SAINT JOUR DE PAQUES ALLOCUTION
Tu, ad liberandum suscepturus hominem, non horruisti Virginis uterum !
Messieurs,
Etait-il au monde un lieu plus convenable, pour recevoir l'opération de l'Esprit-Saint et former la chair très pure du Sauveur^ que le sein d'une vierge ? Et quelle vierge ! une fille des rois de Juda, préservée, par un privilège unique, de la souillure originelle qui envahit toute âme vivante, consacrée à Dieu depuis sa plus tendre enfance, par le vœu de chasteté, embellie de tous les dons de la grâce, ornée de toutes les vertus, plus radieuse et plus grande que les anges, et offrant à la toute-
puissance de Dieu, qui ne veut rencontrer dans ses œuvres aucune résistance, la plus parfaite humilité. Cependant, je viens d'entendre cette singulière strophe du cantique de votre action de grâce : « O Christ, voulant vous faire homme pour racheter l'humanité, vous n'avez pas eu horreur du sein d'une vierge : Tu, ad liherandu7n suscepturus hominem^ non horruisti Virginis iiteruni ! »
Cela ressemble à un blasphème, Messieurs, si Ton ne considère que les grandeurs de Celle qui devait être le sanctuaire de l'incarnation, et donner au Verbe divin sa chair mortelle. Mais, si l'on s'élève par la pensée vers le trône de Dieu, si l'on contemple ses infinies perfections, la splendeur de sa vie, la ravissante beauté du Verbe qu'il engendre, la béatitude dont jouit la famille divine dans le triple embrassement du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint, on comprend l'expression dont se sert l'Eglise pour remercier le Roi de gloire de son incarnation. Aucune perfection créée n'était digne de le recevoir. Si l'on dit des profondeurs d'un gouffre, où l'œil s'égare, qu'elles sont horribles, combien plus horribles sont les inexprimables profondeurs de Tabime qui sépare l'Être infmi de sa
POUR LA COMMUNION PASCALE .Vy,)
créature ! Mais riiorrible n'épouvante pas l'amour. Vous nous avez aimés, ô fils très parfait de Dieu, et vous avez daigné descendre dans le sein d'une vierge : Non horruisti virginis uterurn.
L'incarnation n'est cependant pas le comble de vos anéantissements. Il s'est rencontré d'autres horreurs que vous avez généreusement vaincues pour perpétuer et étendre ce mystère.
Les hiérarchies célestes voulaient jouir du spectacle de votre humanité sainte, et en admirer éternellement les sublimes beautés; vous avez répondu à leurs désirs par votre ascension glorieuse. Devant vous, les portes inexorables du ciel se sont ouvertes, et, suivi de l'humanité délivrée, vous êtes entré triomphant dans la patrie des bienheureux. Mais, en prenant possession de la droite de Dieu, vous ne quittiez pas le lieu de notre pèlerinage : Un sacrement admirable conservait à la terre la présence perpétuelle de votre corps, de votre sang, de votre âme, de votre divinité.
0 Christ! Pouvons-nous voir dans ce sacrement quelque lointaine image de votre gloire ? — Non. Vous y êtes complètement effacé. Pendant les jours de votre chair, ceux qui vous approchaient pouvaient contempler votre face adorable
OÙ brillait un reflet de votre infinie grandeur, recevoir de vos yeux si doux, si tendres, si pénétrants, un regard plein d'amour, entendre votre voix bénie commandant à la nature, consolant toutes les douleurs, prodiguant les révélations du ciel, toucher la frange de votre vêtement, d'où s'échappait une toute-puissante vertu qui guérissait les infirmités du corps et de l'âme, et pénétrer, à travers le voile présent et visible de votre chair, jusqu'à votre divinité cachée. Mais, dans l'Eucharistie, plus rien! Les sens nous trompent, et la foi seule nous ouvre un chemin jusqu'à votre humanité, anéantie, elle-même, sous les espèces sacramentelles. Vous n'avez donc pas eu horreur de vous rapprocher d'une substance vulgaire, de la changer en votre substance, de vous enchaîner sous des accidents corruptibles qui vous livrent à notre merci : Non horruisti!
Quel amour! Messieurs, quel amour! Et cependant il y a pour notre bien-aimé Sauveur quelque chose de plus horrible que de transformer en son corps une vile matière et de subir l'étroit esclavage des espèces eucharistiques. Après tout, le pain immaculé que le prêtre consacre, c'est le plus pur extrait du suc de la terre, le fruit béni du
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soleil, do l'air, des pluies du ciel et de la rosée, la lleur du froment dont se fait le sang et la vie de riiommc, fleur pétrie par de chastes mains, et finalement purifiée par le feu. Mais l'âme pécheresse, souillée, déshonorée, avilie, en puissance du démon, quelle horreur! Eh bien! Jésus-Christ a voulu affronter cette horreur, pour étendre en ses enfants le mystère de son incarnation. Il se donne à tous par la communion de son corps sacré, afin de ne pas troubler les timides, s'il se retirait en présence des indignes, et ainsi il s'expose à subir les embrassements sacrilèges des mortels ennemis de sa très pure et très sainte majesté. Vous pouvez donc chanter. Messieurs, une strophe d'action de grâces, plus étrange encore que celle qui excitait tout à l'heure monétonnement. Vous pouvez dire, au lieu de ces paroles déjà si expressives et si fortes : « Tu, ad liherandum susceptu^ rus hoviinem, non horruistiVirginisuterum, » ces autres paroles plus expressives et plus fortes : « (3 Christ ! pour nourrir l'homme de votre corps sacré, vous n'avez pas eu horreur de l'âme pécheresse : Tu, corpore tuo refecturus hominem, non horruisti peccatoris animam, ))
J'ai la douce confiance, Messieurs, qu'il ne se
trouve parmi vous aucun sacrilège. L'intérêt, l'opinion n'ont plus guère d'empire pour amener l'homme à des pratiques hypocrites. Malgré cela, ne laissez pas de louer l'immense amour de votre Dieu ; car, n'y eût-il eu dans tout le cours des siècles qu'un seul communiant indigne, ce serait assez que Jésus-Christ, afin de se donner à vous, eût vaincu l'horreur de ses baisers perfides, pour que vous lui disiez avec un profond sentiment de reconnaissance : Non horruisti !
Du reste, vous savez bien qu'il n'est pas nécessaire que le péché souille actuellement une âme pour qu'elle soit indigne de la visite de son Dieu. Vous, qui jouissez présentement de l'extension du mystère de l'homme-Dieu et qui pouvez vous écrier, avec un de nos grands docteurs : « Incarrici' tus in me Christus : le Christ s'est incarné en moi, » tout à l'heure, prosternés sur le pavé du temple, vous frappiez votre poitrine en disant, comme le centurion de TEvangile : « Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez dans ma demeure : Domine non sum dignus ut intres suh tectum meum. ^» En effet, hier encore, vos passions satisfaites tenaient les rênes de votre vie déshonorée; hier encore, vos âmes plaintives