliment sacré de la vérité dont les âmes sont affamées. A mesure que la main discrète de l'Eglise arrache l'ivraie de l'enfer, elle germe de nouveau, plus forte et plus pressée, comme - our insulter aux sollicitudes maternelles de celle à qui Dieu a confié le dépôt des choses saintes. Il sème les erreurs publiques et aussi les erreurs privées : ces hérésies vulgaires représentées par des préjugés aussi dangereux qu'absurdes. Il n'est pas rare de rencontrer des âmes qui se disent filles de FEglise et qui vivent, sans crainte comme sans remords, au milieu des plus étranges aberrations d'esprit. Elles ne se sont pas déshonorées par une apostasie publique de la vérité et de la vertu ; mais quand, par d'habiles questions on provoque leurs naïves confidences, on rencontre dans leur credo des dogmes travestis, dans leur décalogue une morale sophistiquée. J'ai vu cela, et je me suis douloureusement écrié avec le père de famille :
« C'est l'homme ennemi qui a fait cela : Inimicus homo hoc fecit\ » Il a bien été appelé le père du mensonge.
« Il dissipe les affections : Affectus dissipât. •>•> — Nos affections, dont la pure et glorieuse flamme devrait monter vers Dieu, il en arrête le naturel mouvement afin de les éparpiller sur les créatures. Il donne à celles-ci je ne sais quel charme trompeur qui nous séduit et nous passionne. Et voilà que nous faisons à l'unique amour de coupables larcins! et voilà que nous aimons les fragiles images d'une beauté meilleure ! Trop appesantis par l'ivresse, nous ne savons plus remonter jusqu'à Celui dont l'adorable perfection nous appelle, et qui n'avait donné aux tristes enfants de sa bonté quelque chose de lui-même que pour se faire aimer. Heureux sommes-nous, si, après avoir laissé des lambeaux de notre cœur à toutes les ronces du chemin, nous avons le courage de recueillir ce qui nous en reste pour le donner à Dieu.
« Il fait aimer le vice et haïr la vertu : Bat virtûtes odio^ vitisi addit aumori, » — Oui, il nous conduit à cette détestable extrémité de Tiniquité,