TROISIÈME POINT
Le péché ne fùt-il que véniel, messieurs, on ne saurait dire tous les maux qu'il attire à sa suite : dans l'autre vie, sïl n'est expié, il reculera pour vous la possession de Dieu peut-être pendant de longues années ; et, fùt-il expié, il vous privera pour l'éternité d'un degré de gloire où vous eût élevés l'acte de la vertu contraire ; dans cette vie il refroidit l'amitié de Dieu et éloigne ses grâces, il efface le sentiment des vérités éternelles, affaiblit la foi, ùte à l'àme ce goût tendre de piété, ces joies de l'Esprit-Saint, ces délices de l'innocence; il amollit la volonté, la façonne peu à peu au mal, étouffe le remords, dissipe la vigilance du cœur, et parla conduit aux grandes chutes qui ne sont jamais que la conséquence d'une suite de relâchements ; et enfin, quand il est converti en habitude, il met l'âme dans un état pire que la mort, au jugement même de Dieu : TJtinam frigidus esses! Cslt, messieurs, l'habitude des fautes vénielles, voilà proprement le caractère de la tiédeur.
Après cela, que dirons-nous des maux qu'attire le péché mortel? Toute iniquité, dit TEcriture, est comme une large épée a deux tranchants : Qiias^ romphœa bis acitta; elle ne laisse rien de sain là où elle porte ses coups : Plagœ illius non estsanitas. Et, en effet, messieurs, considérez ce que le péché nous enlève et ce qu'il nous laisse en retour ; il nous enlève l'amitié de Dieu et nous laisse sa haine ; il
nous enlève la paix du cœur et nous laisse le remords ; il nous enlève tous nos mérites et nous laisse la nudité et l'indigence; il nous enlève le ciel et nous laisse l'enfer. Avant votre péché, vous étiez Tenfant chéri de Dieu, l'objet de ses complaisances, son temple et son sanctuaire ; en levant les yeux au ciel vous y voyiez un Père qui n'avait sur vous que des pensées de paix et de bonté. Mais voilà que vous venez de succomber à une tentation, oh I que votre état est changé ! Esclave et repaire du démon, enfant de colère, objet de malédiction, le Père ne voit plus en vous qu'un cadavre infect, privé de cette vie de la grâce sans laquelle on est mort à ses yeux ; le Fils ne voit plus en vous qu'un membre hideux et desséché de son corps mystique, et le Saint-Esprit ne voit plus en votre âme qu'une épouse répudiée. S'il vous arrive de lever les yeux au ciel, tremblez, ce n'est plus votre Père qui y règne, c'est votre ennemi ; votre péché a soulevé toute sa haine, il ne vous regarde plus qu'avec horreur et sa foudre vous menace. Ah! qui peut respirer un seul instant, goûter quelque repos dans cette pensée : «J'ai encouru la haine d'un Dieu? » C'est là le plus grand tourment de Fenfer.
Non, messieurs, point de repos pour la conscience du pécheur. Lorsqu'il était innocent, il était heureux et tranquille, le calme régnait dans son âme, une douce et aimable gaieté embellissait toute sa personne, et tous ses traits redisaient le bonheur d'un cœur pur; mais avec le péché
il a perdu la paix. Quel trouble! quel air sombre! quelle profonde inquiétude! et qui pourrait dire les remords déchirants, les reproches accablants, l'agitation de la conscience qui se tourne en tous sens et ne trouve partout que le malheur ? 0 Seigneur, vous nous avez fait pour vous, et hors de vous il n'est ni paix ni bonheur : Fecisti nos adte^ Do?7îi?if\ et irrequieti(7n est coriiostrwn donec i^equiescat in te. Et est-ce là. messieurs, tout le malheur de l'àme qui a péché? 0 dépouillement ! ô perte désolante ! Egressiis est a filia Sion omnis décor eji/s. Supposez, messieurs, un homme qui ait vécu depuis l'origine du monde, qui pendant ces soixante siècles ait pratiqué les plus sublimes vertus et mérité autant à chaque moment que tous les apôtres^ tous les martyrs, tous les saints à la fois. Que de richesses spirituelles! que de trésor> entassés ! Mais voilà qu'un instant avant sa mort il pèche : adieu tous ses mérites : une satisfaction qui a passé comme l'éclair lui a tout ravi. 0 quelle perte ! soixante siècles de mérites et un instant détruit tout. Oh! que le péché est donc unmaldésastreux ! Ah ! c'est bien ici que conviendraient encore les lamentations des prophètes : « Qu'est devenue cette Jérusalem si florissante, la demeure de son Dieu, le centre de tous les biens du ciel et de la terre? On la cherche dans elle-même et on ne la retrouve plus : Hœcciae est urbs... perfecti decoris, gaudium univers^ terrœ? D'wne, cité si belle une nuit, un moment a fait un affreux désert : Civi-
LE PÉCHÉ 28 i
tatem inaximmn et nullam una nox interfuit. Un seul péché -a dévoré en un moment tous ses mérites, le fruit de tant de pénitences, de travaux, de prières et d'efforts : Maniim suam misit hostis ad omniadesiderabiliaejus. » Encore si le pécheur pouvait amasser de nouveaux mérites pour remplacer ceux qu'il a perdus ! Mais non, tant que le péché habite dans son cœur, toutes les austérités des anachorètes, toutes les journées passées en prières, toutes les œuvres de la piété et de la charité chrétienne ne lui sont d'aucune valeur pour Téternité : œuvres mortes, parce qu'il est lui-même dans un état de mort, œuvres stériles qui peuvent à la bonne heure faciliter son retour, mais qui ne seront jamais couronnées dans la gloire. Et est-ce là encore, messieurs, tout le malheur du pécheur? Ah! il en est un bien plus affreux: en péchant il a perdu tout droit au ciel ; tant quïl sera dans cet état, il ne peut plus prétendre ni à ces beaux trônes où il devait être assis, ni à ces riches couronnes qui devaient lui ceindre le front, ni à la société si ravissante des anges et des saints, de Marie et de l'humanité de Jésus-Christ, ni à la claire vue de Dieu; tant de jouissances ne sont plus faites pour lui; l'enfer, voilà désormais son partage s'il ne se convertit, et, depuis qu'il a péché, les démons sont auprès de Dieu demandant la permission de l'y précipiter : Vis?imîis, Ils n'attendent qu'un signe, et le voilà dans l'enfer pour l'éternité. 0 Dieu! comment peut-on vivre un moment en
péch«^ mortel ? comment dormir une nuit dans cet état? Je ne suis qu'à un pas de l'enfer, n'est-ce pas pour moi que gronde la foudre? 0 téméraire, ô imprudent que vous êtes! Mon Dieu ! que le péché fait donc d'étranges maux à l'àme :
Et maintemant, messieurs, que concluronsnous de toutes ces réflexions ? Puisque le péché est si affreux en lui-même, si odieux à Dieu, si désastreux dans ses suites, donc nous devons nous tenir continuellement abîmés dans Thumilité la plus profonde, chacun de nous étant-, par cela seul qu'il a péché une fois, un misérable qui s'est fait bannir du ciel et condamner aux peines éternelles, un traître qui a violé ses serments, un rebelle contre son Dieu, un infidèle envers son ami, un ingrat envers son bienfaiteur, un déicide qui a crucifié Jésus-Christ dans son cœur et foulé aux pieds le sang du testament. Donc nous devons briser notre cœur de contrition au souvenir de nos péchés passés, les pleurer dans la retraite, les laver tout de suite dans le bain du sacrement, en faire pénitence par toutes les croix et toutes les peines de notre état, par toutes les contradictions qui se rencontrent dans la chemin delà vie et en consers'er jusqu'à la mort la douleur et la componction ; car on ne peut jamais ni assez pleurer ni assez expier un si grand mal. Donc nous devons fuir plus que la peste les moindres occasions du péché, nous défier de nous-mêmes, prier et veiller pour ne plus tomber à l'avenir, veiller sur nos sens, notre imagination.
notre esprit, notre cœur, l'emploi de notre temps. Donc nous devons gémir et pleurer, offrir à Dieu les amendes honorables les plus ferventes à la vue de tant de péchés qui désolent la terre, affligent l'Eglise, et vont tous les jours se multipliant avec une effrayante rapidité. Donc nous devons être tout brûlants de zèle pour faire cesser un si grand mal, désirer de verser non pas seulement nos sueurs, mais jusqu'à la dernière goutte de notre sang pour la conversion des pécheurs. Donc nous devons avoir une horreur extrême des moindres fautes, qui pour être vénielles n'en sont pas moins une insulte faite à Dieu^ une violation des droits de l'amitié, une horrible ingratitude et attirent à leur suite de si grands maux. Puissent, messieurs, toutes ces conséquences se réaliser dans votre conduite ! Amen,
SERMON
SUR
Memorare noiissima tua et in œternum non peccabis.
(EccLi, VII, 40.)
Nous voici arrivés, messieurs, au moment le plus
important de la retraite, au moment de méditer ces grandes tins dernières dont la considération a converti tant de pécheurs, sanctifié tant de justes, et dont le souvenir seul bien compris éloigne à jamais tout péché au jugement de lEsprit-Saint : Memorare, etc. Recueillez donc vos esprits, ramassez toute votre attention et entrez, sïl est pos sible, dans une retraite plus profonde. En tête de ces grandes vérités se présente la mort, la mort, cet arbitre sûr de toutes les choses humaines, qui forme Tesprit à juger sainement de tout; qui, placée entre le temps et l'éternité, apprend à apprécier l'un et l'autre à leur juste valeur. C'est elle qui enseigne ce que vaut le monde avec ses jouissances, ses richesses et ses honneurs, ce qu'il faut penser des adversités qui nous éprouvent, des prospérités qui nous tentent, de la légèreté qui nous dissipe, de l'orgueil qui nous enfle, de la tiédeur qui nous endort, de la témérité qui nous aveugle dans l'ordre du salut ; et tous ses enseignements sont autant
LA MORT 2So
d'oracles de vie qui, pénétrant jusqu'au plus profond du cœur dans toutes les âmes droites, ont la vertu de ressusciter les pécheurs, de réveiller les tièdes, de ranimer les lâches, de soutenir les justes et de perfectionner les saints. Heureux qui a le courage d'aller souvent sur le bord de la tombf prendre ses leçons et recevoir ses avis. Jamais ne fut prédication plus utile ; car, bien méditées ef bien comprises, les leçons de la mort décident la conversion et abattent tous les obstacles, hâtent la conversion et suppriment tous les délais. iy perfectionnent la conversion et n'y souffrent n i relâchement ni rechute. Trois propositions dont le développement fera le sujet et le partage de cet entretien.
PREMIER POINT
La conversion véritable, messieurs, qui doii être le fruit de cette retraite^ consiste à dégager son cœur des moindres attaches à tout ce qui n'est pas Dieu^ pour y mettre à la place l'amour divin seul et le faire régner en souverain dans toutes les puissances de l'âme. Grande et sainte entreprise à laquelle s'opposent deux obstacles principaux : le premier est un faux jugement de l'esprit qui voit dans les choses créées des biens réels et véritables, d'où résultent, dans la volonté séduite, l'empressement aies rechercher, la joie trop grande de les posséder, l'ardeur à les conserver ou à les accroître, et mille attachements profanes qui partagent
Tâme s'ils ne la dominent pas, qui la troublent s'il ne vont pas jusqu'à la corrompre, et lui ôtent ses vertus s'ils ne vont pas jusqu'à lui donner devices. Le second obstacle est la lâcheté du cœur, qui n*a pas le courage de se détacher et de rompre ces mille fibres par lesquelles il tient à lu terre, qui voudrait, mais qui n'ose, et craint hi douleur de la séparation. Or, messieurs, à la mort il appartient de rectifier ce faux jugement de l'esprit en lui dévoilant toute la frivolité de nos attaches, et de guérir cette pusillanimité du cœur en lui montrant les douleurs bien plus cruelles de la dernière séparation, si auparavant il ne se détache librement et de plein gré.
Et d'abord la mort nous dévoile la frivolité de nos attaches. Le monde, messieurs, a un faux brillant qui séduit, des apparences magnifiques qui trompent ; et de là peut-être plus d'une fois, en voyant l'éclat, la gloire et tous ces dehors enchanteurs dont il environne certains hommes, nous avons senti nos pieds chanceler, nos pensées se troubler et notre cœur s'attacher. Mais quand on le considère au flambeau de la mort, oh ! qu'il apparaît différent de lui-même et se montre sous bien d'autres couleurs î Car s'il faut mourir et mourir au moment qu'on s'y attend le moins, mon Dieu! qu'est-ce que le monde et tout ce qu'il renferme ? Vains fantômes indignes d'occuper la moindre place dans mon cœur, amusements frivoles d'une enfance trop simple et trop crédule ! S'il faut mourir,