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et mourir au moment qu'on s'y attend le moins, il n'est donc pas un instant de jouissance assuré ; il est donc possible que ma main se sèche et que je meure au moment où j'irai pour saisir l'objetqueje poursuis ; il est donc possible que la mort vienne me frapper dans le lieu où je suis et que d'ici on me porte au tombeau, mïnterrompre dans Faction que je fais et que je ne l'achève pas, m'arracher à l'heure présente et que je n'en voie pas la fin. Nuit et jour suspendu sur ma tète, son glaive n'attend qu'un mot de Dieu pour tomber, et à l'instant même je ne suis plus, et tous les objets de mes attaches me sont ravis pour toujours !
Or, messieurs, dans une pareille position, le glaive sans cesse sur la tète, si je puis ainsi dire, le moyen pour un homme qui réfléchit de laisser son cœur s'attacher ici-bas et se complaire dans les jouissances de la terre ! comment reposer ses affections dans un bien dont on ne peut pas se promettre la possession pour un seul instant, qui, plus fragile que le verre, peut se briser et périr au premier moment qu'<?n va le toucher ! En vérité, messieurs, il y a de quoi avoir pitié, quand on pense à certains hommes qui se tourmentent de tant de manières pour amasser les uns de la science, les autres de la fortune, ceux-ci des honneurs, ceux-là des jouissances, et voilà qu'après bien des travaux et des désirs violents, bien des espérances inquiètes, des craintes et des alarmes, au moment où ils espéraient recueillir le fruit de leurs fatigues, et disaient
à leur âme comme le riche derÉvangile : «Reposetoi maintenant et jouis à l'aise ; » voilà qu'à ce moment-là même la main du Seigneur les saisit et les enlève, les tourne, dit FEcriture, comme on tourne une pierre dans une fronde et brise toutes leurs espérances contre le marbre du sépulcre ; voilà que leur àme est arrachée à ces jouissances si avidement désirées, si ardemment recherchées, et est transportée nue devant le tribunal de Dieu pour v recevoir sa dernière sentence : Stulte, hac noctr unimam tuam repetiint a te.
Mais^le temps delà jouissance fût-il aussi certain qu'il est incertain, la mort ne nous montrerait encore que frivolité dans les objets de nos attaches ; car dès là qu'elle doit nous les ravir un jour, dès là ils ne doivent plus rien dire à notre cœur, mais y laisser un vide immense, mais lui être à ennui et à dégoût. Notre cœur a besoin d'un bien infini dans sa durée comme dans ses perfections, et ce cri de la mort : « Il faudra un jour tout quitter et descendre nu en la terre, » est pour l'homme qui pense ■ omme un coup de foudre qui brise tous ses liens et rompt toutes ses attaches. Dès lors il retire à lui ses affections qu'il laissait s'épancher librement sur la créature, et, mécontent de tout ce qui le charmait, il dédaigne le monde comme un sable mouvant qui s'écarte sous le pied, comme une ombre qui passe, une fumée qui se dissipe, et ne voit plus que vaines chimères dans ses joies, parce qu'elles sont fugitives ; dans ses douceurs, parce qu'elles sont passa-
gères, dans ses espérances parce qu'elles sont fragiles. Et qu'on ne lui dise pas que ces biens pourront se soutenir encore de longues années. Hélas ! qu'estce que la vie la plus longue dès qu elle doit finir ? Quoique jeunes encore, messieurs, regardez derrière vous : où sont vos premières années, et que laissent-elles de réel dans votre souvenir? Pas plus qu'un songe de la nuit, dont le matin il ne reste qu\me idée vague et confuse : c'est un trait rapide qu'à peine on a vu passer, un éclair qui a disparu presque au même instant qu'il a brillé, une vapeur que le moindre vent a dissipée ; et ainsi passera tout le reste de votre vie ; ainsi vous apparaîtront les plus longues années quand vous serez arrivés au terme ; vous les verrez comme un point, un atome qu'à peine on discerne. Or, dès qu'il ne s'agit que d'un si petit espace dans le cours des siècles, pourquoi tant de sollicitudes pour s'y établir ? pourquoi un empressement si vif à y être honorés, grands, riches, heureux ? 0 folie de tant s'inquiéter pour un moment si court, de tant estimer ce qui doit durer si peu ! Nous passons comme le voyageur du désert qui dresse sa tente le soir et la lève le matin pour se rendre de là dans un autre monde, et nous sommes assez peu raisonnables que de nous inquiéter en mille manières et de contracter mille attaches pour la courte nuit que nous avons à passer dans le désert de la vie, comme si nous devions y rester toujours ! Nous nous en allons comme les eaux d'un fleuve, nos années se préci-
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pitent emportées par un mouvement rapide comme les flots qui se poussent l'un l'autre ; et nous avons la faiblesse de nous attacher à la fleur du rivage que nous touchons en passant. Nous voyons que tout ce qui nous entoure, tombe ou menace ruine prochaine, que la mort change, bouleverse, abat, détruit, et avec une rapidité incroyable entraîne tout dans les abîmes de l'éternité ; et nous avons la folie de nous prendre et de nous attacher à ces appuis fragiles qui tombent avant nous ou avec nous, de vouloir nous fixer là où il n'y a rien de fixe, où tout périt du soir au lendemain !
Pour mieux saisir encore ces vérités fondamentales, transportons-nous en esprit, messieurs, au lit du moribond près de quitter la vie présente et d'entrer dans l'éternité. Demandons-lui ce qu'il pense des objets de nos attaches, du plaisir et de la jouissance, de la réputation et de l'estime des hommes,delalégëretéetde l'irréflexion. Oh ! alors on juge de toutes choses bien autrement qu'en santé ! En ce jour, ditl'Esprit-Saint, toutes les pensées des hommes changent, toutes leurs manières de voir périssent: In illa die peribunt omnes cogita tione s e or um. Transportons-nous au milieu des tombeaux, demandons à ces morts, dont on ne sait plus le nom, s'ils estiment bien important aujourd'hui d'avoir obtenu autrefois le sufl'rage de ces autres hommes, dont le nom ne nous est pas plus connu, d'avoir eu des richesses et du plaisir, de la réputation et des honneurs. Ah ! s'ils pouvaient
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parler, quelle croyez-vous que fût leur répouse? Mais nous n'avons pas besoin de leurs discours, les choses parlent assez d'elles-mêmes. Soulevez la pierre de ce tombeau : que voyez-vous? Un amas de corruption et de pourriture, dont Faspect hideux et l'odeur infecte font reculer d'horreur, un reste de corps humain, mais qui n'en conserve plus aucun trait : c'était cependant un riche, un grand du monde. 0 vanité des richesses ! ô néant des grandeurs! Voilà donc à quoi tout se termine, voilà tout ce qui survit à tant de dignités et d^opulence : Solum siiperest sepulcrum. Cet homme puissant qui remuait tout d'un regard et faisait tout ployer sous son empire, le voilà maintenant la poussière que nous foulons aux pieds, la pourriture qui nous fait horreur, la pâture des vers : Solwn superest sepulcrum. Et après cela des hommes se rencontreront qui courront encore, brûlés d'une soif insatiable, après la fortune, les dignités et les richesses î 0 hommes oublieux de votre fin dernière, jusqu'à quand refuserez-vous de comprendre les leçons d la mort? Et que vous sert d'amasser beaucoup pen dant la course^ puisqu'il vous faut tout quitter au terme, puisque, comme vous n'avez rien apporté en ce monde, vous n'en remporterez rien, et qu'en dernier résultat, riches et pauvres, tous auront le même domaine, six pieds de terre et un linceul; grands et petits, tous auront le même sort, la poussière et la nuit du sépulcre : Solum superest sepuU crum. Soulevez cet autre tombeau, c'est celui de
rhomme de plaisir, qui n'a vécu que pour la jouissance. Que voyez-vous? Même corruption, même pourriture ; ô homme idolâtre de vous-même, cette boue méritait-elle donc tant de molles douceurs, tant de lâches délicatesses ? Un cadavre si hideux valait-il donc la peine qu'on lui épargnât jusqu'à la moindre gêne, qu'on se fît une étude de le flatter, de le vêtir et de le parer ; comme s'il fallait aux vers une pâture si soigneusement ménagée, si délicatement apprêtée ? Valait-il la peine surtout qu'on lui sacrifiât son âme, son Dieu, son éternité, en le ménageant malgré ses révoltes, en le flattant malgré ses trahisons ? Quoi ! par amour pour cette affreuse pourriture, s'être damné, avoir perdu le ciel! 0 folie du plaisir', ù vanité delà jouissance! Et que dirons-nous du tombeau de cet homme vain et orgueilleux, qui, passionné pour la gloire et l'estime des hommes, se fatigua à poursuivre la vanité, qu'on vit s'enivrer de la fumée des ouanges, s'irriter des mépris oudes humiliations? frivolité non moins grande ! Le voilà, cet homme i avide de faire parler de lui, le voilà perdu dans la poussière et dans l'oubli ; on le foule aux pieds et on ne sait plus ou l'on ne fait plus attention sur qui l'on marche. Dès qu'il a cessé d'être, le monde insouciant l'a effacé de sa mémoire et n'a rien retranché de sa joie, de ses plaisirs et de ses ris. Et qu'importe maintenant à cet esclave de la vanité ce qu'on a pensé et dit de lui pendant qu'il a vécu? Est-on mieux dans le tombeau d'avoir fait un peu
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de bruit à son passage sur la terre^ ou y est-on plus mal pour avoir passé inaperçu, et être enseveli dans un oubli éternel ?
Et voilà, messieurs, comme la mort, en nous dévoilant toute la frivolité de nos attaches, abat le premier obstacle à la conversion, qui est un faux jugement de l'esprit sur les choses humaines. Reste maintenant à fortifier le cœur et à lui donner le courage de suivre la lumière que l'esprit lui présente. Pour cela, la mort propose à l'homme cette alternative : ou il faut renoncer de bon gré aux objets de vos attaches, ou je viendrai moi-même vous en séparer. Si vous en faites généreusement le sacrifice, la grâce adoucira le coup, tempérera la plaie par le baume de la joie et de la paix intérieure, inondera vos espérances d'immortalité, et, après une vie détachée, vous mourrez libre et content, vous quitterez sans regret ce que vous aurez possédé sans attache, vous aurez le mérite d'un abandon volontaire au lieu de la douleur d'un abandon forcé et vous vous écrierez comme unsai prêtre : «Je ne croyais pas qu'ilfût si doux de mou rir : Nonpiitabani tam suave esse mori. » Mais si assez éclairé pour voir qu'il faut vous détacher et trop lâche pour le faire, vous alliez attendre que je vinsse moi-même opérer la séparation, la douleur alors serait mille fois plus pénible, en même temps qu'elle serait sans mérite, sans adoucissement et sans espoir. Voyez-le, messieurs, ce cœur attaché, se rompre comme par morceaux, en se séparant.
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malgré lui, des biens visibles auxquels il tient par son fond : Siccine séparât mnaramors? ^'écviQ-i-W avec le roi d'Amalec. Quoi ! tout quitter, tout abandonner î proches amis, ne plus vous revoir ! biens^ plaisirs, honneurs, ne plus jouir de vous, et s'en aller nu en terre ! 0 solitude ! ô dépouillement ! Siccine séparât amara ;//or.s? J'avais amassé avec tant de peine, j'allais commencer à jouir! et voilà que la mort menlève et me sépare ! 0 travaux inutiles, peines perdues, agitations stériles ! Encore si quelque chose compensait cette séparation ; mais, en quittant tout ici-bas, je n'ai rien à attendre au delà de la vie que le tribunal du souverain Juge, et les privations et les douleurs et les angoisses de l'enfer. 0 mort, que ton souvenir est déchirant pour l'homme qui a laissé son cœur s'attacher à la terre : 0 mors, amara est memoria tua hom,inipacem habenti in de lie fis. Qui pourrait le dire, messieurs? qui pourrait raconter tout ce qui se passe d'épouvantable au fond du cœur, alors que, placée entre temps qui va finir et l'éternité qui va comencer.l'àme jette sur l'un et sur l'autre un regard de comparaison, voit d'un côté tant de mérites perdus, tant de moyens de salut négligés, tant de grâces et de sacrements stériles parce qu'elle n'a point voulu se détacher, et, de l'autre, le ciel qu'elle eût pu acquérir, l'enfer où elle va descendre ! Il n'y a plus à reculer, la voilà au terme, elle y touche: 0 mors, quam amara est^ etc. Oh ! alors que le temps semble peu de chose, c'est un point,
un atome; et que l'éternité paraît longue! Cest une mer immense, sans fond et sans rive ! Et ce temps si court, je m'en suis tant occupé, et cette éternité si longue, j'y ai si peu pensé. 0 folie de s'être exposé à des supplices sans. fin pour des plaisirs passagers ; à une infamie éternelle pour des honneurs périssables ; aux perpétuelles insultes des démons pour complaire à des hommes faibles et mortels ! 0 temps, ô éternité, si je vous avais comparés ! ô douleur de ne vous avoir pas médités ! ô regrets déchirants d'avoir sacrifié l'un à l'autre : 0 mors^quam amaraestlQio,. Donc, messieurs, point de milieu : ou il faut avoir le courage de nous détacher de tout ce qui passe, ou il faudra subir un jour la douleur plus grande et sans mérite d'une séparation forcée ; et c'est ainsi que la mort, après avoir éclairé notre esprit de la frivolité de nos attaches, donne à notre cœur la force de les rompre, et par là décide notre conversion en abattant tous les obstacles qui s'y opposent.
Voyons maintenant comment elle la hâte en supprimant tous les délais. Sujet de la deuxième partie.
DEUXIÈME POLNT.
Il faut nous convertir à l'instant même et sans délai : telle est, messieurs, la seconde leçon de la mort. Et voici les preuves solides qu'elle en donne: C'est que le moment de sa venue est un moment décisif, et par conséquent il faut qu'elle nous trouve prêts; c'est que ce moment peut survenir à chaque
instant, et par conséquent il faut être prêt à chaque instant ; c'est que ce moment viendra certainement à une heure inattendue, et par conséquent la sécurité qui diffère est une imprudence et une folie.
Que le moment de la mort soit un moment décisif et, par conséquent, qu'il faille être prétquandil viendra, c'est là. messieurs, une vérité que tout le monde sait; mais qu'on ne sent pas assez vivement, qu'on ne médite pas assez sérieusement. Le moment de la mort, c'est là ce moment auquel la main de Dieu a attaché la décision de notre sort éternel, ce moment d'où dépend pour nous ou le ciel ou Tenfer : Ex momento ppudet œtenùtas. Nous marchons ici-bas entre deux éternités comme entre deux abîmes : ou une éternité de bonheur ou une éternité de malheur; et il faut que nous tombions dans l'une ou dans l'autre, point de milieu : In altfnttram œternitatem cadam^ ne cesse 6»^^. Et laquelle des deux sera notre partage? C'est le moment de la mort qui en décide : Ej: momento pendet œternitas. Ce que nous serons en ce moment, nous le serons toujours. Là, les vicissitudes cessent et les changements finissent. Digne du ciel alors, l'âme en jouira éternellement sans pouvoir en être privée ; digne de l'enfer alors, l'âme y souffrira éternellement sans pouvoiren être délivrée. Voilà près de six mille ans que le juste Abel et le malheureux Caïn sont morts ; et quel est à présent leur sort ? Le même précisément qu'ils méritèrent au moment de la mort, c'est-à-dire qu'ils seront toujours l'un, le premier des élus ; l'autre, le chef des
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hommes réprouvés. 0 mort ! ù moment ! o éternité I 0 moment de la mort d'où dépend une éternité ! Les autres affaires, une foismanquées, ne sont pas pour cela désespérées ; on peut réparer une occasion perdue ; ce qu'on a mal fait une première fois, on le fait moins mal une seconde, puis on le fait bien une troisième; mais,ô mort, il n'en est pas ainsi de toi ! Celui qui a fait une mauvaise mort ne peut plus recommencer l'épreuve pour essayer de mieux mourir. On ne meurt qu'une fois, et après cela tout est fini^ fini sans retour; et l'arbre demeure oiiilest tombé : Si ceciderit ligniim., . in qnociimque loco ceciderit, ibi m/ .-Qu'il ait longtemps balancé entre le bien et le mal, qu'il ait même ployé sous les vents des tentations, ce n'est pas lace qui décide son sort, c'est sa chute : Ibi erit. Qu'il ait porté des fruits en abondance, qu'il ait étendu au loin ses branches vigoureuses et son ombre bienfaisante, ce n'est pas même là encore ce qui décide son sort, c'est sa chute : Ibi erit. S'il tombe du côté du ciel, il y reste ; s'il tombe du côté de Tenfer, il y reste de même, et aucune main ne peut le relever pour le faire mieux tomber : Ibi erit. 0 mort, ô moment, ô éternité ! 0 moment de la mort, d'où dépend une éternité ! Moment si court ,dont les conséquences sont si longues ; moment si fugitif, dont les suites, quand elles sont malheureuse sont si irréparables ! En un instant, en un clin d'œil^ il sera donc décidé si je serai éternellement sauvé ou éternellement réprouvé; en un instant 5 en un clin
d'œil, tout sera donc gagné ou tout perdu pour moi, et cela à jamais ! 0 heureux ceux que ce moment trouvera bien disposés ! Dans un instant, tous leurs combats finiront, toutes leurs larmes se sécheront, et le ciel leur sera assuré pour éternel partage. Mais aussi malheur, mille fois malheur à ceux que ce moment surprendrait non préparés, avec une concience en désordre, un cœur rempli d'attaches, une vie vide de mérites, un amourpropre qui domine sur Tamour de Dieu, un esprit de critique et de médisance qui tue la charité, un orgueil qui ne laisse point de place à l'humilité ! Car, encore une fois, si l'on ne meurt pas bien, tout est fini à jamais, c'en est faitpourtoujours. Oh! qu'il est donc épouvantable de passer par un moment si décisif, sans être prêt, ou seulement de l'aborder avec des doutes non éclaircis, des incertitudes non expliquées !
Mais, s'il faut être prêt quand viendra le moment de la mort, donc à chaque instant il faut être pivt, puisqu'à chaque instant le moment de la mort peut venir. Il peut encore, il est vrai, être reculé de plusieurs années, mais aussi il peut n'être séparé denous que d'un pas: Uno tantum graduego morsque dividimiir . Personne ne sait le matin s'il verra le soir, ni le soir si son réveil ne se fera point dans l'éternité. Personne ne sait si l'heure qui va sonner ne sera pas pour lui la dernière. Le Seigneur a en son pouvoir la vie et la mort, et les temps où il use de ce pouvoir sont son secret. Ni hommes ni anges ne
connaissent le jour et l'heure où viendra le maître de la maison, c'est-à-dire de notre âme, qui est la demeure et la vraie maison de Dieu ; si ce sera le soir ou le matin, au milieu de la nuit ou au lever du jour. Et delà, messieurs, quelle conséquence à tirer pour l'homme chrétien et raisonnable, sinon celle de Notre-Seigneur lui-même: Ideo et vos estote parati. Donc soyez prêts à chaque instant, mettezvous dans l'état où vous voudriez être à l'heure de la mort ; et si vous venez à en déchoir, revenezy promptement de peur que la mort ne sur\ienne dans ce moment-là même : Ideo et vos estote parati. Dites-vous à vous-mêmes : « Que voudrais- je avoir fait à l'heure de la mort ? Je voudrais avoir repassé toutes mes années dans l'amertume de mon âme, avoir confessé avec franchise tous mes égarements et m'être jugé avec rigueur, afm d'être jugé moins rigousement. Je voudrais avoir réformé tel défaut dans mes prières, tel vice dans mes actions ou mes discours, telle passion dans mon cœur. Donc il me faut mettre la main à l'œuiTe à l'instant môme, de peur qu'une mort inattendue ne m'en ôte le temps et les moyens ; je voudrais m'être sanctifié en observant fidèlement mon règlement de vie en remplissant exactement tous mes devoirs, en employant utilement tous mesmoments, en faisant avec ferveur tous mes exercices de piété. Donc il me faut faire tout cela dès aujourd'hui, de peur que je ne tombe non préparé entre les mains du Dieu vivant ; ce qui est horrible, au jugement de
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l'Apôtre : hlru ft vos estotepa/rtti.» Sainte etsalutairo conclusion, messieurs, à laquelle nous ne pouvons nous refuser sans cesser d'être déraisonnables. Car confier son sort éternel à un lendemain incertain ; savoir qu'à chaque moment on peut mourir et être jugé, et cependant vivre dans un état où l'on ne voudrait pas mourir ni comparaître devant Dieu ; savoir qu'à chaque instant notre sentence peut être prononcée, notre éternité décidée, et cependant remettre sa conversion de jour en jour, de mois en mois, d'années en années ; c'est à la fois l'excès de la témérité, l'opprobre de la raison et l'oubli du christianisme ; c'est dire à Dieu qu'on redoute peu son tribunal, qu'on craint peu ses châtiments et qu'on désire aussi peu ses récompenses, puisqu'on risque si aisément et les uns et les autres. Je sais qu on se dit : le temps de la mort est incertain ; donc il est possible qu'il tarde encore beaucoup pour moi, et jepuis me rassurer, rien ne presse. Mais mauvaise conséquence et principe plus mauvais encore. Mauvaise conséquence ; car de là je conclurais plutôt : si le temps de la mort est incertain, donc il peut arriver dès aujourd'hui; donc il est possible que j'entre aujourd'hui dans mon éternité. Hélas ! tant d'autres d'une santé forte se sont levés le matin, qui, le soir, n'étaient plus du nombre des vivants. Donc je dois, dès ce moment, mettre ordre à ma conscience et ne pas abandonner mes destinées éternelles à l'aventure. Il n'est pas probable, si vous voulez, que je meure
aujourd'hui, mais entin cela est possible ; bien des exemples me le prouvent, et, quand il s'agit de l'éternité, est-il raisonnable de se rassurer sur un peut-être? Donc, mauvaise conséquence. Mais je dis : principe plus mauvais encore.
Non,messieurs^ le temps de la mort n'est pas aussi incertain qu'on le dit ; l'heure de sa venue a été déterminée par Jésus-Christ lui-même ; ce sera Fheure précise à laquelle on ne pensera pas, rheure la plus inattendue et dont on se doutera le moins : Qua hora nonputath^ Filiushominis veniet. Le voilà fixé, précisé avec certitude, le moment de la mort :Qua hora nonpiitatis ; et comme si Jésus- Christ avait craint qu'on ne le comprît pas assez, il s'empresse d'éclaircir cette vérité par des exemples. Ici, c'est le royaume des cieux comparé à dix vierges qui sont appelées à aller au-devant de l'époux. Mais à quelle heure viendra-t-il ? Choisira-t-il le grand jour, moment où tout le monde est sur pied, et qui semble le plus convenable à la pompe d'une solennité ? Non, dit le Sauveur, c'est au moment où personne ne s'y attend, où tout le monde dort, au plus profond de la nuit : Media nocte ; c'est alors qu'un grand cri se fait entendre, le cri de la mort aux oreilles de l'âme chrétienne : « Voici l'époux qui vient, sortez promptement au-devant de lui : Ecce sponsus venit^ exite obviam ei. » Là, c'est ce même royaume des cieux comparé à un homme qui part pour un pays étranger, et laisse à ses serviteurs la garde de sa maisonjusqu'au moment de son retour
OÙ ils devront lui rendre fidèle compte de tout. Mais quand reviendra-t-il ? Au jour précis où on ne l'attend pas, à l'heure où l'on n'y compte pas : Indie qua nonsperat ethora qua ignorât. Ailleurs, c'est la venue du Fils de l'homme comparée à celle d'un voleur qui tombe à l'improviste, qui épie le moment où la sécurité est plus grande, la vigilance moins active, où aucun œil ne regarde, où tout le monde sommeille :£'cc^ venio^siciit fur. Je viendrai à vous comme un voleur et vous n'en saurez pas l'heure, répète-t-il dans l'Apocaplyse: Veniam ad te tanquam fur, et nescies qua hora . Or, messieurs, cette vérité incontestable supposée, ne faut-il pas avoir soi-même conjuré sa perte, si on ne se convertit pas à l'instant même, si l'on ne prend pas les plus promptes mesures pour se remettre en grâce avec Dieu? Car enfin, puisque ceux qui nes'y attendent pas sont précisément les victimes que choisit la mort, n'est-ce pas l'appeler, la défier et comme présenter le cou sous son glaive que de vivre sans s'en inquiéter ? Et en agir ainsi, sans être prêt, n'est-ce pas par le plus étrange délire s'offrir soimême à l'enfer comme victime de bonne volonté? Encore si l'on pouvait espérer que la mort en arrivant laissera le temps de se préparer ; mais qui peut en avoir l'assurance? Combien passent du sommeil à la mort ou sont enlevés subitement sans le secours des sacrements et l'assistance d'un prêtre? Et puis, la mort laissât-elle quelques moments pour se reconnaître, quelques moments,
^randDieu! et scruter toute sa conscience, et rom- 3re toutes ses attaches, et changer l'esprit et refonire le cœur : est-ce donc là l'ouvrage de quelques noments, de quelques moments surtout où la malalie accable et ôte la réflexion, où la douleur disrait, où l'esprit affaibli ne voit qu'à travers nille nuages, où la raison expirante ne jette plus :jue d'impuissantes et faibles lueurs?
Encore si la jeunesse et la santé offraient quelles garanties contre les coups de la mort. Mais, ^rand Dieu 1 qui ne sait par expérience que la [nortne distingue pas plus l'âge et les forces que les conditions et les rangs, qu'elle vient à toute heure, surprend en tout lieu, emporte le jeune comme le deillard, abat l'homme sain et robuste comme elle achève de consumer l'homme infirme et défaillant? Donc, messieurs, préparons-nous. Après les coups dont nous avons été frappés, qui pourrait s'abuser encore ? 0 souvenirs douloureux ! ô espoirs de l'Église frustrés ! 6 incertitude des prévoyances humaines ! Qui l'eût pensé, messieurs, que l'an dernier, au moment où Ton vous prêchait icimême cette vérité, le doigt invisible de Dieu se plaçait sur le front de plusieurs de vos confrères pour les désigner à la mort comme des victimes ? La chose cependant était ainsi. Et maintenant, ô Seigneur, que faites-vous ? Y aura-t-il encore des victimes cette année et où sont-elles ? Ubi est victima holocausti? Numqiiid ego sum^ Domine? Taisons-nous, messieurs, et adorons.
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Mais préparons-nous, mais convertissons-nous sans délai, aujourd'hui même. C'est la seconde leçon de la mort. Mais perfectionnons chaque jour notre conversion, qu'elle se soutienne sans relâchement ni rechute. C'est la troisième leçon et le sujet de la troisième partie.
TrtOlSlKMK l'OINT.
Rien de si comiiun, messieurs, '[ue des conversions commencées ou imparfaites, mais rien de si rare que des conversions durables et solides qui aillent toujours croissant et se perfectionnant ; et quelle en est la cause? C'est, si je ne me trompe, le défaut d'humilité, de vigilance et de ferveur.
Défaut d'humilité, parce que, cette vertu étant le fondement nécessaire de la piété chrétienne, tout ce qui ne repose pas sur elle est ruineux et succombe ou aux vents des tentations qui soufflent, ou au torrent des passions qui se débordent. Défaut de vigilance, parce que le démon rôde sans cesse autour de nous pour nous perdre, et qu'une ville sans cesse attaquée doit être sans cesse défendue sous peine d'être prise. Défaut de ferveur, parce que la tiédeur conduit à tous les maux et est elle-même un obstacle au salut. Or,messieurs, rien de plus efficace que les leçons de la mort pour prévenir ces principes de relâchement ou de rechute, et inspirer à la fois l'humilité, la vigilance et la ferveur.
L'humilité : car si je dois mourir un jour, ô
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Dieu, qu'est-ce que mon être et toute ma substance devant vous ? que de temps avant moi et après moi, où je ne suis pas î et que la place où jo suis est peu de chose dans l'espace des siècles ! A peine si un si petit intervalle suffit pour me distinguer du néant ; et encore cependant sera-t-il effacé par la mort. La mort de son impitoyable main tirera une rature sur toute ma \ie, et il n'en restera rien, rien qu'un souvenir qui lui-même sera bientôt effacé par le temps. Et c'est là ce qui faisait dire au prophète : « 0 Dieu, ma substance est comme rien devant vous : Substantiel mea tanquam nihilum ante te. Vous avez l'être en plénitude et en propriété; mais moi, néant par mon fonds, je ne l'ai que par emprunt et pour un temps bien court, parce 'que vous vous plairez à briser sous votre main et à humilier jusqu'à la poussière tout ce qui n'est pas Dieu comme vous : Substantiel mea^ » etc.
Et, messieurs, si le fond de l'homme est si clairement le néant, que peut être tout ce qu'on bâtit sur ce néant, sinon aussi néant et vanité ? Non, rien ne peut enorgueillir le chrétien qui a médité la mort : la fortune et les richesses ne Tenflent point,, parce que la mort est là qui lui dit qu'un jour il en sera dépossédé, chassé honteusement de sa propre maison, dépouillé de ses vêtements et laissé avec six pieds de terre pour tout bien et un linceul pour toute parure ; et encore ne sera-ce que pour peu de temps : les vers et la pourriture en
seront jaloux et le lui enlèveront. L'amour-propre ne le séduit point par le bruit des louanges et le vain éclat des honneurs, parce que la mort est là qui lui rappelle qu'un jour il sera livré à l'horreur de tous les hommes, qui ne pouvant plus le souffrir, s'empresseront d'enfouir son cadavre, comme un objet infect, de peur d'en être empoisonné et humilieront ainsi dans la poussière du tombeau, cacheront dans les ténèbres de la terre, cette envie de paraître et de se distinguer, cette fureur de plaire à ses semblables et d'avoir leur estime. Sa naissance, quel qu'en soit l'éclat, ne Tenorgueillit point; cendres informes, vers hideux, ossements arides, amas de pourriture, voilà ses ancêtres, tels que le tombeau les lui montre : Putredini dixi : Pater meus es, et mater mea et soror ??iea, vermidiis. La scienoe et les ornements de l'esprit n'ôtent rien à l'humilité de son cœur, parce que l'ignorant et rhomme docte ont un même sort au tombeau : Unas et stulti et meus occasus erit; point de différence entre Tune et l'autre poussière ; et dans l'éternité le plus saint sera le plus savant. La beauté et les agréments du corps n'excitent point en lui de vaines complaisances, parce que la mort lui dit qu'un jour il deviendra difforme à faire peur et que ce coloris, où il voudrait se complaire, n'est qu'un masque jeté sur sa difformité pour le rendre supportable aux vivants et qui doit tomber un jour. Mais autant les leçons de la mort sont puissantes pour rendre humble, autant elles sont efficaces
pour rendre vigilant. Car par cela seul qu'elle arrive à l'improviste et que sa règle est de surprendre, elle nous dit qu'à chaque instant nous devons veiller sur nous, comme la sentinelle, qui, ignorant riieure où doit venir l'ennemi, a l'œil à tous les passages, l'oreille au moindre bruit. Si nous connaissions le jour et le moment de la mort, à la bonne heure ; sûrs du temps du repentir, sûrs du loisir de nous préparer, nous pourrions peut-être trouver une excuse à la négligence qui s'endort, à la sécurité qui sommeille ; mais, le temps de la mort nous étant inconnu et Dieu s'en étant réservé à lui seul le secret, ne pas veiller continuellement sur son esprit et sur son cœur, sur son imagination, ses sens et tout ce qui peut être pour nous une occasion de chute, c'est une imprudence sans excuse, une témérité qui déshonore la raison. Latet ùltimus dies, ut observentiir omnes, dit saint Augustin. De là ces exhortations à la vigilance que Notre-Seigneur déduit de la pensée de la mort presque à chaque page de FEvangile. Vous ne savez, dit-il, à quelle heure le maître viendra ; veillez donc de peur qu'il ne vous surprenne endormis : Vigilate; et ce que je vous dis à vous, mes apôtres, je le dis à tous : Quod vobis dico, omnibus dico : Vigilate. Je le dis aux justes, je le dis aux pécheurs. Je le dis aux justes ; car, hélas! que faut-il pour consommer leur réprobation ? deux malheureux moments : pécher et mourir. Il n'est point d'instants où ils ne puissent pécher, et point de péché après lequel ils
3 0X KITRAITE PASTORALE. SERMONS
ne puissent mourir : qu'ils veillent donc : Vigilate, Je le dis aux pécheurs ; car au moment qu'ils n'y pensent pas, qiia hora non putatis, la mort peut venir et l'enfer s'entr'ouvrir sous leurs pieds ; qu'ils veillent donc : Vigilate. Soyez prêts à chaque instant, continue-t-il, ayez les reins ceints et dans les mains des lampes ardentes pour aller au-devant du maître qui peut-être est à la porte et va frapper. Heureux ceux que le maître trouvera ainsi vigilants! Il les fera asseoir à sa table et les servira luimême ; et s'il remarque cette même vigilance jusqu'à la deuxième et à la troisième veille, heureux encore davantage ces serviteurs ! Mais s'ils allaient dire en leur cœur : Le maître tarde de venir,il n'arrivera pas encore sitôt, et que sur cette croyance ils commençassent à se frapper les uns les autres, à manger et à boire, malheur à eux ; le maître viendra les surprendre et les renfermera sous le verrou, là où sont les pleurs et les grincements de dents. Ainsi, messieurs, la pensée de la mortnous rend vigilants; et, chose consolante, cette vigilance est toujours accompagnée de ferveur. Impossible de méditer la mort et d'être tiède, impossible de se dire, comme saint Bernard : « Si tu devais mourir après cette action, comment la ferais-tu ?» et delà faire avec lâcheté et négligence ; voilà, messieurs, un moyen infaillible de vous soutenir et de croître tous les jours dans la sainteté et la ferveur : Si modo moriturus esses, an hoc vel illud faceres ? Si je devais mourir après cette confession, comment
accu serais-je mes fautes? Avec quelle sincérité et quelle contrition? Si ce devait être après cette communion, comment m'y préparerais-] e ? avec quelle ferveur et quel amour ? Si c'était après cette récréation, comment converserais- je ? quelle réserve dans mes discours ! quelle humilité ! quelle douceur ! quelle bonté î Si je devais mourir à la fin de cette journée, comment la passerais-je ? quelle vigilance sur moi-même ! quelle attention à mes paroles, à mes pensées, âmes affections ! Si ce devait être pendant cette nuit, en quelles dispositions prendrais-je mon repos? avec quels sentiments de componction et quelle préparation du cœur? Si modo morititriisesses^ an hoc velillud faceres? Si je savais seulement devoir mourir à la fm de ce mois, comment me conduirais-je? Quelle ferveur dans mes rapports avec Dieu, quelle charité dans mes rapports avec le prochain ! quelle humilité, quel détachement par rapport à moimême ! A lors point de prière, d'attention, de recueillement, de vertu qui coûtât ; alors on multiplierait ses bonnes œuvres, on accroîtrait ses mérites et Ton se redirait souvent avec l'Apôtre : « Le temps est court, la nuit approche où il ne sera plus possible de travailler ; faisons donc le bien tandis que nous en avons le temps : Dum tempus habernus , opèremur honnm. Alors, supérieurs aux événements et aux révolutions, à tous les intérêts de fortune, de gloire et de plaisir, ne voyant dans les prospérités ou adversités d'ici-bas que la destinée d'un moment,
310 RETllAITE PASTORALE. — SERMONS
on ne vivrait plus que de la vie de la foi, qui seule prépare à la mort.
Ainsi vous le voyez, messieurs, les leçons de la mort décident la conversion et abattent tous les obstacles, hâtent la conversion et suppriment tous les délais, perfectionnent la conversion et n'y souffrent ni relâchement ni rechute. Qu'elle soit donc toujours présente à votre esprit, cette salutaire pensée de la mort ; qu'elle vous accompagne à chaque pas, si jepuis ainsi dire ; que le moment du réveil vous la présente et que lïnstant du sommeil, son image, vous la rappelle encore. Qu'elle préside à toutes vos pensées, tous vos desseins et vos actes, à vos exercices de piété, vos études et vos délassements, qu'elle préside à cette retraite surtout pour vous la faire faire comme si c'était la dernière de votre vie, comme si étendu sur le lit de mort on étaitvenu vous annoncer, ainsi qu'au roi d'Israël, que vous mourrez demain : Dispone domid tuœ^cras enim morieris. Alors, messieurs, cette retraite sera pour vous le principe d'une conversion parfaite, qui, forte de la pensée fréquente de la mort, se soutiendra jusqu'au grand jour de Téternité, où il n'y aura plus de mort. Ameîi.
SERMON
SUR
Post hoc autem, judicium.
(Hebr., IX, 27.)
Vénérés et chers confrères,
Voilà donc le terme où tout doit aboutir, et les révolutions des empires, et les victoires des conquérants, et les desseins des ambitieux, et tous ces mille projets qui agitent les enfants des hommes; après cela, le jugement: Post hoc aidem, judicium. Voilà le tribunal devant lequel nous devons tous comparaître, et prêtres et laïques, et pasteurs et peuples, et confesseurs et pénitents^ et moi qui vous parle et vous qui m'écoutez: Post hoc autem^ judicium. C'est là que doivent être pesées dans les balances de la justice éternelle toutes nos actions, nos paroles et nos pensées, toutes les absolutions reçues ou données^ tous les sacrifices célébrés, tous les sacrements administrés, toutes les heures du saint office récitées, toutes les prières, tous les moments de notre vie : Post hoc autem i judicium. C'est de là enfin que doit partir l'arrêt de notre sort éternel, heureux ou malheureux ; et cependant nous y pensons si peu, chers confrères I
31a RETRAITE PASTORALE. SERMONS
Nous nous avançons, les yeux fermés, vers ce redoutable tribunal sans nous demander à nousmêmes : « En quel état serai-je trouvé quand je paraîtrai devant mon juge? Que dira-t-il de cette action, de cette parole^ de cette pensée, de ce moment perdu ou mal employé ? » Fatal oubli qui ote à notre àme et le préservatif le plus sur contre le mal, et le mobile le plus puissant pour le bien ! Ah ! du moins, dans cette retraite, chers confrères, ouvrons nos yeux à la lueur de ce grand jour, jour également consolant et terrible : consolant pour le juste, qui y recevra la récompense de ses vertus ; terrible pour le pécheur, qui y subira le châtiment de ses fautes ; jour, dont les joies aperçues de loin ont fait les Paul et les Xavier, triomphant d'aise au milieu des tribulations et des épreuves: Reddet )nihi Dominus in illa die justus judex, et dont les terreurs justement appréhendées ont fait les Jérôme, les Arsène, les Hilarion, tremblant de frayeur à la seule ombre du mal : Omnes enifn ?ios manifestari oportet ante tribunal Christi. Et pour ne rien perdre d'un jour dont la pensée est si sanctifiante, nous méditerons, si je puis ainsi dire, tous les moments et les circonstances qui devront précéder le jugement, et le jugement luimême, et la sentence qui doit le suivre. Ce sont là des choses que vous savez comme moi^ chers confrères. Je ne viens vous apprendre rien de nouveau . Scientibus enim legem loquor. Mais ce qu'on sait le mieux pour le dire aux autres, on a besoin de se
le dire de temps en temps à soi-même. Veuillez donc, en entendant ce récit, vous souvenir que cette histoire est la vôtre aussi bien que la mienne, et vous redire, dans le fond du cœur, à chaque trait: «Ceci me regarde personnellement; je serai un jour le spectateur et le témoin de ce que j'entends; fasse le ciel que je n'en sois pas le patient et la victime ! »
PREMIER POINT
Un jour viendra, dit l'apôtre saint Jean, où l'ange du Seigneur, un pied sur la terre et l'autre sur la mer, jurera par celui qui vit dans les siècles des siècles que les temps vont finir : Quia tempiis non erit amplius. Soudain voilà que les vertus des cieux sont ébranlées, le soleil obscurci^, la lune éteinte, les étoiles tombent du ciel comme les feuilles desséchées du figuier qu'agite un grand vent, et le firmament désolé se ferme comme un volume qu'on roule. La terre, embrasée sous ces feux, voit changer en cendre et ses empires et ses cités superbes, et jusqu'aux traces de la nature vivante : Ten^a et,quœ in ipsa siint opéra ^ exurentur. Et de tout cet univers, où le genre humain s'agitait naguère avec tant de fracas, un monceau de cendres, voilà ce qui reste. Tant il est vrai, ô mon Dieu, que vous seul êtes grand et que tout ce qui n'est pas vous n'est rien '.ExaltabitarDominussolus in die illa ;idiïii sont déraisonnables les attaches à tout ce qui est créé. Hélas ! chers confrèies, com-
ment se fait-il que des prêtres qui savent que telle sera la fm de toutes choses, et qui, d'ailleurs, ont la conscience de leur âme immortelle, laissent leurs affections ramper et se perdre dans cette cendre et cette vile poussière ? Pauvres prêtres, qui avez laissé votre cœur s'attacher si bas, voilà que bientôt vous allez être appelés à en rendre compte à la face de l'univers !
Quatre anges, en effet, se transportent aux qua- Ires coins des cieux, et interrompant le silence de la mort qui règne sur toute la terre, ils font entendre ce son terrible de la trompette qui effrayait autrefois les Jérôme au désert : « Levez-vous, morts, et venez au jugement : Surgito mortuiad judicmm. » Aussitôt la terre ouvre ses sépulcres, et les ossements de tous les hommes sortant de la poussière, secouant les vers qui les rongent^ ô vanité de ce que nous sommes! cherchent à se rejoindre les uns aux autres. La mer ouvre aussi ses abîmes et rend tous les corps engloutis depuis l'origine des temps. Le ciel, de son côté, députe pour animer ces cadavres encore sans vie, toutes les âmes qu il contient, et l'enfer même, obéissant pour cette fois, vomit sur la terre toutes celles qu'il récèle dans ses gouffres. L'âme des justes rentre avec joie dans ce corps qu'elle anima, qui partagea autrefois ses souffrances et qui, maintenant, va partager sa récompense, qui même déjà la partage, car il est glorieux, impassible, immortel, agile comme les esprits, brillant comme le soleil et revêtu de la lumière
comme d'un vêtement. Oh ! qu'alors le saint prêtre se sait bon gré d'avoir crucifié sa chair, dévoué son corps aux fatigues d'un pénible ministère et fait de tous ses sens une hostie pure et agréable au Seigneur! L'âme des réprouvés, au contraire, frémit d'horreur à l'approche de ce corps de péché, qui Ta perdu ; elle voudrait le fuir, s'en écarter au loin, mais une main irrésistible l'y pousse et l'y réunit. « 0 corps maudit, qui m'as damné, que j'ai été insensé de te flatter, de te caresser, de t'épar^gner 1 Oh! que ne t'ai-je immolé sous les coups de la pénitence! — Mais tais-toi, âme coupable; à toi seule toute la faute. Tu devais me conduire, me gouverner, et tu t'es faite mon esclave, et tu m'as plongé dans la fange, sachant que de là je tomberais dans les flammes. » Hélas ! plaintes inutiles de part et d'autre! Déjà toutes les âmes sont réunies à tous les corps, et le genre humain est debout, attendant son arrêt.
Mais tout est encore confondu, bons et méchants mêlés ensemble. ODieu, souffrirez-vous plus longtemps ce mélange ? Soudain une voix se fait entendre : « Rassemblez-lui ses saints de tous les points du globe : Congregrate illi sanctosejus.»l^i aussitôt les anges, se répandant à travers l'assemblée du peuple, recueillent les élus, traitant avec une distinction spéciale tous les bons prêtres, les placent avec honneur à la droite et refoulent les méchants à la gauche : Exibunt angeli.et separahunt. Quelle joie pour ces bons prêtres de se voir enfin séparés
des ennemis de Dieu, associés à tout ce que le ciel a de plus grand et de plus pur, aux patriarches et aux prophètes, aux apôtres et aux martyrs, aux anges même et à tous les princes de la cour céleste î 0 bons prêtres, la ravissante compagnie ! Que le cœur s'y trouve bien ! et quel bonheur, quelle gloire d'y être réuni pour toujours ! Les réprouvés, au contraire, frémissent de désespoir en se voyant rejetés à travers tout ce que la terre a produit de plus vil^ la corruption de plus infâme, la scélératesse de plus hideux, à travers tous les démons ! 0 TalTreuse société et quelle désolation de n'en avoir plus d'autre à jamais 1 Ils se font horreur les uns aux autres, et se repoussent avec exécration. Il on est surtout quelques-uns sur lesquels se concentre une horreur plus générale, une haine plus affreuse, un mépris plus insultant: ce sont les mauvais prêtres. On les reconnaît à l'ignominie qui les enveloppe comme un vêtement, à leur caractère sacerdotal devenu un signe de malédiction, un sceau d'infamie ; et à cette vue ni démons ni réprouvés n'ont assez de rage, de mépris et d'exécration. Pour comble de malheur, ces infortunés ne peuvent s'empêcher de voir le sort si ravissant des bons prêtres ; et les rayons de gloire que ceux-ci projettent de toutes parts sont comme autant de traits qui les transpercent et les déchirent. « Oh ! que nous avons été insensés, s'écrient-ils, et que nous nous sommes trompés ! Eryo errammusl Voilà donc ceux dont nous tournions en ridicule la régularité.
LE JUGEMENT 3 l
la modestie, la pieté, ceux que nous percions sans égard des traits de la satire : Hi sunt.qiios habidmm aliquando in derisum. Les voilà rangés parmi les enfants de Dieu et les princes du ciel : Ecce quomodo computati mnt inter filios Dei ! Les voilà radieux, pleins de confiance, destinés à occuper des trônes, et nous, qui semblions les mettre sous nos pieds, nous voici humiliés, confondus, voués à des malheurs éternels : Ergo erravimus ! »
Mais voici que tout à coup un immense cri se fait entendre dans l'assemblée du peuple : l'étendard du grand Roi, la croix, a apparu dans les airs comme le signe avant-coureur de sa venue prochaine. Tous les peuples l'ont aperçue et, en la voyant, ont poussé des cris divers. Un cri de bonheur a éclaté parmi les justes : la croix fit leurs délices sur la terre ; ce fut à son ombre qu'ils cachèrent leurs mérites, à ses pieds qu'ils déposèrent leurs peines, à ses bras qu'ils s'attachèrent par la mortification et la pénitence ; et voilà pourquoi elle fait aujourd'hui leur joie et leur espérance. « Croix sainte, croix que nous avons tant aimée, venez, venez à nous, vous êtes notre refuge, notre asile, notre défense. » Oh! heureux alors lesbons prêtres, les amis de la croix î Ils se serreront en ce jour autour d'elle, et elle les sauvera. Mais malheur, mille fois malheur à ceux qui n'aimèrent pas la croix, aux prêtres qui la prêchèrent dans leurs discours et la contredirent dans leur conduite ! En la voyant qui s'approche, qui vient les juger, ils
ont frémi, ils ont poussé le cri d'alarme: « Montagnes, tombez sur nous ; enfer,. cachez-nous dans vos abîmes : Cadite super nos^ et abscondite nos. Notre jugement est fini, notre arrêt prononcé ; la croix, la croix seule par sa présence nous a jugés, nous a condamnés. Elle ne prêche que privations, et nous n'avons voulu que jouissances ; elle n'enseigne qu'humilité, que pauvreté, et nous n'avons recherché que gloire, que richesses et honneurs. (3 abîmes, ouvrez-vous donc, engloutissez-nous ! Pourquoi la discussion d'un jugement inutile ? Abscondite nos. » Mais prières vaines ! Il faut qu'ils subissent en face Farrêt de la croix et qu'ils en boivent la honte jusqu'à la lie.
Cependant le souverain juge paraît à la suite de la croix ; on le voit au plus haut des cieux dans tout l'éclat de la gloire et de la majesté, porté sur les chérubins et entouré de mille millions d'anges qui forment sa cour. Les cieux s'abaissent et il descend. Les justes, à cette vue, éclatent en transports: Ve?ii^ Domine Jesu, veni. L'éclat de sa gloire réjouit doucement leurs yeux, et la vue de sa majesté les enivre de bonheur. Oh ! que nous avons eu bien raison de l'adorer, de l'aimer et de le craindre ! Car qu'il est grand, qu'il est beau, qu'il est puissant et terrible ! que nous avons été sages de nous attacher à son service sans nous en laisser détourner par le plaisir ou la peine ! Adhœrere Deo bomim est. Les réprouvés au contraire, les prêtres surtout, ses ministres infidèles, ses traîtres amis, sont saisis
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d'épouvante, et le même éclat de gloire qui réjouit le regard des justes les confond, les terrasse, les écrase. Que de venir en présence d'un Dieu si terrible, d'une majesté si adorable ? Dans leur désespoir, ils ne savent où se cacher; ils appellent lamort^etla mort est sourde à leurs voix : Desiderabunt mori, et fufjiet mors ah eis. Cependant le souverain Juge est arrivé à son trône, il s'y assied, toutes les nations sont en présence ; le grand jugement va commencer, le grand procès va être instruit. Sujet de la deuxième partie.
DEUXIÈME POINT
Il est temps, a dit le souverain Juge, quele jugement commence par la maison de Dieu : Tempus est, ut incipiat jiidiciiim a domo Dei. Aussitôt un pasteur des âmes est amené, l'examen de sa cause ordonné, examen très sévère : Judiciumdurissimum , /lis qui prdesunt ; examen long et détaillé, hi accipient prolixiiis jiidiciwn. L'Esprit-Saint en avait prévenu par la bouche de saint Jacques, lorsqu'il disait pour modérer les désirs empressés des places : Nolite... maqistri fieri...; scientes quoniam majiis judicitim simiitis. Rien, en effet, n'est oublié dans l'instruction de ce grand procès : Tout y est raconté dans le dernier détail : Nihil est opertum, quodnon revelabitiir; et occultum.quodnon scAetur. Et le mal commis, et le bien omis, et Je bien mal fait, et les grâces reçues sans fruit, et le temps perdu ou mal employé : Nihil est opertum, quod
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non, etc. Et les actions et les paroles, et le principe qui aura fait agir ou parler, et les pensées et les arrière-pensées : Nihil est, etc. Et les exemples donnés aux confrères ou aux paroissiens, et les confessions sans amendement, et les communions sans amour, et les prières sans intention : Nihi/ est, etc. Encejour, dit le Seigneur, je prendrai ma lumière et, à sa lueur, je sonderai tous les lieux les plus cachés de Jérusalem, tous les plis et replis des cœurs, et jusqu'aux dernières divisions de l'âme : Scrutabor Jrrusalem in lucernis.
Je vous dirai : Vous étiez homme, chrétien, prêtre, confesseur, pasteur. Rendez-moi compte de tous ces titres ! Vous étiez homme. Où sont ces traits divins que je gravai dans votre âme en vous donnant la vie, cette droiture, cette sincérité, cette probité, cette justice, cette modération et cette décence parfaite qui font l'homme bon à mon image ? Où est ma ressemblance enfin? Cujns estima qo, hœc et supprscriptio?^'di\ei' vous pas traîné mon image dans la fange et ne l'avez-vous pas rendue méconnaissable ? Cujus est imago ^ etc.
Vous étiez chrétien. Où est cette robe blanche d'innocence dont je vous revêtis au baptême? Que sont devenus ces engagements solennels de renoncer au monde et à ses pompes, au démon et à ses œuvres, et de ne plus vivre que pour moi ? Quelle conformité y a-t-il entre votre vie et l'Evangile, cette loi si chaste, si sévère, si inflexible dont il
n'est pas un iota, un trait, qui ne doive trouver en vous son accomplissement ? ,
Vous étiez prêtre. Où est la science ecclésiastique^ science de la sainte Ecriture, pour évangéliser les autres et vous sanctifier vous-même ; science du dogme pour instruire Fignorant, réfuter l'incrédule, confondre l'impie, administrer les sacrements, traiter dignement les choses saintes ; science de la morale pour régler les devoirs de toute condition, de tout âge et de tout sexe, pour démêler les prétextes dont la cupidité se couvre dans les contrats et le commerce, pour appliquer les principes, embrasser leur ensemble et en déduire les conséquences ; science delà vie spirituelle pour diriger les âmes dans la voie des saints, conduire les pécheurs à la justice, les justes à la perfection ? Où est la sainteté que demandait mon sacerdoce, cet esprit pieux et recueilli qu'exigeaient la récitation journalière du saint office et le sacrifice de mon autel ?
Vous étiez confesseur. Où est cette exactitude à vous rendre au saint tribunal, ce zèle pour la sanctification de vos pénitents, cettefermeté pour maintenir la règle, cette douceur pour gagner le coupable, cette sagesse pour tenir toujours le milieu entre l'excessive rigueur et l'extrême condescendance, cet esprit intérieur enfin pour perfectionner les élus ?
Vous étiezpasteur. Où est la fidélité à la résidence, le zèle pour catéchiser et instruire, pour chercher
les âmes égarées et les ramener au bercail, pour faire cesser les abus et les scandales ? Où sont ces soins tendres et paternels des enfants, des pauvres, des malades, des ignorants, des pécbeurs délaissés? Où est ce respect pour mon temple, pour mon culte et tout ce qui s'y rapporte ? Où est cette vigilance enfin sur toutes les parties de la paroisse ? Cifstos, quid de nocte ? Que s'est-il passé dans ces nuits d'ignorance, de vice et de corruption où était plongé votre peuple, dans ces nuits dont vous deviez tenter d'arrêter les désordres par vos instructions et vos exhortations, par vos prières et vos larmes : Cifstos, quid de nocte? Il ne vous suffît par d'être sans reproche dans votre conduite privée. Innocent comme chrétien, vous périrez comme pasteur, sil n'est prouvé que les péchés de votre peuple ne vous sont pas imputables, que vous avez fait ce que vous avez dû pour le détourner du mal et l'amener à la pratique du bien.
Heureux, chers confrères, mille fois heureux celui qui pourra répondre sur tous ces points au juste juge et sortir vainqueur de cet examen ! Oh ! que sa gloire sera grande en ce jour ! Le Seigneur prendra plaisir à l'exalter, en présence de tous les peuples ; car c'est le jour dont il est écrit qu'alors Dieu rendra à chacun la gloire qui lui est due : Tune laus erit iniicinqiie a Deo. Bon prêtre, vous aimiez à cacher aux regards des hommes vos vertus et vos mérites, vos aumônes et vos saintes œuvres ; le monde vous oubliait ou ne pensait à
VOUS que pour vous censurer ; mais alors Dieu vous fera paraître au grand jour comme le soleil dans son midi: Educet quasi lumen jmtitiam luaui et judiciiim tuum tanquam meridiem. Il montrera aux nations cette vertu si pure, ce zèle si patient, si doux, si persévérant, ces intentions si droites, ces sentiments si élevés et si magnanimes, ces prières si ferventes que vous épanchiez dans le secret de sa face : Educet quasi lumen justitiam tuam ; car il a tout remarqué dans chacun de ses élus et n'a rien oublié. Lui-même a suivi de Fœil tout ce qui s'est passé dans l'intérieur de ce saint prêtre, toutes les bonnes pensées de son esprit, toutes les pieuses affections de son cœur, toutes ses paroles de charité, tous ses actes de zèle, et il le révèle à l'univers. Ce bon prêtre est tout surpris de ce détail ; il avait oublié tant de bonnes pensées, de pieux mouvements, d'actions vertueuses ; et ravi de ce qu'il entend ; « Oh ! s'écrie-t-il, qu'il fait bon servir le Seigneur ! qu'il est un dépositaire fidèle de tout ce qu'on fait pour lui ! rien n'est perdu au service d'un si bon maître : Scio cui credidi. » Mais, ô gloire inattendue ! voici que d'autres témoignages viennent se joindre à celui du souverain Juge : ce sont tous ses confrères qui proclament ses louanges devant l'univers assemblé et révèlent aux nations tout ce qu'ils virent en lui de pieux et d'édifiant, de doux et d'aimable ; ce sont les peuples qui eurent le bonheur de l'avoir pour pasteur et pour père, qui se plaisent à l'entourer
de leurs éloges, à dire tout le bien qu'il fit à leurs âmes, et à se serrer autour de lui comme sa conquête, sa couronne et sa gloire. 0 le beau jour de triomphe ! la belle fête que célébreront à Tenvi sa conscience quïl tînt toujours pure, ses confrères qu'il édifia, les peuples qu'il sauva, Jésus-Christ lui-même dont il procura la gloire ! Mais aussi malheur, mille fois malheur à celui qui ne pourra pas soutenir la rigueur de l'examen du juste Juge ! Ah 1 ici les paroles manquent et le tremblement de mes membres pourrait seul vous dire des choses si terribles. Eh ! qui pourrait raconter et la confusion de ce malheureux, et les accusations de toute créature soulevée contre lui, et les reproches de sa conscience ?
Quelle confusion quand le souverain Juge révélera à toutes les nations la nudité de cette âme sacerdotale sans mérite, sans vertu, dépouillée de tout bien spirituel? Ostendam ç/entibus jiuditatem tuam. Quelle ignominie de se voir en face des martvrs déchirés par les tortures, des confesseurs riches d'austérités et de pénitence, des apôtres et des hommes apostoliques suivis des peuples conquis par leur zèle, des saints de tout état et de toute condition apportant chacun ses mérites, et d'être soi-même les mains vides^ dépourvu de tout, dans une afPreuse nudité ! Ostendam gentihiis miditatem tuam. Quelle confusion de voir, dans un des bassins de la balance du souverain Juge, toutes les grâces du sacerdoce, tout
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le sang de Jésus-Christ^ bu à l'autel pendant un quart ou une moitié de siècle, et dans l'autre bassin, où il faudrait tant de sainteté pour faire équilibre, rien ou presque rien, aucune vertu solide : Ostendam gentilms nuditatem tuam. Et si le seul défaut de mérites est si accablant, que serace quand le souverain Juge illuminera toutes les consciences, révélera au grand jour les choses les plus cachées? Illuminabit abscondita tenehrarum etmanifestabit consilia cordium. Un homme pris en faute par un autre homme tombe dans la stupeur et la confusion. Que devenir donc et où cacher sa honte quand, la conscience étant ouverte à tous les regards, toutes les nations pourront y lire clairement tant de péchés secrets, tant de pensées et de désirs, tant d'amour-propre et de prétentions orgueilleuses, tant de mystères d'iniquité peut-être, manifestés alors sans aucun voile? Illwninabit^ etc. 0 quelle honte et quelle confusion ! Vous n'osiez pas avouer cette faute au ministre de la réconciliation sous l'inviolable sceau du sacrement ; et voilà que tout l'univers la connaît et connaît de plus la mauvaise honte qui vous a fait sacrilège et profanateur : Illuminabit, etc.
Encore si quelques personnes compatissaient à une position si affreuse ! Mais non : en ce jour Dieu irrité armera toute créature contre ses ennemis pour en tirer vengeance : Armàbit creaturam ad ultionem inimicorum . Là se présenteront devant
lui Jl'S milliers d'accusateurs et de témoins à charge ; ce seront tous ses confrères, qui, dans la même position et avec les mêmes moyens de salut que lui. se sont élevés à une haute vertu, comptant pour rien au prix du salut d'une âme les travaux et les fatigues, tandis que lui est demeuré toujours lâche, toujours négligent et pour son salut et pour celui de ses ouailles, toujours tiède, et souvent pire encore. « 0 Dieuî secrieront-ils, sa faute est sans excuse ce que nous avons fait, il l'eût pu faire. Bcus pf^l mortis. » Ce seront tant d'àmes qui, avec moins de moyens de salut que lui, ont su sélever à la sainteté, se conserver pures au milieu de la contagion du siècle^ recueillies parmi la dissipation des alTaires, humbles d'esprit et pauvres de cœur au sein des grandeurs et des riehesses, les saint Louis sur le trùne, les Maurice et les Victor dans la profession des armes, les Isidore dans les travaux de la campagne. « 0 Dieu ! s'écrieront-elles, ce que nous avons pu parmi tant de difficultés, il l'eût pu parmi tant de secours ; ee que nous avons pu dans le monde, il l'eût pu dans le sanctuaire : Reus est mortk. Et ici, qu'elles seront poignantes les accusations des laïques vertueux contre le prêtre coupable ! Son état était plus excellent que le leur, il avait plus d'instruction^ plus de grâces, plus de facilité et d'obligation d'être saint, et avec cela il s'est damné. Il se plaignait, lui prêtre, que le célibat ecclésiastique était trop difficile, et voilà une troupe innombrable de
vierges qui ont conservé sans tache le lis de la chasteté; que la mortification des sens était contre nature, et voilà des légions de marlyrs et de pénitents de tout âge et de toute condition qui ont porté dans leur corps la mortification de Jésus- Christ ; témoins irrécusables qui tous d'une commune voix s'écrient : « Nous avons pratiqué les conseils les plus pénibles de l'Evangile ; donc il en eût pu suivre au moins les préceptes : Pœus est inortis, » Ce seront tant d'âmes qu'il eût pu sauver par son ministère, s'il eût été ce qu'il devait être; et parce qu'il a été un prêtre lâche ou prévaricateur, elles se sont perdues. Furieuses contre l'auteur de leur réprobation : « 0 Dieu ! s'écrieront-elles, il doit périr avec nous, ce meurtrier de nos âmes qui s'en était fait le sauveur, ce juge téméraire qui vint au milieu de nous s'asseoir sur un tribunal pour y prononcer des sentences d'après un code qu'il ne connaissait pas ; ce médecin dont tout Fart fut de nous tromper, en nous dissimulant les plaies qu'il ne savait pas guérir ; ce guide qui nous a égarés, sous prétexte de nous conduire^ ce pasteur négligent, pendant le sommeil duquel l'homme ennemi vint semer au milieu de nous l'ivraie de l'erreur et du vice ; ce maître en Israël qui ne nous expliqua pas la doctrine, et nous livra ainsi sans foi, sans loi, à tous les crimes enfants de l'ignorance. Juste Dieu ! nous vous demandons sa mort pour venger la nôtre : Reus est mortis. » Ce seront les nations infidèles, Tyr et Sidon, Samarie et Ninive : « Et
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VOUS aussi, vous voilà comme l'un de nous: Siciit et nos nostri similis ! Vous, avec toutes les lumières de la foi, tous les secours de la religion, toutes les grâces du sacerdoce, ah ! vous méritez mille fois votre sort. Anathème au contempteur des grâces de Dieu : Reifs est mortis. » Ce seront les démons eux-mêmes qui rappelleront toutes les fautes commises ; ils ont tenu un compte exact de tout, croyez-en leur haine, et ils en concluent qu'il doit être leur victime pour l'éternité : Reus est mortis. Que dirai-je enfin? ô Dieu ! ne serai-je pas appelé moi-même avenir protester que je ne lui ai point caché votre justice, que je lui ai raconté la rigueur de vos jugements, et que, puisqu'il y a été insensible : Reus est mortis. Mais quand je me tairais, les pierres de ce séminaire, les autels, les chaires, le sacré tribunal, les murs mêmes de son église parleraient à ma place: Si hi tacuerint...^ lapis de pariete clamabit. Ils diraient ce dont ils ont été témoins, et les grâces du Seigneur et Fabus qui en a été fait, et les devoirs négligés, et le sacrilège, et la profanation, lapis de pariete clamabit. A tant de témoignages qu'opposera le malheureux accusé? Ah ! je le vois interdit, muet, confondu, et Ton s'aperçoit à la honte de son front que sa conscience lui redit en ce moment tous ses torts : Nunc reminiscor malonun quse feci. Elle lui rappelle tout le mal qu'il a fait, tant de temps perdu, une vie sans ordre et sans règle, ses exercices de piété omis ou mal faits, Tétude délaissée,
le soin de sa paroisse négligé, ses mauvais exemples donnés^ et par suite les péchés de tout son peuple qui retombent sur lui, s'amassent sur sa tête comme un poids effroyable de colère, les péchés de plusieurs générations, qui ont été la conséquence de son ministère mal rempli, et qui l'enveloppent de toutes parts, le serrent dans leurs cruelles étreintes, comme autant de reptiles affreux : Nunc reminiscor malorum qiœ feci. Hélas ! je pouvais si facilement être un saint, et je ne l'ai pas voulu ; la grâce de Dieu m'a tant pressé, et j'y ai résisté : Nunc reminiscor^ etc. Il entre dans la rage et le désespoir ; il sent qu'il n'a rien à répondre ; et sa conscience dépose plus fortement contre lui que tous ses accusateurs. Oh ! cruel et trop tardif remords ! repentir amer autant qu'inutile ! Et toutefois ce n'est encore là que le commencement des douleurs : Inititim dolorum hœc. Reste à subir la sentence du juge, plus terrible elle seule que toutes les circonstances qui Font précédée. Sujet de la troisième partie.