CHAPITRE m
PRÉTEXTES qu'on ALLÈGUE POUR NE PAS FAIRE ORAISON.
Premier j^ré texte. — Je n'en ai pas le temps. 1° Ètes-vous plus occupé qu'un saint François Xavier, un saint Charles, un saint François de Sales, un saint Vincent de Paul ? 2° Vous n'avez point le temps, parce que journellement vous en perdez beaucoup en conversations inutiles, lectures frivoles, imaginations vaines ; parce que vous ne savez pas le régler, vous n'avez point d'ordre dans la distribution de vos fonctions : messe, office, étude, tout est confondu ; parce que vous ne voulez pas commencer votre journée par Toraison et "vous lever assez matin ; parce que vous ne voulez pas dire Matines et Laudes la veille. 3° Il serait bien étrange qu'un prêtre fût tellement occupé du salut des autres, qu'il fût obligé de négliger le sien propre : notre sanctification doit passer avant celle des autres. 4° Cela ne vient-il point de ce que vous vous chargez de trop d'affaires qui ne sont point dans l'ordre de la Providence ? 5° Cela peut arriver certains jours ; mais alors on supplée par les oraisons jaculatoires, un plus grand esprit de recueillement, la vigilance sur ses sens, et on répare cela le lendemain.
Deuxième prétexte. — Les distractions : 1" Vous pouvez prendre un livre, lire quelques lignes, les méditer doucement, revenir à ce livre quand le
cœur ne fournit rien et que l'esprit se dissipe ,1e fermer de nouveau et vous occuper de nouvelles affections que la lecture fait naître. Dieu, qui mesure ses grâces dans l'oraison sur le désir que nous avons de la faire comme il faut, bien plus encore que sur la manière dont nous la faisons réellement, ne manquera pas de bénir cette sorte d'oraison. 2'' Ou ces distractions dont vous vous plaignez sont involontaires, ou elles sont volontaires dans la cause, ou elles sont volontaires en elles-mêmes. Si elles sont involontaires, si elles nous viennent malgré l'esprit de recueillement dans lequel nous vivons, nous n'avons qu'à les désavouer et à les repousser, et, loin de nous être nuisibles, elles nous seront très utiles pour nous former à la patience à l'abnégation, à l'humilité, à la conformité à la volonté de Dieu et même à l'amour ; elles nous exciteront au recueillement de peur d'y donner cause par notre dissipation habituelle. Si elles sont volontaires dans leur cause, il faut examiner cette cause et la retrancher ; ainsi la plupart viennent de la dissipation des sens, de la multiplicité des affaires, dont nous voulons nous charger, de la vivacité de l'imagination, du démon, de la faiblesse de l'esprit et du caractère, ou enfin du tempérament. Pour les distractions qui viennent du démon, il faut bien se rappeler que le démon souffre les austérités, les œuvres du zèle, parce que dans tout cela il y trouve son compte au moyen de la dissipation et de la vanité dans lesquelles il
PENSÉES SUR l'oraison 171
nous fait vivre ; mais pour l'oraison il ne peut la souffrir, parce qu'une âme fidèle à Toraison est recueillie et réfléchie dans toutes ses actions et dans tous ses discours, fait une attention continuelle sur tous les mouvements de son cœur, porte partout une grande pureté d'intention, implore fréquemment le secours de Dieu par une humble prière ; pour y remédier, aux distractions qui viennent de cette source il faut prier : Deùs, in adjutoriiim„ etc., et ne pas se troubler des efl'orts du démon, les désavouer doucement et humblement, et toujours persévérer.
Troisième prétexte. — Les sécheresses : Anima mea sicut terra sine aquatibi ; se rappeler les desseins de Dieu qui nous les envoie : l*" Pour nous éprouver et nous faire pratiquer le détachement de nous-mêmes ; 2° pour nous former à l'humilité et nous faire sentir le prix des grâces ; 3° pour nous fortifier et nousdonner une vertu plus solide. Ne pas s'attacher aux consolations. Juger la bonté de l'oraison par les progrès dans les vertus, et non par les consolations. — Se rappeler Jésus- Christ : Factiis in agonia^ prolixius orabat. — Ne considérer jamais si on a du goût ou non, mais bien si on fait la volonté de Dieu.
SERMONS SUPPLEMENTAIRES
SERMON
Quid prodest homini, si mundum universum lucretur, anim» vero suse detrimentumpatiatur. (Matth., xvi, 26.)
C'est là, messieurs^ la vérité fondamentale qui doit servir de point de départ et de base à toute cette retraite. Elle résume la morale chrétienne tout entière ; l'adopter pour sa règle de conduite, c'est recueillir dans une seule pensée tous les livres de piété, tous les conseils de perfection; elle seule suffit pour conduire quiconque sait la comprendre.
C'est elle, cette grande vérité, qui a fait monter sur les échafauds plus de douze millions de martyrs, qui a rempli les prisons et les mines de généreux confesseurs, qui a peuplé les déserts de solitaires et d'anachorètes, qui a converti tous les pécheurs, sanctifié tous lesjustes. C'est elle qui a fait
d'un jeune ambitieux l'humble, Tintrépide, le brûlant apôtre des Indes ; et c'est elle encore qui, dans les desseins delaProvidence,doit aujourd'hui vous convertir, vous faire passer à une vie nouvelle. Attention donc, messieurs, à cette grande vérité : Qidd prodest homini^ si^ etc. Elle est claire, elle est simple, mais elle renferme un sens immense : méditons-la devant le Seigneur dans un recueillement profond ; l'avoir bien comprise, c'est avoir fait une bonne retraite. Et voici, messieurs, tout mon dessein à ce sujet : vous remplir d'une foi vive de l'importance souveraine du salut, ce sera le but d'une première réflexion ; vous montrer les conséquences qu'il faut tirer de cette vérité dans la conduite de la vie, ce sera l'objet de la seconde réflexion. Ecoutez avec foi, tanqiiam Deo exhortante pe?' nos.
PREMIER POIKT.
Pour comprendre l'importance souveraine du salut, messieurs, j'interroge les hommes qui l'ont apprise par leur propre expérience, j'interroge Dieu à qui seul il est donné de connaître parfaitement le véritable prix des choses, j'interroge ma raison même ; et de toutes parts je n'entends sur cette grande vérité que des réponses qui me font trembler d'avoir jusqu'à présent si peu apprécié une chose si grave, de l'avoir si peu sentie, d'y avoir même si peu pensé.
J'interroge les hommes qui savent la chose par
expérience, les uns par l'expérience du succès^ les autres par l'expérience d'une issue malheureuse. Et d'abord que pensent du salut les saints qui en jouissent dans le ciel ? Sur la terre ils crurent qu'on n'en pouvait jamais trop faire pour une chose si grave, ils craignirent toujours de n'en pas faire assez, et toute leur vie fut une occupation continuelle à poursuivre jour et nuit, à avancer sans relâche cette grande aflaire. Yoyez ces solitaires de la Thébaïde enfoncés dans les déserts, ensevelis dans les cavernes, exténués par les jeûnes, consumés par les veilles ; voyez ces martyrs déchirés par le glaive, dévorés par les flammes, noyés dans leur sang ; voyez ces saints prêtres qui châtient leur corps et le réduisent en servitude, dont le cœur est détaché de tout, dont l'esprit est sans cesse en présence de Dieu, dont tous les jours sont pleins de saintes œuvres, de travaux apostoliques. Vous le comprenez, ils voulaient se sauver à tout prix, et, comme l'Apôtre, ils tremblaient encore de manquer cette grande affaire ; ils craignaient d'être réprouvés \Ne cian aliisp^dedicaverinif ipse reprobus efficiar Et maintenant qu'ils sont dans le ciel,pensent -ils qu'ils en aient trop fait ? Ah ! plutôt, s'ils pouvaient avoir des regrets, ce serait de n'en avoir pas fait mille fois davantage pour une affaire dont le succès donne tant de bonheur et de gloire et dont l'issue malheureuse est si épouvantable.
Voilà, messieurs, les grands témoins de l'impor-
tance du salut ? Est-ce ainsi que nous l'avons compris jusqu'à présent? 0 grand Dieu I qu'avons-nous fait pour le salut en comparaison de nos saints ? Y en a-t-il dans le ciel qui se soient sauvés en vivant comme nous vivons, en priant comme nous prions, sans se mortifier davantage, sans se faire plus de violence, sans être plusrecueillis?Oh l\]uand serace donc qu'enfin nous entendrons le salut à la manière des saints et que nous y travaillerons comme eux ?
Mais écoutons encore d'autres témoins. Que pensent du salut les reprouvés qui en sont privés dans l'enfer? Sur la terre, ils en firent peud'estime, ne songèrent qu'à leurs plaisirs, leur vanité, leurs passions. Mais, grand Dieu I qu'ils pensent bien autrement maintenant ! qu'ils regrettent amèrement et regretteront toute l'éternité d'avoir estimé quelque chose plus que le salut ! Ah î maintenant qu'ils en comprennent toute Timportance, si Dieu leur confiait une seconde fois cette grande affaire, comme il nous la met à nous-mêmes entre les mains, avec quelle ardeur ils y travailleraient ! comme ils fouleraient sous les pieds tous les obstacles! Estime des hommes, amusements des plaisirs, louanges qui flattent la vanité, distinctions qui plaisent à Forgueil, mépris qui humilient, railleries qui déconcertent, paresse qui retient, amour de soi qui repousse la gêne ; qu'est-ce que tout cela, diraient-ils, près du salut ?
Après avoir consulté les hommes, ô mon Dieu,
permettez-nous de nous élever jusqu'à vous, d'entrer dans le sanctuaire de vos secrets éternels et de vous interroger vous-même sur la grande affaire dont nous méditons l'importance. Dieu, messieurs, nous répond par ses œuvres : il estime le salut d'une importance si haute, qu'il en a fait pendant l'éternité l'objet de ses pensées, et dans le temps le but de toutes ses œuvres comme Créateur, comme Providence, comme Rédempteur, comme Sanctificateur, comme Rémunérateur et Vengeur. Le monde n'était pas encore, et il y avait une éternité que la Trinité adorable dans ses augustes conseils s'occupait du salut, il y avait une éternité que dans ses longues préméditations qui précédèrent la naissance de l'univers, Dieu disposait pour tous les hommes les voies du salut. Il sortit enfin de ce long repos, fit jaillir l'univers du néant, débrouilla le chaos et mit partout ce bel ordre que nous admirons. Et pourquoi, messieurs, ce premier travail de Dieu? Quel en est le but? Pourquoi au-dessus de nos têtes ce soleil, ce firmament, ces innombrables étoiles et tous ces corps qui roulent avec tant de majesté dans l'immensité des cieux? Ah ! redisons-nous-le souvent, c'est pour notre salut, c'est pour attirer nos esprits à des pensées plus hautes que la terre, aux pensées du salut, et par l'éclat, la pompe, la majesté de ce spectacle nous faire sentir la grandeur de nos destinées éternelles. Pourquoi autour de moi ces riches campagnes, ces riantes prairies, ces fruits et ces moissons que
nous donne la terre chaque année, ces eaux qui l'arrosent et la fécondent, cet air que je respire? Ah ! redisons-nous-lesouvent,c est pour notre salut; c'est pour nous rappeler combien Dieu tient au salut de notre àme, puisqu'il prend tant de soin du bien-être de notre corps ; c'est pour soutenir notre existence et nous donner le temps de faire notre salut. Pourquoi la main du Créateur nous a-t-elle placés nous-mêmes sur la terre? La première page du catéchisme nous l'apprend : c'est uniquement pour faire notre salut; c'est, y est-il dit, pour connaître, aimer, servir Dieu et par ce moyen obtenir la vie éternelle : parole sublime qui dans sa simplicité renferme tous les devoirs! Oui,messieurs,voilà pourquoi vous avez un esprit doué d'intelligence : c'est pour faire votre salut en vous appliquant à connaître Dieu et les moyens de lui plaire. Voilà pourquoi vous avez un cœur doué de la faculté d'aimer : c'est pour votre salut en vous appliquant à aimer ce Dieu mille fois aimable dont nous sommes les enfants. Voilà pourquoi vous avez un corps, des mains et des pieds, des yeux, des oreilles, une langue : c'est pour faire votre salut en employant ces organes au service de Dieu. Telles étaient les fins du Créateur, lorsque le péché entrant dans le monde vint contrarier ce bel ordre ; mais au mal aussitôt la promesse du remède. Dieu, réparateur du salut perdu, est annoncé ; quatre mille ans de prodiges, de bouleversements, de révolutions au ciel et sur
la terre, vont y préparer le monde ; et ici, qu'il fait beau suivre de l'œil l'action de Dieu dirigeant toutes choses, conduisant tous les événements vers le salut comme vers la grande fin à laquelle tout l'univers est subordonné ! S'il sépare un peuple particulier des autres peuples, s'il lui donne une loi spéciale, s'il lui envoie des prophètes, s'il lui prodigue des miracles, s'il lui départit les prospérités ou les revers^ suivant qu'il est fidèle ou indocile, ce n'est que pour le salut, c'est pour conserver dans son sein le dépôt des vérités et des promesses du salut. Si sur la face de la terre les empires naissent, s'élèvent et croulent, si les monarchies se détruisent et se remplacent les unes les autres avec tant de fracas^ le politique cherche à expliquer tous ces grands bouleversements par des raisons humaines ; mais la cause plus haute et seule véritable, c'est le salut, le salut que Dieu a seul en vue en remuant tous ces grands ressorts qui élèvent ou abaissent les trônes. 0 rois et nations de la terre, que vous êtes ignorants de ce que vous faites ! Vous vous agitez ; mais Dieu vous mène. En bouleversant le monde, vous croyez ne travailler que pour votre gloire ou votre ambition, et dans les desseins de Dieu qui vous conduit vous ne travaillez que pour le salut. Ainsi ce fameux empire d'Assyrie et de Babylone ne prévalut que pour châtier Israël et en le châtiant le rappeler au soin du salut ; l'empire des Perses, que pour le rétablir et en le rétablissant prévenir l'altération du dépôt
RETRAITE PAST. — II jl
des promesses du salut ; Alexandre et ses premiers successeurs que pour le protéger, et Rome ellemême ne devint la reine des nations que pour mettre en commerce tant de peuples divers autrefois étrangers les uns aux autres, et préparer par là le monde à vivre sous un seul et même évangile, l'Évangile du salut.
Tout l'univers est ainsi bouleversé par la providence de Dieu en vue du salut, tant le salut est une grande chose ! Le moment arrive enfin de consommer cette œuvre divine : alors, ô prodige nouveau ! tandis que pour créer le monde et pour le gouverner il n'avait fallu à Dieu qu'une parole, puisqu'il dit et tout fut fait, maintenant qu'il s'agit du salut, ail ! ce n'est plus assez qu'un Dieu parle, il faut qu'il vienne en personne, et le voilà qui descend du ciel : Propter nos et nostram salutem descendit de cœlis. Arrivé dans ce bas monde, il laisse là tous les empires et tous les trônes^ tous les honneurs et toutes les richesses pour ne s'occuper que de l'affaire de salut; et comment s'en occupe-t-il? Chose étonnante ! vous diriez qu'il craint de succomber sous le poids immense de l'afTaire qu'il négocie ; dès la crèche il prie, il pleure, il souffre, il voyage de Bethléem en Egypte, d'Egypte à Nazareth ; il se renferme jusqu'à trente ans pour ne penser qu'à notre salut, puis il se consume dans les travaux d'un pénible ministère ; il sacrifie sa réputation, il se dévoue à toutes les ignominies, à tous les tourments, à la mort, et il ne croit pas que c'en soit
trop faire ; au jardin des Olives, il tombe la face contre terre, nageant dans son sang, pleurant de" tous ses membres ; au prétoire, il est déchiré de coups, souillé de crachats, couronné dépines chargé de sa croix ; au Calvaire, il est cloué sur ce' bois infâme, il agonise pendant trois heures il expire enfin, victime volontaire pour notre salutet celui qui souffre ainsi est un Dieu, et celui qui est ains, humilié est un Dieu, et celui qui meurt ams. est un Dieu! Ah! une plus haute idée ne pouvait nous être donnée de l'excellence du salut O anima, dtsce quanti vales, ô mon âme, apprends donc ce que vaut ton salut.
Toutefois, messieurs, Dieu ne s'arrête pas là • Si hœcparva smt, adjiciam et majora. Le Dieu san"ctifacateur continue l'ouvrage du Dieu rédempteur : ie le VOIS tirant du sang de Jésus-Christ une vertu surhumaine dont il remplit les apôtres, afin qu'ils a.llent poi-ter le salut jusqu'aux extrémités de la terre, je le vois fortifiant les martyrs contre les tourments et la mort, les confesseurs contre e persécutions et l'exil, communiquant aux se aires esprit de retraite et d'oraisL, aux vierg s la pureté des anges, aux docteurs ce savoir immense, cette pénétration profonde dans les saintes Ecritures et les mystères du christianisme, afin d répandre partout, à force de doctrine et d'exemple 1 abondance de la science du salut : ^rf rf.S;
entretenant la succession non interrompue'de s'i
évêques et de ses pasteurs, la défendant des hérésies et des schismes, des divisions de l'empire et des dérèglements des libertins, afin de conserver de siècle en siècle toujours pure, toujours claire, sans aucune fluctuation, la doctrine du salut^ et de conduire, par un ministère saint, les élus de Dieu à la perfection du salut : Ad coiisinn^nationem scmctonim..., in œdificationem corporis Christi...^ ut non... circumferamur omni vento doctrinœ. Je le vois vivifiant tous les jours les dons sacrés sur Fautel et multipliant les miracles par millions pour renouveler sans interruption dans l'un et l'autre hémisphères le sacrifice de la victime du salut; je le vois tous les jours donnant la vertu aux sacrements pour faire jaillir de ces éléments grossiers et matériels des sources fécoudes de salut ; tous les jours je le vois, je le sens travaillant au dedans de nous pour nous conduire au salut, tantôt nous éclairant de ses pures et vives lumières pour nous montrer nos égarements, nous découvrir les pièges de l'ennemi du salut, tantôt nous embrasant de ses divines ardeurs ; ici nous détournant du mal par les remords cuisants, l'ennui et le dégoût de notre état, là nous attirant au bien par l'onction de sa grâce, les charmes de la vertu.
Et après cela, messieurs, qu'est-il besoin de vous parler de ce que Dieu fait pour notre salut comme rémunérateur et vengeur? Oui, si Dieu a mis tant de magnificences dans le ciel, c'est pour solliciter tous les désirs de notre cœur et nous faire tout
entreprendre pour le salut ; s'il a creusé des abîmes si épouvantables dans l'enfer, ce n'est que pour effrayer nos passions, nous détourner de la voie de la perdition et nous faire une nécessité du salut.
Ainsi, messieurs, la chose est donc constante, de toute éternité : Ab seterno in œternum. Dieune s'est occupé que de notre salut; c'a été là son unique affaire, si je puis ainsi direj'unique modèle de toutes ses œuvres dans la création, le gouvernement, la rédemption, la sanctification du monde, l'établissement du paradis et de l'enfer. Et de là quelles conséquences à tirer pour nous, pour nous qui sommes les seuls intéressés dans cette affaire? Ne devons-nous pas, à plus forte raison, en faire notre occupation unique, le but de toutes nos pensées, de toutes nos réflexions et de toutes nos œuvres? Là oii un Dieu, le juste appréciateur des choses, a cru devoir tout faire, l'homme saurait-il balancer à employer tous ses soins?
Et, en effet, messieurs, j'interroge ma raison, et elle me dit que, si l'on doit ses premiers soins aux affaires les plus personnelles, les plus nécessaires, les plus urgentes, on les doit tous jusqu'aux moindres à l'affaire du salut comme étant la seule personnelle, la seule nécessaire, la seule urgente entre toutes les affaires.
Que sont en effet toutes les affaires qu'on appelle importantes sur la terre? Elles n'intéressent tout au plus que la fortune ou la santé, l'honneur ou la vie ; et cependant la crainte de perdre Tun de ces
biens sufEt pour mettre un homme, une famille entière en mouvement et en alarmes ; on se trouble, on s'inquiète, on s'afflige, on se consume de soins et de veilles, de courses et de fatigues, parce qu'il s"agit, dit-on, d'une chose de la plus haute importance, « de ma fortune, de ma santé, de mon honneur, de ma y\e ». Eh î mon Dieu! messieurs, qu'est-ce que tout cela près de l'affciire du salut? Que je perde la fortune, l'honneur! Mais ce sont des choses placées hors de moi et qui m'importeront fort peu dans l'éternité ; que ce corps, véritable prison de boue où je suis enfermé, tombe en ruine et périsse, ce n'est encore là qu un événement peu fâcheux, les saints l'ont mome désiré ! Mais l'affaire du salut, ahl elle touche à de bien plus hauts intérêts î Là il s'agit, non de ce qui est autour de moi comme la fortune et la renommée, non de l'état passager d'un amas de matière comme la santé ou la vie de mon corps; mais il s'agit de moi-même, de ma propre àme, de ma propre couronne pour l'éternité.
Serai-je sauvé ou damné, jouirai-je avec Dieu des délices du paradis, ou serai-je avec les démons la proie du plus affreux désespoir dans l'enfer? Point de milieu, il faut que ce soit l'un ou l'autre : et l'un ou l'autre à jamais, pour toujours, pour l'éternité: Inalterutram seternitatemcadamnecesse est. Affaire par conséquent essentiellement personnelle, puisqu'il y va de moi-même ; il s'agit de ma propre personne, qui doit survivre et à ma for-
tune et à ma réputation, et à ma santé et à mon corps. « 0 mon frère, pensez-y, disait saint Ambroise : Attende tibi, frater, tibi inquam non p^eciinise tuœ^ tibi inquam non possessionibus tuis, tibi inquam nonviribns corporis. Il s'agit de moi, de moi-même, et cela non pour cent ans, durée de la vie la plus longue ici-bas, mais pour des millions d'années, mais pour plus de millions de siècles que l'imagination de tous les hommes ensemble n'en saurait accumuler, mais pour l'éternité 1 Ah ! je vous l'avoue, messieurs, quand j'y pense, tout mon sang se glace d'effroi. Je conçois la sagesse de ces premiers chrétiens qui s'enfuirent dans les déserts, se cachèrent dans les solitudes pour s'occuper sans partage de leur salut, pour ne plus faire ni dire ni penser autre chose ; caries affaires personnellespassent avant tout : Prima sibicaritas. Et ici, messieurs, l'affaire est doublement personnelle : personnelle parce qu'il s'agit de chacun de nous, et personnelle parce que chacun de nous peut seul et doit seul la traiter . On peut confier à d'autres le soin de ses affaires temporelles, l'administration de sa fortune, la défense de son honneur attaqué ou de sa vie en péril ; mais le salut, c'est à chacun à l'opérer pour soi, on ne peut s'en reposer sur personne. D'autres peuvent nous donner conseil, mais seul on doit exécuter; d'autres peuvent prier pour nous, mais ce sont nos œuvres seules qui nous sauveront. Dieu peut nous départir l'abondance de ses grâces, mais ce sera le bien opéré et non point l'abondance de ses
grâces reçues, qui décidera de notre salut; et Dieu luimême, tout puissant qu'il est, ne peut nous sauver sans nous : Qui creavitte sine te 7ion potest salvare te sine te; tant il est vrai que c'est à chacun à opérer son salut pour soi, à chacun à penser à soi. Quels que soient l'âge, la condition, les circonstances où l'on se trouve, chacun est et demeure chargé seul de cette affaire, le jeune homme dans le feu de l'adolescence comme le vieillard dans les glaces de l'âge, le riche comme le pauvre, le savant comme l'ignorant, le magistrat comme le simple citoyen, le roi sur le trône comme le berger dans sa cabane. Ici chacun gagne ou perd pour soi-même, en conséquence de ses œuvres et indépendamment de tous les autres : « Si je me sauve, quand tout le monde, excepté moi, se damnerait, je n'en serai pas moins heureux, et si je me damne, quand tout le monde se damnerait avec moi, je n'en serai pas moins malheureux. Ici, par conséquent^ la multitude, la coutume, l'exemple doivent être comptéspour rien; vivent et agissent les autres comme ils voudront, pour moi je dois vivre et agir selon le plus grand intérêt de mon salut et sans égard à tous les discours auxquels il me suffit de répondre : chacun y est pour soi, c'est ici une affaire personnelle. »
Mais non seulement, messieurs, le salut est la seule affaire personnelle, c'est encore la seule nécessaire. Il n'est rien sur la terre dont on ne puisse se passer : on peut se passer des richesses, et combien ont vécu pauvres qui maintenant n'en
sont que plus riches dans le ciel; on peut se passer des honneurs, de la gloire et de la science, et combien ont vécu oubliés, méprisés, ignorants qui maintenant n'en sont que plus glorieux et plus savants dans le paradis ; on peut se passer des plaisirs et de ses aises, et combien ont coulé leurs jours dans les larmes de la douleur qui n'en sont maintenant que plus heureux dans l'éternité ; enfin, on peut se passer de la vie même et il faudra bien un jour que nous la perdions; mais se passer du salut, s'en passer éternellement, se passer du ciel pour prendre place dans l'enfer, car il n'y a point de milieu, ah! voilà ce qui fait horreur à dire et à penser. Non, quoi qu'il en soit de tout le reste, on ne peut se passer du salut, c'est la seule chose nécessaire : Porro uniim est necessariiim ; chose tellement nécessaire, qu'il n'est point au monde de circonstance où on puisse l'abandonner. Pour des parents, pour des amis, ou le service de la patrie on peut sacrifier sa fortune, sa santé, sa vie. Mais le salut ! point de raison au ciel et sur la terre qui puisse en autoriser le sacrifice; plutôt je ne dis pas seulement que de le manquer, mais même de l'exposer à un danger prochain et volontaire, il faudrait quitter et son père et sa mère, et son frère et sa sœur, s'arracher l'œil, se couper le bras, laisser tomber les royaumes et les empires, laisser périr le monde entier, parce que la nécessité du salut prévaut sur tout, l'emporte sur tout : Porro unumestnecesmrinm. Ici tout prétexte disparaît,
toute lâcheté est confondue : il faut se sauver, ce seul mot répond à tout. Il n'y a point à dire: Il en coûte d'être toujours aux prises avec soi-même, toujours en guerre avec la nature pour combattre ses penchants pervers, ses inclinations déréglées; messieurs, je n'ai qu'un mot à vous répondre : Il faut vous sauver, et, sans ce combat^ point de salut : Porro umun est necessariwn. Il en coûte de mépriser le monde, ses richesses, ses honneurs, ses plaisirs. Je vous réponds encore : Il faut vous sauver, et sans ce mépris généreux point de salut: Porro union est necessarium. Il en coûte d'être recueilli, humble, mortifié, aussi saint qu'on dit que les prêtres le doivent être. Je vous répondrai toujours: Il faut vous sauver, et sans cette sainteté point de salut : Porro iminn est necessarium. Il faut se sauver à quelque prix que ce soit, il faut se sauver quoi qu'il y ait à souffrir, il faut se sauver quelque malheur qui doive s'ensuivre, il le faut ou être damné. Il le faut, disait la chaste Suzanne placée entre une vie coupable et une mort innocente : il le faut, disait le généreux Eléazar, en présence du martyre, parce que je tomberai vif ou mort entre les mains d'un juge tout-puissant. Il le faut, disait saint Paul, se représentant les tribulations qui fondent sur lui, les ennemis qui l'accablent, la faim qui le presse, la soif qui le dévore, les périls qui l'environnent, les persécutions, les croix, les glaives tranchants, la terre, la mer, toutes les puissances célestes, infernales et humai-
lies déchaînées contre lui, n'importe, s'écriait-il: Il faut sauver mon âme, et je défie toutes les créatures de me séparer de la charité de Jésus-Christ : Certîis sum quia neqiie ynors, neqiie vita^ neque cmgeli, neque principatus, neque vir tûtes, ne que ins tantia, neque futura^ neque fortitudo, neque altitudo, neque profundum, neque creatura alia^poterit nos separare acharitateDei quœ est in Christo Jesu Domino nostro. Il le faut donc, messieurs, c est là la seule affaire nécessaire, et il le faut aujourd'hui, à Finstant même, sans aucun délai, parce que c'est encore la seule affaire urgente.
Quand on n'a, messieurs, qu'un moment bien court pour traiter une grande affaire, laquelle une fois manquée ne pourra plus se réparer, qu'encore ce moment si court est incertain et peut nous être enlevé à chaque instant, que plus tard, supposé que le moment soit libre encore, la chose sera d'après toutes les probabilités beaucoup plus difficile, peut-être même impossible, ne serait-ce pas une négligence bien insensée et bien criminelle de laisser passer^ sans s'occuper tout entier de cette affaire, la moindre partie de ce moment si court, si incertain, si décisif, et de remettre avec un sang-froid incroyable le travail à une époque plus éloignée ? Or, messieurs, telle est l'histoire de ceux qui ne traitent pas l'affaire du salut comme la plus urgente, la seule urgente des affaires . On ne la traite qu'une seule fois, et^ si on la manque, c'est fini pour toujours, plus moyen d'y
revenir et de tenter un succès plus heureux ; pour la traiter cette seule fois on n'a qu'un moment très court; la vie la plus longue, qu'est-elle en elle-même? le passage d'une ombre, l'apparition d'une vapeur qui s'évanouit presqu'au même instant. Qu'est-elle surtout comparée à l'éternité dont il s'agit dans l'affaire du salut? Moins qu'un atome dans l'air, qu'une goutte d'eau au sein de la mer, et cependant ce moment si court est encore incertain. Combien aurai-je de temps pour consommer l'œuvre de mon salut? Vous seul le savez, ô mon Dieu : Numeriis mensium apiid te est. Peut-être n'ai-je plus qu'un an, peut-être qu'un mois, peut-être qu'une semaine ; que cette retraite ? Grand Dieu ! et je ne prendrais pas dès aujourd'hui tous les moyens d'assurer mon salut! Ah ! ce serait le risquer, abandonner mon éternité à l'aventure! Quelle folie ! Mais encore, messieurs, supposons que vous ayez fait un pacte avec la mort par lequel elle se soit engagée à vous laisser tant d'années pour travailler à votre salut ; je ne parle point ici de l'injure que le délai ferait à Dieu, je ne parle que de vos intérêts : serait-il sage et prudent de différer? Pour faire son salut, deux choses doivent concourir : la volonté de l'homme qui prend le parti de la sainteté, et la grâce de Dieu qui fait tout en nous et avec nous et sans laquelle nous ne pouvons rien. Or plus tard la volonté sera-t-elle mieux disposée ? y a-t-il espoir que ces inclinations d'amour-propre, de recherche de ses aises, d'atta-
che à son jugement et à sa volonté diminuent avec le temps, passent avec les années? Qui ne sait au contraire l'empire de l'habitude, la force de la coutume I Ce sont comme des liens de fer qu'on se fait à soi-même, une espèce de nécessité qui rend la volonté chaque jour plus impuissante. Les vices qu'on laisse subsister dans son cœur ne font que s'accroître, s'affermir par le temps, et se changent en une seconde nature. Remettre plus tard l'affaire de sa sanctification et de son salut, c'est donc par une étrange déraison laisser fortifier un ennemi qu'on veut vaincre. « Je ne veux pas l'attaquer maintenant, j'attendrai qu'il soit plus fort et que je sois plus faible. » Encore s'il y avait espoir qu'alors la grâce de Dieu sera plus abondante ; mais d'abord où les grâces peuvent-elles être plus abondantes que pendant le temps d'une retraite ? Et puis, après avoir rejeté la grâce comme une importune dont on ne voulait pas, est-il bien probable que Dieu la renvoie à son contempteur plus puissante et plus forte ? Et qui sait si Dieu au contraire, pour punir un sacrilège abus de ses dons, ne vous retirera pas même la grâce de penser et de reconnaître que vous n'êtes pas dans l'état où il faut être pour le salut, en sorte que vous vous endormirez dans une affreuse sécurité, sommeil de mort^dontle réveil seradans leternité? Ainsi, messieurs, vous devez le comprendre, l'affaire du salut est une affaire aussi urgente qu'elle est nécessaire et personnelle ; il faut y
mettre d«*s aujourdliui une main active et diligente, il faut s"y employer de tout cœur sans réserve, sans partage : la raison nous le crie, Dieu nous l'apprend, tous ceux qui en ont fait l'expérience nous le répètent. Mais quelles sont les conséquences pratiques qu'il faut tirer de cette vérité ? Nous le verrons brièvement dans la seconde réflexion.
DEUXIÈME POINT
Souvent, messieurs, vous avez médité sur le salut, et peut-être n'en avez-vous retiré qu'un avantage médiocre, parce que, vous arrêtant au principe, vous n'êtes pas descendus jusqu'aux conséquences; considérant la vérité en spéculation, vous n'en êtes pas venus jusqu'aux détails pratiques. Pour prévenir aujourd'hui ce malheur, apprenons du grand principe du salut à diriger notre conduite, purifier nos attaches, rectifier nos jugements.
Je dis d'abord : à diriger notre conduite. Car ce principe une fois posé que le salut est la seule afl'aire personnelle, nécessaire, urgente que j'aie à faire en ce monde, j'en déduis trois conséquences du plus grand intérêt. La première, c'est que cette pensée doit faire la règle de toutes mes déterminations. Qu'importe ceci pour mon salut, dois-je me dire à chaque action : Quid hoc ad œteniitatem ? Est-ce une chose contraire aux intérêts de mon salut, seulement dangereuse, seulement même
inutile pour mon salut? Je dois me l'interdire : mon salut est mon tout^ je ne dois m'amuser à rien de ce qui n'y tend pas, moins encore m'arrêter à ce qui l'expose, moins encore me permettre ce qui le compromet. Est-ce une chose avantageuse pour mon salut ? Il faut que je le fasse et que je m'y porte de tout cœur : il n'y a pas à examiner si c'est de précepte rigoureux ou de simple conseil : dès que c'est une chose meilleure pour mon salut, il me suffît. Le négociant qui se propose la fortune vise toujours au plus grand gain, aux moyens de s'enrichir les plus efficaces et les plus sûrs ; le navigateur qui se propose une plage lointaine pour but de son voyage prend toujours, si quelque affaire ne l'en détourne, le chemin le plus sûr, la voie la plus directe. Eh! mon Dieu ! l'enfant du siècle serait donc plus prudent que l'enfant de lumière, et l'affaire du salut, c'est-à-dire la plus grande de toutes les affaires, serait la seule où la raison du plus grand gain, d'un succès plus facile ne déterminerait pas à agir ! Qu'importe ceci pour mon salut ? Quidhoc ad œternitatem? Règle divine, messieurs, règle sûre et invariable, digne d'être la loi de toute votre conduite, le principe de toutes vos actions, digne d'être gravée sur les murs de vos presbytères, sur tous les meubles à votre usage, mais surtout d'être imprimée au fond de vos cœurs : Quid hoc ad œternitatem ? Vous avez à choisir entre deux partis qu'on vous propose, entre deux conseils qu'on vous donne. Ferai-je ceci ? ne le
ferai-je pas ; de quel côté vous tournerez-vous ? Quid hoc ad œternitatem? Yoilà la réponse. Qu'y at-il de plus utile pour mon salut ? C'est ce qu'il faut faire. Dois-je m'interdire ces lectures, ces passe-temps, ces conversations ? faut-il devenir recueilli, mortifié, humble, édifiant ? faut-il s'astreindre à une vie d'ordre, aux exercices de piété aux devoirs d'état ? Quid hoc ad œternitatem ? Voilà la réponse.
Cette parole ne m'indique pas seulement ce qu'il faut faire, mais encore la manière de le faire : car, dès que je fais cette prière, cette action pour le succès d'une affaire aussi capitale que le salut, je dois y apporter un zèle, une ferveur, un désir de bien faire qui soit en rapport avec la grandeur et les conséquences éternelles, immenses, infinies, de cette affaire, c'est-à-dire une ferveur qui dépasse tout l'empressement des hommes les plus ardents pour le succès des choses que le monde estime les plus importantes. Quand un homme est dans l'alternative de la vie ou de la mort, de perdre son bien ou de gagner une immense fortune , avec quel zèle et quel cœur prie-t-il ceux qui peuveat faire pencher la balance en sa faveur ? avec quel soin fait-il toutes les démarches qui peuvent tant soi peu inffuer sur le succès ? comme il craint que tout ne soit pas bien fait ! comme il est actif et vigilant'. Tel est le modèle de la ferveur avec laquelle doit agir et prier le chrétien qui sent l'importance du salut.
Mais à quelles actions appliquerai-] e cette perfection ? A toutes, car je dois tout rapporter au salut comme les moyens à la fin. Si je m'applique aux devoirs de mon état, que ce soient des occupations manuelles ou des occupations de l'intelligence, nïmporte, ce ne doit être qu'en vue de mon salut. Si je lis, si je converse, si je me promène, ce ne doit être qu'en vue de mon salut ; si même je mange, je bois ou me récrée, ce ne doit être qu'en vue de mon salut, en l'offrant à Dieu pour lui plaire, comme cela se peut toujours faire, dès que la chose est du us l'ordre ; et la raison de tout ceci, mes cliers confrères, c'est que le salut est la seule affaire de l'homme, à tous les âges comme dans toutes les classes de la société. INi le prince ne doit gouverner, ni le magistrat rendre la justice, ni le père ou la mère de famille gérer leurs affaires, ni le savant chercher à étudier les lettres et les sciences qu'en vue de leur salut, c'est là la seule chose nécessaire : Porro uniiin est necessarium. Ainsi, messieurs, le grand principe du salut nous dirige dans le chemin de la vie ; il n'exerce pas moins à purifier toutes nos attaches.
Car, quand je vois un Dieu attiré en ce bas monde par l'importance souveraine de cette affaire, mettre le salut avant tous les empires et tous les trônes qu'il abandonne aux méchants comme chose de vil prix, avant tout l'univers qu'il bouleverse en vue du salut, pourrais-je le mettre, moi, après ces misérables riens aux-
quels mon cœur voudrait s'attacher ? et pourquoi donc aimerais-je autre chose que le salut ? Le salut gagné, tout n'est-il pas gagné? Il faut à mon cœur delagloire, de l'estime, des richesses, des plaisirs, des jouissances. Eh ! mon Dieu ! celui qui aura fait son salut n'aura-t-il pas tout cela dans votre paradis, tous ses désirs ne serontils pas comblés, toutes ses espérances remplies, toute son àme heureuse ? Qui a le salut a tout, et, debout sur les ruines du monde écroulé autour de lui. le chrétien, conservant dans son cœur l'espérance du salut, n'a rien à désirer. Pourquoi donc aimerais-je autre chose que le salut ? Le salut perdu, tout n'est-il pas perdu ? Quand seraient accumulées sur votre tète toutes les richesses, toutes les gloires, toutes les jouissances que le monde peut donner, de quoi tout cela vous servirait-il sans le salut'! Quid pr odes t Jiomini? etc. Quand vous auriez par la beauté de votre génie attiré sur vous l'admiration de toute la terre, les louanges de tous les siècles, de quoi cela vous servirait-il sans le salut? Quid prodest homhii? Quand par vos prédications vous auriez converti tout Tunivers, changé tous les pécheurs en saints, de quoi tout cela vous servirait-il si vous perdiez votre propre àme : Qui prodest homini? Ah ! qu'il faut être insensé pour ne pas comprendre ces choses, aveugle pour ne pas les voir? Pourquoi donc, encore une fois, aimerais-je autre chose que le salut? La moindre attache l'expose, la moindre
passion le met en péril. Si je garde dans mon cœur l'amour de la réputation, de la gloire, de l'estime des hommes, Thorreur de l'obscurité, du mépris et du blâme, qui sait jusqu'où, dans l'occasion, cette passion pourra m'entrainer? Si j'entretiens en moi cette estime de ma personne, cette complaisance dans la bonne opinion de mes talents, de mes qualités, de ma supériorité sur les autres, l'auteur de V Imitation m'assure que jamais l'affaire de mon salut n'avancera : Nonputes te aliqiddprofecisse nisi omnibus inferiorem te esse sentias. Si j'aime le monde, l'éclat, le luxe, la fortune, toutes les pages de l'Ecriture protestent que je manquerai mon salut. Pourquoi aimerais-je autre chose que le salut? Ces attaches, ne fussent-elles pas aussi dangereuses, sont-elles dignes d'une âme raisonnable ? Transportez-vous en esprit, messieurs, sur la tombe de ceux qui eurent, il y a cent ans seulement^ dans cette ville même, vos ' attaches, vos inclinations, vos passions ; car tous les mouvements du cœur étaient alors comme aujourd'hui ; rien de nouveau sous le soleil : interrogez leurs cendres inanimées et que vous répondront-elles ? Comme vous ils furent tourmentés du désir d'avoir leurs jouissances et leurs aises. Ou ils y réussirent, ou ils n'y réussirent pas : s'ils y réussirent, que leur en revient-il et qu'en pensent-ils eux-mêmes maintenant? Quidprodest ? Sïls n'y réussirent pas^ quel mal cela leur fait-il maintenant ? et qu'en pensent-ils ? Q?a"<:^ nocet? Gomme vous, ils dési-
rèrent la louange, la réputation, les honneurs : ou ils obtinrent ce qu'ils désiraient ou non. S'ils l'obtinrent, que leur en revient-il et qu'en pensentils eux-mêmes maintenant? Quid prodest? S'ils ne l'obtinrent pas, quel mal cela leur fait-il et qu'en pensent-ils eux-mêmes maintenant ? Quid nocet ? Dites-en de même^ messieurs^ de toutes les autres attaches que vous sentiriez au fond de votre cœur : Quid prodest^ si je me satisfais? Q^aW ^^oc^/, si je me prive? Avec ces deux mots on apprend à se passer de tout, à n'aimer que le salut: projets des ambitieux, victoires des conquérants, vains jeux d'enfant qui ne méritent pas même le nom d'affaires ; pompes du monde, éclat des honneurs, bruit de la renommée, illustres bagatelles par lesquelles les hommes cherchent à se distraire de leur unique affaire, de l'affaire du salut. Et voilà comment, messieurs, celui qui a compris une fois ce que c'est que le salut ne peut plus aimer autre chose : la foi du salut dirige vers le ciel toutes ses affections et ses attaches ; elle rectifie même jusqu'à ses jugements.
On dit souvent : « Heureux ceux qui ont ^tout à souhait ici-bas ! » Mais lui^ éclairé par la foi du salut : « Faux jugement ! se dit-il en lui-même, heureux plutôt celui qui, privé de tout, passant ses jours dans les larmes, dans la gène, la fatigue et les souffrances, opère le plus | sûrement son salut : car le salut est le seul nécessaire et le seul utile. » On dit souvent : « Heureux
celui qui réussit le mieux dans ses desseins de fortune ou de gloire. » Mais lui, éclairé par la foi du salut : » Faux jugement, se dit-il en luimême, heureux plutôt celui qui, ne réussissant en rien ici-bas, fait le plus de progrès dans Taffaire du salut ; car le salut est la seule chose solide en ce monde, tout le reste n'est qu'une bagatelle. « On dit souvent : « Heureux celui qui est le plus habile dans les sciences et attire les regards par ses talents, son génie, ses connaissances î » Mais lui,éclairé par la foi du salut : « Faux jugement, se dit-il en luimême,heureux plutôt celui qui est le plus saint, fût-il le plus ignorant ; car la science est une vanité, et le salut estla seule chose nécessaire. » On dit souvent : « Heureux celui qui est d'une naissance illustre ! » Mais lui, éclairé par la foi du salut : « Faux jugement, se dit-il en lui-même, la naissance ne fait rien pour le salut et le pauvre est plus près que le riche du royaume descieux. » Enfin on dit souvent : « Le salut est trop difficile, il est trop pénible de se mortifier sans cesse. » Mais lui, éclairé par la foi du salut : « Faux jugement, se dit-il en lui-même ; le salut vaut tout, jamais on ne l'achète assez cher, et, loin que les sacrifices qu'il faut faire soient d'un prix excessif, tous les tourments de l'enfer endurés pendant la vie entière ne payeraient pas la moindre partie d'un bien si ineffable. Faux jugement encore une fois : Dieu nous en demande moins pour nous sauver que le monde n'en exige de ceux qui le servent. Quelle différence entre les sacrifices
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que la religion commande et les fatigues, les longues marches, la discipline sévère, la couche si dure, la nourriture grossière du soldat^ et les travaux si pénibles du laboureur, de l'artisan, et les voyages, les sollicitudes, les veilles de Thomme de négoce ? Faux jugement enfin : il en coûte plus pour se perdre que pour se sauver ; tous les sacrifices que la religion commande sont adoucis par l'onction de la grâce, la paix de la bonne conscience et d'immortelles espérances; mais les peines de l'homme qui se damne sont des peines sans consolation ; peines intérieures : remords cuisants, reproches secrets, ennuis, dégoût, tristesse, inquiétude ; peines extérieures : chagrins de famille, renversements de fortune, opposition des humeurs et des caractères, contradiction des volontés, événements fâcheux, et, au milieu de tant de croix, rien qui console ni dans le passé, ni dans le présent, encore moins dans l'avenir où il n'entrevoit qu'un affreux désespoir. »
Messieurs, il faut donc nous sauver, grande conclusion de tout ce discours : Quœrite ergo primum regnum Dei et justitiotn ejiis ; il faut nous sauver. Le ciel, la terre et Fenfer, tous les siècles à la fois, Dieu et notre raison nous le crient : Quœrite ergo. Il faut nous sauver, quoi qu'il en coûte; il faut nous sauver aux dépens de l' amour-propre et de la vanité, aux dépens de nos aises et de nos inclinations,aux dépens de notre volonté et de notre imagination, et, silaprovidenceleveut, aux dépens de nos
biens et de notre santé, aux dépens de notre réputation, aux dépens de notre vie même et de la dernière goutte de sang qui coule dans nos veines ; car le salut doit passer avant tout : Quœrite ergo primum.., 11 faut nous sauver, et toute notre conduite, toutes nos affections, tous nos jugements doivent être comme la conséquence de cette grande vérité, le salut doit être en tête de tout comme le frontispice de toutes nos œuvres, l'empreinte par laquelle seule elles deviennent de mise pour le ciel ; et pas un moment dans notre existence, pas un exercice dans nos journées qui ne doivent être marqués de ce sceau : Quœrite ergo primiim regnum Dei et justitiam ejiis. Alors^ après avoir ainsi cherché constamment, courageusement, le salut dans toutes nos actions, dans toutes nos pensées^ nous aurons le bonheur de le trouver au port tant désiré. Amen,