‹ Retraites pastorales et discours diversChapitre 4 sur 36 · VOLONTÉ PROPRE · texte numérisé non relu

VOLONTÉ PROPRE

désire sur la terre. Aussi les saints ont-ils toujours été les plus heureux des hommes. Elevés au-dessus de tous les événements, ils passaient leurs jours dans une sérénité inaltérable. C'était au dedans d'euxmêmes un calme continuel, que les désirs inquiets ne troublaient pas, que l'émotion des passions n'altérait jamais. « Je désire bien peu de chose, disait saintFrançois de Sales ; le peu que je désire, je le désire bien peu, et, si j'étais à renaître, je ne voudrais pas avoir un seul désir! » Voilà dans ce peu de mots le grand secret pour être heureux : Quid heatiuSy quid liberius nil desider cuite in terris? A la suite de ces réflexions, il y a bien lieu d'interroger notre conscience et notre vie, et de nous demander sous le regard de Dieu : Ai- je soin de tenir ma volonté propre soumise à une règle ? Me levé-je à heure tixe et commencé-je ma journée par l'oraison ? Récité-je mon bréviaire à heure réglée ? Mes exercices de piété, la visite au Saint- Sacrement, le chapelet, Tétude, la préparation des prônes, catéchismes, tout a- t-il son heure fixée? Ne mené-je pas une vie de caprices? N'ai-je pas une volonté opiniâtre qui ne peut souffrir la contradiction, une volonté inépuisable en désirs, en fantaisies, en dépenses, une volonté sans gêne qui fait attendre les pénitents ?

Résolutions : 1'^ De nous assujettir à un règlement de vie, qui fixera le temps du lever et du coucher, de l'oraison, du bréviaire, de la messe, de nos exercices de piété et de Fétiide ;

2° De nous rendre de bonne grâce à toutes les demandes des fidèles qui réclament notre ministère, sans jamais les faire attendre ;

3° De renouveler tous les jours à Dieu, à l'autel et dans Faction de grâce, le sacrifice de notre volonté propre et la résolution de ne jamais céder à ses caprices et à ses fantaisies.

Bouquet spirituel : Ecce venio ut faciam^ Deus, vohmtatem tuom.

MEDITATION

SUR

Deux dérèglements à éviter dans l'usage de notre jugement : 1» négliger de le consulter ; 2° lui laisser prendre trop de hardiesse et d'empire.

Adorons la sainte âme de Notre-Seigneur dans l'usage si pieux et si saint qu'elle a fait de son jugement : elle l'a toujours soumis avec un acquiescement parfait aux jugements de Dieu: Siciit cmdio^ jiidico ; toujours elle l'a dirigé selon les lumières de la sagesse éternelle qui habitait en elle : Ego sapientia habito in consilio^ et eruditis intersum cogitationibiis...; ambulo in medio semitarum jiidicii; et jamais elle n'a voulu s'arroger l'autorité de juger par elle-même : Ego nonjudico qiiemquam. Il y a plus : pendant les trente "premières années de sa vie, quoique alors ses lumières et ses connaissances fussent sans bornes, sa prudence et sa sagesse consommées, son jugement très parfait, ce divin Sauveur ne veut se conduire en rien par luimême. Pour nous guérir, dit saint Bernard, de la lèpre du propre jugement, il soumet son avis à celui d'une pauvre femme et d'un simple artisan, et se conforme avec une simplicité d'enfant à tous leurs sentiments : Et erot subditus illis. » Ravis

d'admiration à la vue d'un si divin modèle, prosternons-nous en esprit à ses pieds, louons-le, glorifions-le, aimons-le nous donnant ce grand exemple et confondons-nous en sa présence d'avoir au contraire fait nous-mêmes un si mauvais usage de notre jugement propre. On peut pécher de deux manières dans l'usage du propre jugement : par défaut et par excès. Par défaut, quand on néglige de le consulter ; par excès, quand on lui laisse prendre trop de hardiesse et d'empire. Prions Notre-Seigneur de nous faire bien comprendre dans cette oraison le dérèglement de ces deux abus et les fautes que nous avons à nous reprocher en cette matière.

I. Dieu a laissé l'homme entre les mains de son propre conseil: Deus ab initio constituit hominem^ct reliquit illum inmanu consilii sut; il lui a donné la faculté de discerner entre ce qui est bien et ce qui est malice qui est vrai et ce qui est faux, ce qui est convenable et ce qui ne l'est pas. Cette noble faculté qu'on appelle le jugement est un don que Dieu nous a fait, mais à condition que nous nous en servirons et que nous lui en rendrons fidèle compte. C'est comme un flambeau placé dans le fond de notre nature pour nous diriger à travers toutes les circonstances de la vie, et malheur à ceux qui ne suivraient pas le chemin qu'il leur indique ! Si tant de chrétiens, pour ne pas dire tant de prêtres, aiment encore le monde et ce qui est dans le monde, c'est que, sans vouloir juger

sainement et mûrement des choses, ils se plaisent à être séduits par de faux brillants et des dehors trompeurs : voilà pourquoi, malgré l'Evangile, ils estiment les richesses un bien, les honneurs et la gloire une chose à désirer, les plaisirs et la jouissance un sort digne d'envie. Si tant de prêtres font des imprudences qui paralysent le ministère ou en compromettent la dignité, c'est que chez eux la parole ou Faction va toujours avant le jugement ; c'est parce que ce prêtre ne mûrit pas dans le calme d'un jugement réfléchi ce qu'il doit dire en chaire, qu'il se permet ces paroles dures qui aigrissent, ces personnalités qui offensent, ces divagations qui ennuient, ces longueurs qui fatiguent, ces avis inopportuns, ces reproches amers, ces expressions peu mesurées qui mécontentent sans convertir ; c'est parce que ce prêtre au tribunal consulte l'impression du moment plutôt que son jugement éclairé des principes de la théologie, que ses décisions sont si hasardées et si souvent fausses ; il décide comme il lui vient à la pensée sans se demander par quel principe, et de là vient qu'il n'est et ne sera jamais qu'un confesseur de routine et non point un homme d'expérience ; car l'expérience consiste à avoir souvent appliqué les principes et réfléchi sur leur application. C'est parce que ce prêtre ne pèse pas dans la balance de son jugement les conséquences de ses paroles et de ses démarches, qu'il se permet envers ses pénitents certaines questions imprudentes qui ont des

suites si fâcheuses ; dans le commerce de la vie la fréquentation de certaines sociétés dont le monde se scandalise et dont la prudence chrétienne toute seule devrait le tenir éloigné ; dans les rapports avec les riches du monde et surtout avec ceux qui sont en autorité ces manques d'égards que réprouvent à la fois la religion et la bonne éducation ; dans les contradictions cette humeur qui brusque tout, ces partis extrêmes auxquels on se laisse aller ; dans toute sa conduite personnelle enfin ces manières peu ecclésiastiques, ces légèretés de parole et d'action, cet extérieur mondain et dissipé qu'un peu de tact et de jugement devrait seul lui interdire, quand les règles de l'Eglise ne seraient pas là pour le lui défendre. Oh ! quel mal ils font à la religion, quel mal ils se font à eux-mêmes^, les prêtres qui, au lieu de consulter leur jugement avant d'agir et de parler, ne prennent conseil que d'une imagination exaltée ou d'un esprit irréfléchi, ou d'une humeur exaspérée, ou d'un penchant qui attire, ou d'une routine qui entraîne ! N'avonsnous rien à nous reprocher en cette matière ? Un jugement calme et prudent a-t-il présidé à tous nos discours, à toutes nos actions, à tous nos rapports avec le monde, à tout l'ensemble de notre conduite? Hélas! peut-être combien d'imprudences! Examinons-nous devant Dieu.

IL La seconde manière dont on peut pécher dans l'usage de son jugement, c'est par excès et intempérance, quand on lui laisse prendre trop de har-

RÉF0R3IE DU JUGEMENT PROPRE 4 l

diesse et d'empire ; et voilà le grand défaut du siècle, défaut qui malheureusement a franchi les barrières sacrées et a passé du monde dans le sanctuaire. On se fait juge de tout, on tranche sur tout, on s'érige au fond de soi-même un tribunal d'où l'on prononce des sentences souv^eraines et sans appel sur les personnes et sur les choses. Tous les hommes, quels qu'ils soient, sont justiciables de ce tribunal : les jeunes gens y citent les vieillards, les disciples leurs maîtres, les sujets leurs supérieurs, et la hardiesse va jusqu'au point d'y faire comparaître et la personne sacrée des pontifes les plus vénérés et la seconde majesté des plus grands rois. Toutes les causes^ pour obscures et difficiles qu'elles puissent être, sont du ressort et de la compétence de ce tribunal : on n'a ni examiné les faits ni pesé les circonstances, on ignore mille incidents particuliers qui doivent entrer en balance ; n'importe, on sait à peine de quoi il s'agit et déjà l'on a jugé. Et ce qu'il y a de plus étrange, c'est qu'on veut que tout le monde tienne pour irrévo vocables les sentences de ce tribunal illégal et ses décisions pour infaillibles. Osez vous déclarer du sentiment contraire, on ne peut le souffrir, on conteste, on dispute ; il faut que vous cédiez, ou Ton vous accuse pour le moins de fausseté dans le jugement et dans les vues, et l'on ne songe pas à s'accuser soi-même de présomption et de suffisance.

Oh ! qui pourrait dire combien ce vice est injuste en lui-même ! C'est une usurpation du do-

maine de Dieu, auquel seul appartient le droit de tout juger et de tout censurer, et il n a donné ce titre à personne. Eùt-on ce droit, ce serait encore une injustice, parce que le plus souvent la sentence est prononcée au hasard, sans connaissance suffisante de la cause et sur des êtres qui ne sont point nos justiciables. La sentence fût-elle juste, ce serait encore une injustice de la soutenir avec tant d'opiniâtreté, parce que nous nous sommes trompés tant do fois qu'il est possible que nous nous trompions encore, et que le bon droit soit du côté de notre adversaire, et la déraison dans nos manières de voir. Vice injuste, vice abominable devant Dieu, nuisible à la charité, honteux et préjudiciable à nous-mêmes ! Gardez-vous^ dit l'Esprit-Saint, de vous attacher à votre jDropre jugement et de vous confier dans sa sagesse : Ne innitaris pnidentiœ lux... Ne sis sapiens ojnid temetipsmn ; carie Seigneur se plaît à confondre la sagesse de ceux qui se croient sages, et la prudence de ceux qui s'estiment prudents: Perdam sapientiam sapientiiim et prudentiam prudentium reprobabo ; il l'anathématise et la maudit : Vœ qui sapientes estis in oculis vestris ! Et comment, en effet, ù mon Dieu, n'auriezvous pas en horreur un vice qui porte atteinte à la foi, est une usurpation de votre domaine et un mépris de votre autorité ? Or tel est, par rapport à Dieu, le vice dont nous parlons. N'en soyons pas surpris, cette disposition à tout juger et tout critiquer détruit dans Tàme cette simplicité de foi,

cette soumission d'enfant, cette obéissance aveugle à tout ce que Dieu nous a révélé ou que l'Église prescrit ; habitué à regarder son propre jugement comme la règle unique de tout ce qui est vrai ou bon, on scrute les mystères, on censure même quelquefois les saintes cérémonies et les pratiques de l'Eglise. On ne s'arrête pas là : envahisseur du droit de Dieu, on condamne à la légère les actions, les sentiments, la conduite des autres. On descend jusqu'au fond des intentions, on va supposer le mal qui souvent n'y est pas ; on ne s'arrête pas encore là : on attaque Dieu dans la personne de ceux qu'il a faits dépositaires de son autorité ; on s'érige en juge de tous leurs actes, de toutes leurs démarches, de toutes leurs paroles, et par là on perd en soimême et on détruit dans les autres le respect qui leur est dû, parce qu'une fois qu'on s'est permis cette usurpation de juridiction, il est certain d'avance que l'autorité aura tort et qu'on s'estimera le seul qui voie bien les choses. L'orgueil^ qui n'aime point la dépendance, aime à s'en dédommager par la critique des supérieurs ; mais on ne sait pas de quel crime on se rend par là coupable devant Dieu, qui tient pour fait à lui-même tout ce qu'on se permet envers l'autorité : Qui vos audit me audit, qui vos spernit me spernit; devant Dieu, qui a reçu au pied de l'autel le jour de notre sacerdoce la promesse sacrée de respecter l'autorité par notre conduite et nos paroles : Promittis mik^ reverentiam ? nous a dit le pontife ; et les anges du

sanctuaire ont entendu notre réponse ; Promitto ; devant Dieu enfin qui entend que dans son Église les membres seront parfaitement unis et soumis au chef sous lequel ils travaillent, et rien n'est plus efficace pour dissoudre cette union, rompre ce nœud sacré que l'esprit de critique et de censure. Mais autant ce vice est abominable devant Dieu, autant il est nuisible à la charité : et comment la charité pourrait- elle exister avec cet esprit de critique qui ne trouve rien de bon que son propre ouvrage et sème le blâme à pleines mains sur tout ce qu'il rencontre ; avec cette opiniâtreté dans ses manières de voir qui enfante les altercations et les disputes et ne veut jamais céder; avec cette estime eniin de son propre jugement qui repousse avec dédain, combat avec animosité tout sentiment opposé au sien, méprise quiconque ne pense pas comme lui, lui refuse son amour, lui prodigue son aversion et sa haine, comme si toutes ses opinions avaient été érigées par l'Eglise en règles de foi, et que ce fût un crime de s'en écarter, et comme si d'ailleurs il était permis de mépriser et de haïr celui qui se trompe ? Mais, au contraire, supposez un homme détaché de son propre jugement, oh! que sa société est aimable! et comme la charité y règne ! Il ne juge et ne critique personne, il ne trouve point mauvais que les autres pensent autrement que lui ; aimable comme le sage dans toutes ses paroles, il ne dispute point, il ne conteste point : Non clamabit neqit-^ con-

tendet, et il aime mieux se laisser vaincre en cédant avec douceur que de l'emporter en disputant avec opiniâtreté, suivant l'avis de l'Apôtre : Noli contendere verbis.

Enfin le vice dont nous parlons nous est honteux et préjudiciable: honteux, car l'amour de notre propre jugement est la meilleure preuve de son extrême faiblesse. Un homme qui a tant soit peu l'esprit solide et le jugement sain n'en est pas à savoir que son jugement l'a souvent trompé et peut encore le tromper ; qu'ainsi ce serait une folie de s'y fier aveuglément, de tenir à ses manières de voir et de les préférer à celles des autres. De là vient que le vrai savant se défie de lui-même et que l'ignorant ne doute de rien ; l'opinion de sa propre excellence, qui fait qu'on estime son avis au-dessus de tous les autres, ne peut se trouver que dans une tête faible qui ne voit pas les choses ; celui qui se connaît soimême a pitié de sa misère et d'une présomption si déplacée. Et qui pourrait dire quel tort on se porte à soi-même par cette attache à son propre jugement ? On corrompt une des plus belles facultés de notre âme qu'on rend incapable de bien juger des choses, en la portant à ne juger de tout que par préjugé, à n'estimer que son avis, à idolâtrer ses opinions ; on ferme en soi tout accès à l'instruction et aux lumières des autres, parce que tous les avis qu'on reçoit,on commence par les soumettre à son jugement et à ses goûts^ et, s'ils

n'y sont pas conformes, on les rejette sans scrupule, on n'en prend que ce qui plaît, et non content de ce mépris, on les censure en toute rencontre et on déverse le ridicule sur ceux qui nous les ont donnés. On ne veut suivre que soi-même et son orgueil qui croit pouvoir se conduire par ses propres lumières et n'avoir pas besoin de conseil ; de là tant de fausses démarches, tant de fausses décisions, tant d'illusions et d'erreurs. Aussi, mon Dieu, vous nous apprenez par vos saints que celui qui n'écoute que son jugement n'a pas besoin de tentateur, et se suffit tout seul pour se perdre, que celui qui est attaché à son jugement se fait plus de tort à lui-même que ne lui en pourraient faire tous les démons ensemble et qu'il lui est impossible de se sauver : Perniciem œternam evadere impossibi/p ent quf'inquam proprio judicio confidentem.

Résolutions : 1° De veiller sur nos jugements pour les régler suivant les principes de la foi, aussi bien que sur nos paroles et nos actions pour éviter désormais toute imprudence ;

2° De nous abstenir de jamais critiquer personne ni censurer quoi que ce soit quand nous n'en sommes point chargés ;

3° De ne jamais soutenir notre opinion avec chaleur et animosité ; de savoir souffrir que les autres ne pensent pas comme nous et de déférer volontiers à leurs avis et à leurs sentiments.

Bouquet spirituel : Vœ gui sapicntes estis inocitlis vestris.

MÉDITATION

SUR

lo Maux que fait l'humeur immortiflée ; 2° biens que procure l'humeur domptée et soumise ; 3° moyens de gouverner et de réprimer son humeur.

Adorons et écoutons avecrespectNotre-Seigneiir nous déclarant, dans l'Evangile, que celui-là ne peut être son disciple et à plus forte raison son prêtre qui ne renonce pas à lui-même, c'est-à-dire surtout -à son humeur et à ses inclinations : Si quù vult venire post me, abneget semetipsum. Admirons et reconnaissons sa bonté, qui nous a mérité et qui nous donne son Saint-Esprit pour être en place de notre humeur le principe de toutes nos actions, le mobile de toute notre conduite : Quicumque Spiritu Dei aguntiu\ ii surit filii Dei. Après un tel présent dont nous étions si indignes, il a bien droit de nous dire par son Apôtre : Ne vous laissez point conduire par votre humeur et vos inclinations : Non quœcumque vultis, i lia faciatis ; m.d.is uniquement par le mouvement de l'esprit de Dieu : Spiritu ambiilate. Louons-le, bénissons-le mille et mille fois d'une instruction si importante, et témoignons-lui le désir que nous avons d'en profiter moyennant sa sainte grâce. Pour cela, méditons sérieusement devant Dieu les maux que fait l'humeur immortifiée, les biens que procure l'hu-

meur domptée et soumise, les moyens de gouverner et de réprimer notre humeur.

I. Entre les maux innombrables que produit l'humeur dans un prêtre, nous pouvons en distinguer quatre principaux :

V Toute piété où se mêle l'humeur est une piété de caprices, bizarre et inconstante, aveugle et mal entendue ; on veut être un saint, mais un saint à sa manière, selon ses idées et son goût; un saint brûlant de zèle pour réformer les autres, mais oubliant de se réformer soi-même ; fidèle à certains exercices de piété, mais infidèle à la pratique de la charité ; plein de l'esprit de pénitence, mais plus plein encore d'amour-propre et de vanité ; zélé pour faire ce que Dieu conseille, mais négligeant souvent ce qu'il ordonne ; tout de feu pour ce qui revient à son humeur, ce prêtre est tout de glace pour ce qui ne lui revient pas : aussi toutes ses vertus et toutes ses bonnes œuvres n'ont-elles d'autres principes que son humeur et par conséquent sont sans aucun mérite devant Dieu.

2° Il fait les choses qui lui plaisent parce qu'elles lui plaisent, et tout ce à quoi l'humeur et le tempérament ne le portent pas, ou il le néglige, ou il ne le fait qu'avec une extrême tiédeur, une incroyable lâcheté. Si on lui donne des avis, il prend ceux qui reviennent à son humeur et laisse là les autres. L'humeur est son unique conseiller ; et qui pourrait dire ici dans combien de fautes ce conseiller perfide le précipite? C'est Thumeur chagrine et

jalouse qui a immolé Abel, exilé Joseph, persécuté David; c'est l'humeur austère qui a égaré un Novat, un TertuUien, un Lucifer de Cagliari : leur caractère dur et amer ne voulut point reconnaître l'Église de Jésus-Christ dans cette mère sagement indulgente qui ouvre son seiu au repentir ; c'est l'humeur qui a précipité Arius dans l'hérésie, Photius et toute l'Eglise grecque dans le schisme. C'est rhumeur qui a en tous les temps produit dans le clergé la plupart des fautes dont l'Église a eu à gémir : quand on suit son humeur, ou fait toujours mal les choses, parce qu'on n"a point d'ordre dans sa conduite et dans ses actions et qu'on cède au caprice du moment. Tout ce qui se fait dans un accès d'humeur ne vaut rien, parce qu'alors on ne se laisse ni conduire par l'esprit de Dieu qui doit être l'âme de toutes les pensées, de toutes les paroles et de toutes les actions d'un prêtre, ni même par la réflexion qui doit présider toutes les démarches d'un homme sage. On brusque tout, on ne calcule rien, on heurte de front tous les obstacles ; la précipitation compagne de l'imprudence, l'amour-propre, la témérité, l'impatience, la présomption, sont les seules règles de conduite que l'on suit; et delà vient que des hommes raisonnables sur tout le reste sont intraitables dans tout ce qui touche à leur humeur, et les plus sages alors agissent souvent contre toutes les règles de la sagesse.

3° Mais entre tous les maux que fait l'humeur le

plus grand est la ruine de la charité et de l'union des cœurs ; car pour ne point choquer l'humeur des autres et n'en être point choqué, il faut être bien maître de son humeur, et savoir gouverner son caractère. Le genre humain est un assemblage d'humeurs diverses : point de naturel assez heureux pour ne déplaire à personne et pour que personne ne lui déplaise, point dliommepour qui tous les hommes soient faits et qui soit fait pour tous les hommes, de telle sorte qu'il est impossible que deux hommes vivent ensemble en charité, s'il n'y en a pas un qui se gêne pour ne point gêner, accommode son caractère ai\ caractère de l'autre. L'humeur vive et l'humeur pacifique ont peine à se souffrir; le caractère franc et sincère et le caractère politique et dissimulé se déplaisent ; le caractère railleur etHiumeur susceptible se froissent péniblement ; l'humeur grave et sérieuse et le caractère enjoué et folâtre s'allient mal ensemble ; la rudesse et la grossièreté ont peine à se concilier avec l'humeur polie, la curiosité et l'imprudence avec l'humeur discrète ; le caractère froid et le caractère tendre et sensible se font peine l'un à l'autre, et si à la place de caractères opposés vous mettez des caractères semblables, par exemple deux hommes également délicats et susceptibles, ou également fiers et impérieux, ou également bizarres et emportés, le mal n'en sera quelquefois que plus grand. Or, les hommes étant ainsi faits, comment la charité régnera-t-elle sur la terre, si on ne prend beau-

coup sur son propre caractère pour l'accommoder au caractère des autres, ménager leur délicatesse, respecter leur caprice. L'humeur sera toujours en guerre avec l'humeur qui lui déplaira: l'un voudra ce que l'autre ne voudra pas, ou tous les deux voudront ce qui ne peut être qu'à un seul ; de là les haines et les divisions qui partagent souvent non seulement les laïques, mais encore les prêtres au grand scandale des fidèles ; de la les antipathies et les aversions secrètes : « Son caractère ne me revient pas, son humeur me déplaît. » Avec ce prétexte, on se pardonne à soi-même toutes les fautes de pensées et de sentiments, de paroles et d'actions contre le grand précepte de la charité : de là les vivacités qui mécontentent, les impatiences qui fâchent, les paroles dures qui indisposent ; de là les divisions entre le prêtre qui a l'autorité spirituelle et le laïque qui a l'autorité temporelle dans la paroisse ; de là cette sorte de schisme entre le pasteur et une partie de son troupeau : une parole dure^ un geste d'humeur, c'en a été assez pour aliéner les cœurs, et, ce qui mériterait d'être pleuré avec des larmes de sang, pour inspirer aux pécheurs une aversion contre les prêtres, laquelle étouffe quelquefois, même à l'heure de la mort, toutes les pensées de conversion que la grâce peut faire naître dans les âmes.

4° L'humeur enfin, dans un prêtre, scandalise les fidèles : un pasteur dans sa paroisse doit être un spectacle de religion, de douceur et de charité

pour tous ses paroissiens, il le doit parce qu'il est une personne sacrée et que tout ce qui n'est pas saint souille un caractère si auguste, le dégrade et l'avilit aux yeux des peuples; il le doit, parce qu'il est tenu de se mettre en état de pouvoir dire à ses ouailles : Imitatores mei estote sicut et ego Christi; il le doit, parce qu'un père doit toujours à ses enfants un accès facile, un abord aimable, un accueil gracieux. Mais si, au lieu d'être un spectacle de douceur et de charité, le pasteur se laisse aller aux caprices de l'humeur et aux saillies du caractère, est-ce donc là un prêtre et le ministre de Dieu? se diront les fidèles. Est-ce là le modèle que nous devons imiter ? Et de quel droit vient-il nous prêcher la patience, la douceur, la charité, l'humilité, lui qui est si vif, si emporté, si dur, si capricieux? Et pourquoi tant nous gêner puisque le prêtre fait comme nous ? Sicut populus^ sic sacerdos. Et ainsi l'humeur du pasteur servira à autoriser les vivacités, les colères et les emportements, les paroles dures, les jurements, les traitements peu charitables. Tels sont les maux que fait l'humeur dans un prêtre. N'avons-nous point ici beaucoup de reproches à nous faire ? Examinons-nous devant Dieu.

II. Quels biens reviennent au prêtre d'avoir dompté et soumis son humeur? J'en distingue deux principaux : 1" Il se fait aimer ; 2"* il gouverne sagement.

Avec un bon caractère on se fait aimer partout,

on gagne la confiance, on édifie les fidèles. Et quel est l'homme sur la terre qui pourrait se refuser à aimer une humeur toujours égale, unie et sociable, un caractère toujours gracieux et aimable qui accueille tout le monde avec bonté, entretient a\^c affabilité, qui sait oublier et pardonner les torts, qui est toujours disposé à rendre service, actif sans être brusque ni pétulant, qui s'abaisse sans bassesse avec les petits et s'élève sans hauteur avec les grands, qui ne dédaigne personne et se fait tout à tous, comme l'Apôtre : Omnibus omnia factus ; parce qu'il sent qu'il est redevable à tous : Sapientibus et insipientibus debitor sum. Quand on sait gouverner son humeur, on rend heureux tout ce qui nous entoure, en souffrant tout de tout le monde sans rien faire souffrir à personne. Et comment n'en serait-il pas ainsi? Mais nous, jusqu'à quel point sommes-nous aimés dans notre paroisse? N'y a-t-il pas quelqu'une de nos ouailles qui a quelque chose dans le cœur contre nous ? Examinons-en la cause : nous la trouverons sûrement dans notre humeur ; c'est que nous n'avons pas accommodé' notre caractère au sien avec cette sainte industrie de TApôtre, qui se faisait tout à tous, et qu'ainsi il y a eu quelque chose ; c'est que peut-être nous nous sommes permis à son égard quelques vivacités, quelques paroles dures, un abord froid, ou du moins que nous ne lui avons point témoigné toute cette bonté, cette douceur, cette charité expansive qui

doit faire le caractère du bon pasteur. Il y a quelque chose dans notre caractère qui lui a déplu ou qui n'a pas été assez bon, assez liant, assez doux. Et ici il importe de remarquer une chose, c'est que plus les peuples sont pauvres et misérables, plus ils exigent de bonté de caractèiie dans le pasteur, parce qu'alors, étant portés à croire qu'on les méprise à raison de leur pauvreté, ils donnent aux moindres accès d'humeur de leurs prêtres l'interprétation la plus odieuse; mais au contraire, quand ils se voient aimés et traités cordialement, ah ! alors ils ne savent comment reconnaîtiT le bon caractère qui s'abaisse jusqu'à eux, et leur cœur n'a point à leur gré assez d'attachement et d'estime. Alors que ne peut pas le pasteur au bon caractère ?

L'humeur domptée et soumise fait aimer; l'humeur domptée et soumise fait encore gouverner saoement. Étant maître de soi et de son humeur, le prêtre traite les choses et les personnes avec une sage réserve, une prudence délicate; il sait user envers tous des égards et des ménagements convenables ; ferme sans opiniâtreté, indulgent sans faiblesse, il sait à propos céder et résister, reprendre et dissimuler, offrir et refuser; ce n'est point la passion qui l'emporte, riiumeur qui l'entraîne, mais la raison qui le guide, la foi qui le dirige ; s'il rencontre sur sa route des obstacles aux desseins qu'il poursuit, il ne s'irrite ni ne se rebute, il n'essaye point de les renverser avec une impétuosité téméraire, ni ne recule point devant eux avec une

timide lâcheté, mais il étudie avec calme les moyens à employer, et jusqu'à ce qu'il les ait trouvés, il attend sans rien brusquer ni rien précipiter; et ce qui assure le succès de ses entreprises, c'est cet enchaînement de démarches et d'actions, cette suite de projets et de vœux, ces fonds d'attention et d'exactitude, de sagesse et de raison, qui n'est possible qu'à Tàme maîtresse d'elle-même, et serait incompatible avec les caprices de l'humeur. Est-ce ainsi que nous avons gouverné jusqu'à présent ?

III. Puisque Thumeur indomptée fait tant de maux et l'humeur soumise tant de biens, cherchons donc devant Dieu les moyens de réformer et de gouverner notre humeur. Le premier, c'est d'étudier notre caractère et d'en examiner tous les défauts. Personne n'a par nature un caractère entièrement bon ; il y a dans tous quelque chose de vicieux à réformer, parce que le péché originel a gâté tout notre être ; et ce mal à réformer, nous ne pouvons le connaître qu'en nous étudiant à fond, soit parce que Tamour-propre cherche à nous le cacher, soit parce qu'il en est des caractères comme des visages, il n'en est pas deux entièrement semblables ; chacun a son naturel^ son tempérament moral, la trempe propre de son cœur. Il faut donc pendant cette retraite étudier notre caractère, etc.

Le deuxième moyen, c'est de travailler constamment et sans relâche à contredire nos inclinations et à maîtriser notre humeur. Saint François

de Sales avait reçu de la nature une humeur bouillante et colère, saint Ignace un caractère vif et impatient, saint Vincent de Paul une humeur dure et difficile ; mais ces grands saints, ayant résolu dans une retraite de changer leur humeur, s'imposèrent la loi de ne passer aucun jour de leur vie sans remporter quelque victoire sur eux-mêmes par quelques actes contraires à cette humeur et à ce caractère qu'ils avaient résolu de dompter ; et saint François de Sales pendant dix-huit ans, saint Vincent de Paul pendant vingt-cinq an^, se rendirent tous les jours dans leur examen particulier un compte rigoureux des victoires remportées pendant la première moitié du jour, promettant à Dieu de faire encore mieux pendant la seconde : voilà comment ils se formèrent ce caractère si bon, si aimable qui rend et rendra à jamais leur mémoire délicieuse devant Dieu et les hommes ; et c'est ainsi que nous-mêmes nous viendrons à bout de notre caractère, si nous savons chaque jour réprimer ses saillies, combattre ses penchants, captiver ses inclinations.

Le troisième moyen, c'est de ne jamais parler, agir ou prendre un parti dans le moment où nous sommes émus ; alors la passion qui est aveugle, l'humeur qui est imprudente nous entraînerait: taisons-nous, laissons passer les premiers bouillons de la nature et attendons pour parler ou agir que nous soyons calmes ; ce sera alors le moment de la réflexion et de la sagesse ; alors nous

verrons mieux les choses. Un homme d'un grand sens avait coutume de dire : « Je ne réponds pas parce que je suis ému. » Interrogeons ici sérieusement notre conscience et voyons ce qu'elle nous répond à ces questions : Ai-je pris sur moi pour avoir un caractère toujours égal? Ne me laissé-je point aller à des accès de mauvaise humeur quand les pénitents m'ennuient, quand les enfants sont dissipés, quand les grandes personnes ne me comprennent pas ou me font des réponses grossières et inciviles? N'ai-je point blessé les pauvres par des paroles offensantes? Ne m'arrive-t-il pas de brusquer les gens qui me déplaisent? Dit-on de moi dans la paroisse que j'ai un bon caractère, que je suis d'une humeur douce, patiente et toujours aimable ?

Résolution d'employer ces trois moyens, que nous venons d'indiquer.

Bouquet spirituel : Si guis vult venire post me^ abneget semetipsum.

MEDITATION

1<» Gravité du péché contraire à l'humilité; 2° avantages inappréciables qui se trouvent dans la pratique de cette vertu.

Adorons le Fils de Dieu descendu du ciel en terre pour nous enseigner l'humilité par sa céleste doctrine et plus encore par ses exemples , puisque toute sa vie, de Bethléem au Calvaire, n'est qu'une leçon continuelle d'humilité. Reconnaissons qu'après que sa Majesté éternelle s'est constamment humiliée, ce serait à nous une impudence intolérable de nous enfler d'orgueil et de vanité. Rendons tous nos devoirs à ce Dieu humilié et prionsle de nous faire bien comprendre : 1" La gravité du péché contraire à Thumilité ; 2° les avantages inappréciables qui se trouvent dans la pratique de cette vertu.

I. Et d'abord la gravité du péché contraire à l'humilité, particulièrement dans un prêtre. L'estime de soi déplaît tant à Dieu, qu'il l'accable de ses anathèmes : Vœ qui sapientes estis inoculis vestris et coram vohismeùpsis prudentes^ qu'il lui préfère la misère profonde, confondue et humiliée, déclarant

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le juste qui se complaît en lui-même plus éloigné du royaume des cieux que le pécheur chargé d'iniquités qui se méprise lui-même : nous en avons pour preuve la parabole du pharisien et du publicain. Et nous ne devons pas en être étonnés.

Dieu, étant la vérité et la justice éternelle, doit haïr souverainement l'injustice et le mensonge : or, que l'homme s'estime soi-même, se complaise dans ce qu'il a ou dans ce qu'il est comme dans son propre bien, c'est une injustice, c'est, par un larcin sacrilège, s'attribuer le domaine de Dieu, puisque tout cela est à Dieu, à Dieu qui ne l'a pas donné, mais qui l'a prêté, à condition qu'il en demeurera propriétaire exclusif et que Fhomme, qui n'en est que l'économe et l'administrateur, lui en rendra fidèle compte : Quid habes quod non accepisti? Si auteni accepisti^ quid g loriaris quasi non acceperis? Et c'est encore un mensonge : car examinons notre passé, notre présent, notre avenir, nous nous trouverons partout méprisables.

Dans le passé, qu'avons-nous été ? Un misérable qui s'est fait bannir du ciel et condamner aux peines éternelles ; un rebelle contre son Dieu et un ingrat envers son bienfaiteur ; un traître qui a violé ses serments, et un déicide qui a crucifié Jésus-Christ dans son cœur et foulé aux pieds le sang d a Testament. Et qui pourrait dire tout l'excès du mépris que doit avoir pour lui-même un pareil coupable, surtout s'il est revenu plusieurs fois à ce grand attentat ? Dans le présent que sommes-

nous? Inconstance dans nos résolutions, faiblesse dans les tentations^ indiscrétion dans les paroles, susceptibilité dans l'amour-propre, distraction et froideur dans les prières, négligence, vaine complaisance ; toujours quelque mal mêlé dans les meilleures actions ; ténèbres et obscurité dans l'intelligence , erreurs et incertitude dans le jugement , extravagances dans l'imagination, ignorance dans ses connaissances ; ce qu'est notre cœur : abîme oii tous les vices sont en germe, où toutes les passions ont leur racine, cloaque infect d'oii l'amour-propre et l'orgueil, le plaisir et la sensualité, l'ambition et l'amour des richesses, exhalent sans cesse leurs malignes vapeurs. Dans l'avenir, que serons-nous? Nous n'en savons rien, sinon que nous serons capables de tous les vices ; qu'il n'est pas un péché commis par autrui que nous ne puissions commettre nous-mêmes, si la grâce de Dieu ne nous retient ; sinon que nous devons dire à Dieu : « Ce matin, Seigneur, défiez-vous de moi; car si vous n'y prenez garde, aujourd'hui je vous trahirai. » Ohî que l'estime de soi doit donc être odieuse à Dieu, la vérité souveraine!

Et toutefois il ne hait pas moins dans ses créatures le désir d'être estimé parce que lui seul est le Roi de la gloire : Deus ipse est rex glorisB ; l'estime, l'honneur et la louange sont un domaine qui lui appartient exclusivement: Sali Deo honoretgloria, qu'il ne veut point cédera d'autres : Gloriam meam alterinon dabo ; d'où Pierre de Blois conclut que

l'humilité 61

vouloir pour soi de l'honneur, de l'estime et de la gloire, c'est attenter à la propriété de Dieu, c'est faire un vol sur le bien même de Dieu: Fur ctlatro eUqui sibi aliquid ylorix usurpare audet.

Et ce qu'il nous importe ici de remarquer, c'est que ce crime est bien plus grand dans un prêtre que dans le reste des chrétiens : quand saint Paul parle des prêtres qui dans les fonctions saintes cherchent leur propre gloire, il ne sait comment qualifier ce crime. Le moins qu'il en puisse dire, c'est de Ydi^^peler un adultère: /l6?î///e;'«/i/e5 verbum Dei. Au lieu de se servir de la parole sainte, comme ce grand apôtre, pour engendrer des enfants à Dieu : Per evangelium ego vos geniii^ ces prêtres emploient cette chaste parole à engendrer des admirateurs de leur personne^ des louangeurs de leur propre esprit. N'est-ce pas là un véritable adultère? Adultérantes verbiimDei. Ily a plus, c'est un attentat de félonie contre Dieu, un crime de lèse-majesté divine au premier chef. Dieu, le grand Roi de l'univers, voyant du haut de son trône les peuples infidèles à lui rendre l'honneur et l'estime qui lui appartiennent, envoie ses prêtres pour rappeler au devoir ces cœurs égarés, à peu près comme un prince puissant délègue dans les provinces rebelles un ministre de sa droite pour rallier autour du trône les sujets peu soumis; et voilà que les prêtres, se constituant eux-mêmes chefs de la révolte, cherchent à régner dans les cœurs et non pas à y faire régner Dieu, à se concilier l'estime

et la louange et non pas à la procurer à Dieu ! N'est-ce pas là une sacrilège révolte ? Dilexerunt gloriam hominuni inagis qnam gloriam Dei. Rien donc de plus odieux à Dieu que l'estime de soi et le désir de l'estime.

Et maintenant qui pourra en dire les suites funestes ? De là tous nos mérites perdus : qui estime sa piété la tue, qui se complaît dans ses bonnes œuvres se les rend inutiles, qui fait cas de sa vertu lui donne la mort, qui désire être estimé des hommes pour le bien qu'il fait a reçu sa récompense en ce monde et n'aura rien dans l'autre : Amen dico vobis, recepenmt mercedem suam. Quoi de plus désolant? On avait beaucoup travaillé, on s'était donné beaucoup de mal, avec ses succès on pouvait acheter le royaume du ciel ; et voilà qu'au lieu de cette grande et immortelle récompense, on ne songe à en tirer que le misérable avantage d'une réputation passagère, d'une estime frivole : J??2e^ dico. — De là tous les dons de Dieu convertis en poison. Qui se complaît dans son esprit et cherche à le faire voir aux autres attire sur soi le châtiment des orgueilleux ; mieux vaudrait pour lui être le dernier des ignorants; qui estime les qualités de son cœur et s'en glorifie, y met un ver qui les ronge et les gâte dans leur racine ; qui s'estime davantage pour les grâces reçues, les tourne à sa perte et sera puni comme voleur des dons de Dieu. —Delà l'union rompue, la charité refroidie, la paix troublée; toutes les di-

visions qui arrivent ou entre les prêtres, ou entre le pasteur et son troupeau, viennent presque toujours d'un froissement d'amour-propre : Intcr superhos semper jurgia .s7^;?/; celui qui s'estime lui-même se persuade que tout lui est dû et que devant lui tout doit céder; la plus légère résistance l'irrite, le reproche le plus modéré l'aigrit, le moindre manque d'égards le révolte : îaitium ornnu peccali est sifperbia ; comme il se place à une grande hauteur dans sa propre opinion, il veut être encensé par tout le monde, et quand on ne l'apprécie pas à son gré, il s'indigne comme un monarque qu'on voudrait (h'trôner : L'bi fuerit superbia^ ibî erit et contumelia ; iibi mitem est humilitas^ ibi et sajnentla. — De là le ministère frappé de stérilité, car il est écrit : Maudit celui qui se plait et se confie en l'homme, c'est-à-dire qui se plaît et se confie en lui-même, puisque lui-même n'est qu'un homme : Maledlctus liomo qui confidit in homine. Et voilà d'où vient souvent le peu de succès des travaux du pasteur : c'est qu'il n'est pas humble, c'est que l'estime de soi, la confiance dans ses efforts plutôt que dans le secours d'en haut, l'amour-propre et le désir d'être estimé gâtent l'œuvre de Dieu: Dieu ne veut point d'orgueilleux pour son œuvre , et dans nos paroisses il y en a beaucoup. — De là enfin cet aveuglement incroyable où tombent les orgueilleux ; comme on veut bon gré mal gré s'estimer encore, on fermetés yeux sur toutes ses misères pour ne se voir que du bon côté ; dès lors on prend

toutes les louanges pour des vérités, tous les égards pour des dettes qu'on nous paye : Gloriain prœcedit humilitas... Contritionem prœcedit superbia et ante rïiinam exaltatur spiritus ; dès lors on se persuade qu'on est propre à toutes les places, qu'on en sait assez pour tout décider de prime abord et ne jamais douter ; dès lors, comme les enfants de Babel, on ne songe plus qu'à se faire valoir: Celehremus nomen nostrum. Celebremus ! à ce mot on perd la tête et le sens ; on croit se faire valoir en mettant un grand luxe dans son ameublement, une recherche toute mondaine dans sa mise, jusqu'à porter quelquefois même des bijoux, une affectation d'élégance dans toutes ses manières, et on est assez aveugle pour ne pas voir que par là on se fait profondément mépriser, que ce que le monde estime et honore le plus dans un prêtre, c'est la simplicité, c'est l'élévation et la grandeur d'âme qui foule sous les pieds toutes ces petitesses, qui s'interdit toute dépense superflue pour donner plus aux pauvres : aveuglement pour l'extérieur, qui n'est rien encore près de Taveuglement pour Tintérieur. Oh ! qui pourrait dire toutes les folies et extravagances et les rêves d'ambitiondont se berce l'imagination de Torgueilleux? Si tout cela était produit au dehors, on ne pourrait retenir son rire à moins de verser des larmes sur un tel aveuglement; on est ivre, on ne voit plus rien.

II. Mais en matière d'humilité comme dans toutes les autres vertus, il ne suffit pas d'éviter le mal,

il faut encore pratiquer les actes positifs et entrer dans les dispositions que cette vertu commande. Heureuse l'âme qui est dans une disposition habituelle d'humilité et se plaît à en répéter les actes comme à en pratiquer extérieurement les exercices ! Elle est toujours bien avec Dieu, toujours bien avec le prochain, toujours bien avec ellemême. Elle est bien avec Dieu : car, quand Dieu voit une âme qui s'humilie en sa présence, il ne peut résister à ce spectacle, son cœur s'attendrit, son oreille s'ouvre à sa prière : Humilium semper tibi j^lacuit deprecatio... oratio humiliantis senubes penetrabit. .., et non discedet donec Altissimus aspiciat; il s'abaisse, il lui donne sa grâce, ii lui accorde sa protection, il lui révèle ses secrets, il l'attire doucement à lui : Himiilem Deus diligit et consolatw\ huniili honiini se inclinât^ hinnili lirgitiir gratiani magnam^ et post ejiis depressioneni levât ad gloinam; humili sua sécréta révélât, et ad se dulciter trahit et invitât. L'humilité est si agréable à Dieu, qu'elle tient lieu auprès de lui de tous les autres sentiments. Le publicain ne sait rien dire, mais il répète une parole d'humilité : Deus, propitius esta mihipeccatori; et cette parole lui vaut tout, elle lui vaut sa justification. A la sainte messe, au divin office, dans nos oraisons, actions de grâces, visites du Saint-Sacrement, nous nous trouvons froids, secs, insensibles, faciles à distraire : servons-nous de ces misères mêmes pour nous enfoncer plus avant dans l'humilité, dans les bas sentiments de

nous-mêmes devant la grandeur et la sainteté infinies de Dieu, et notre prière comme celle du publicain sera parfaite.

Si l'homme humble est si bien avec Dieu, il n'est pas moins bien avec le prochain. Car se regardant comme le dernier de tous, il est plein d'égards et d'attentions pour tout le monde, il prévient tout le monde d'honneur et de respect, il souffre les contradictions, les défauts d'égards, les mépris même et les reproches comme choses qui lui sont dues ; il croit que personne ne lui doit rien et qu'il se doit tout à tous ; en lui point de ton tranchant^ d'attache à son sentiment, d'air de hauteur, tout est humble, simple, bon, aimable ; et comment pourrait-on ne pas vivre en charité avec un tel homme?

Enfin il est bien avec lui-même. Celui qui s'estime et veut être estimé est nécessairement malheureux, et chaque jour mille circonstances viennent détremper sa vie d'amertume : tantôt c'est une préférence accordée à un autre, un succès imparfait ; c'est un mot de blâme, de critique et de raillerie ; tantôt c'est un geste, un regard, un oubli d'une personne qui devait lui rendre tel honneur ; d'autres fois, c'est imagination pure ; et dans ces riens il trouve de quoi se désoler et s'abattre. Mais l'homme humble est toujours content, toujours calme et tranquille ; il reçoit les peines avec douceur, sachant qu'il les mérite, il voit les avantages des autres

sans chagrin, estimant la dernière place trop bonne pour lui ; les paroles qui touchent à sa réputation ne l'afïectent point, content que les autres pensent de lui ce qu'il en pense lui-même. Ainsi affranchi des jugements humains, il est calme 'et immobile comme le rocher au milieu des vagues des opinions qui voni et viennent, et goûte la paix et la félicité promises aux humbles : Discite à me...^ et invenietis requiem animabus vestris.

Regardons attentivement dans notre âme, et voyons où nous en sommes relativement à cette vertu si essentielle : ne suis-je pas entaché du vice de Torgueil, m'estimant et voulant être estimé, quoique la vérité me crie que je suis méprisable, comme abîme de corruption, réceptacle de tous les vices qui sont en germe dans mon cœur, à ce point qu'il n'est pas un crime dont je ne sois capable, si la grâce de Dieu ne me retenait, et que d'un autre côté je suis incapable de tout bien, de toute vertu, incapable d'un mot, d'une pensée utile au salut ? Nonobstant de si légitimes sujets d'humiliation, ne suis-je pas plein de moi-même, entêté de mon mérite et démon excellence? N'ai-je pas l'injustice de vouloir être estimé et approuvé en tout? Un défaut d'égards me fâche, un reproche me révolte, un air de mépris m'indigne ; je suis susceptible à l'excès ; comme au contraire la moindre louange me chatouille le cœur, le moindre succès m'enivre; j'ai des prétentions sans fin qui feraient rire de moi si on lisait

daiis mon imagination tout ce qui s'y passe. L'amour-propre ne domine-t-il pas dans la plupart de mes conversations? J'y parle de moi. Je veux donner bonne opinion de moi ; je souffre d'entendre louer ou estimer un autre que moi. Oh! que je suis loin de l'humilité de l'âme qui se méprise !

Eésolution de graver bien avant dans notre mémoire et surtout dans notre cœur trois maximes de Ylmitaiion sur l'humilité ; de les écrire même sur le cahier de nos résolutions et de les confronter tous les jours pendant quelques instants avec nos sentiments, et notre conduite. Ces maximes, les voici : Utilissima lectio sui ipsius despectio. Non réputés te aliquid profecisse, nisi omnibus inferiorem te esse sentias. Qui bene seipsum cognoscit, sibi ipsi vilescit, nec laudibus delectatur hiimanis.

Bouquet spirituel : Ama nescivi et pro nihilo reputari.

MEDITATION

SUR

1° Nécessité de cette vertu ; 2° ses avantages.

Adorons la douceur infinie de Dieu tant célébrée dans les saintes Écritures : 0 quam bonus et siiavis est Dominus ! Tu, Domine , svaviset mitis et miiltœ misericordiœ omnibus invocantihus te. Suavis est misericordia tua ; psallite nomini ejus^ quoniam suave. Tous les jours ses commandements sont méprisés, ses vérités blasphémées, les droits de son empire violés, et parmi tant de désordres propres à provoquer sa colère, il est calme et doux, il garde un grand silence, il voit tout et il dissimule, il considère tout et il se tait. S'il se montre, ce n'est dans le cours ordinaire des choses que par des actes de douceur : par la grâce qui frappe doucement à la porte des cœurs, appelle, excite, invite avec une patience et une suavité non pareille; par sa bonté, qui fait lever son soleil sur les méchants comme sur les bons, et verse la pluie sur le champ du pécheur comme sur le champ du juste. 0 Dieu, doux, débonnaire et patient envers tous, suavis Dominus universis^ j'adore, j'admire, je loue, je bénis et j'aime votre infinie douceur. Oh ! qui me donnera de l'imiter, d'en retracer les

traits divins dans ma conduite, mes paroles et mes manières ! Gest pour cela, ô mon Dieu, que je suis ici, prosterné à vos pieds. Faites-moi bien comprendre la nécessité et les avantages de cette vertu divine.

I. La douceur est une vertu que nous devons à Dieu, au prochain et à nous-mêmes. Nous la devons à Dieu, car il nous en fait une obligation dans mille passages de l'Écriture : Servum Domini 71011 oportet litigare,sedmaiuuetum esse ad omnes^ dit-il par la bouche de saint Paul. Tti...sectarevero mamuftudiaem^ ajoute le même apôtre, et il répète la même doctrine en plusieurs endroits de ses épîtres : Exhibeamm nosmetipsossicut Deiministros in raulta patientia..,, in longanimitate^ in suavitate.,.^ in charitate non ficta; tant il était persuadé que le ministère évangélique est un ministère tout de charité et de douceur. Mais c'est surtout par la bouche de Jésus-Christ que Dieu s'est pluànous intimer ce commandement : «Apprenez de moi, nous dit ce prince des pasteurs, que je suis doux de cœur: Discite a me quia mitis swn corde; je vous envoie au milieu du monde pour y être doux comme des agneaux, simples comme des colombes : Mitto vos siciit agnos. . . e^tote.. . simplices sicut columhœ; c'est à la douceur des agneaux et des colombes, à la douceur fruit de la charité et de l'amour, que je veux qu'on vous reconnaisse pour mes disciples: In hoc cognoscent omnesquia discipuli mei estis,si dilectionem habueritis. Si votre cœur n'est pas dans une

disposition de douceur à l'égard du moindre de vos frères, je vous défends d'approcher de mon autel ; allez vous réconcilier avec lui. et vous viendrez ensuite faire votre offrande : Vadcprius reconcilkiri. Si votre frère vous frappe la joue, présentez l'autre joue, plutôt que de vous exposer à perdre la douceur ; s'il enlève votre tunique, abandonnezlui votre manteau plutôt que d'en venir à des contestations où la douceur pourrait être compromise: Prœbe illi et alteram... ; dimitte et pallium. Ce sont là les paroles de notre Sauveur; mais ses actions nous prêchent encore bien plus fortement la douceur : Qiios prœscivit et praedestincwit conformes fîeri imaf/inis Filii sui. YX que voyons-nous en effet dans la vie de ce divin Sauveur, sinon une douceur inaltérable? C'est un bon pasteur^ un tendre père, un fidèle ami. Comme il supporte avec bonté les défauts de tout le monde ! Comme il souffre avec patience les grossièretés de ces douze bateliers ignorants et charnels, qui font sa compagnie habituelle pen* dant trois années entières ! Comme il éclaire leur ignorance! Comme il se rabaisse à leur niveau pour leur insinuer sa doctrine, employant des paroles simples, des comparaisons sensibles de la semence, de la moisson, d'un arbre, d'une bergerie, d'un fermier, d'un vigneron, d'un laboureur, d'un enfant prodigue ! Tel est le caractère de la douceur : elle se prête à tout. Il a des rapports avec les pécheurs et les plus grands pécheurs ; mais ce sont toujours des rapports de douceur, de tendresse et

de miséricorde. Que les pharisiens s'en scandalisent, qu'ils l'appellent l'ami des pécheurs : il ne diminuera rien de sa douceur à leur égard, et cette douceur convertira la Samaritaine, touchera les Zachée, ramènera les Madeleine, prononcera des paroles de pardon sur la femme adultère et couvrira de confusion les faux zélateurs de la loi. Ne disons rien de sa douceur dans sa passion et de sa prière en mourant : Pater ^ dimitte iliis, non enim sciunt qiiid faciunt. Cela se médite, mais ne peut se dire.

Oh ! que pourront répondre à ces exemples du Fils de Dieu les pasteurs qui traitent durement leurs peuples, qui accueillent les pécheurs avec froideur et insouciance ? Hélas ! il est impossible qu'ils fassent le bien dans leurs paroisses ; car, comme disait saint Vincent de Paul dans son langage simple et naïf, tous les hommes en sont logés là, qu'ils veulent être traités avec douceur, nul ne veut être corrigé par humeur, repris avec dureté. Si^ dans la chaire sacrée, au lieu de faire entendre les pressantes invitations d'un père qui appelle son fils égaré, on ne fait entendre que les paroles dures d'un maître en colère, que les reproches amers d'un homme mécontent, on aliénera les esprits, on aigrira les cœurs, et voilà tout le résultat de la prédication sans douceur. Si au saint tribunal, au lieu de réchauffer dans les entrailles de sa charité le pécheur froid et glacé, au lieu de le forcer, comme un autre Ambroise, à pleurer ses

péchés, en les pleurant soi-même le premier, on accueille froidement, on parle durement, on reproche avec aigreur, le cœur se fermera, la conliance s'éloignera, et au grand malheur des âmes la crainte d'un maître sévère liera la langue qu'allait délier la touchante tendresse d'une mère, on éloignera peut-être à jamais d'un tribunal où la douceur et la bonté eussent fait revenir avec joie. Si, dans les rapports particuliers, on se laisse aller à rimpatience de Thomme, aux saillies du caractère et aux fougues de l'humeur, les peuples ne verront plus dans le pasteur le prêtre, le ministre de Dieu, mais un homme comme un autre, et dès lors quel fruit pourrait produire son ministère? Les affliges ne viendront plus déposer leurs peines dans son sein, les ignorants lui demander le pain de l'instruction, les hommes divisés l'établir juge et pacificateur de leurs différends, et son exemple sera dans l'esprit de ses paroissiens la justification de leurs impatiences et de leurs duretés envers les autres. Aussi Fénelon nous dit-il que pour être pasteur des âmes ce n'est pas assez d^êtrepère, il faut encore être mère par sa tendresse, sa douceur et son affection ; aussi saint François de Sales tenaitil ce mot pour un axiome : tout par douceur, rien parforce^ la rudesse gâte tout, ferme les cœurs, engendre la haine et l'opiniâtreté. Sur quoi Bossuet fait cette belle remarque, qu'on peut contraindre et forcer les créatures inanimées et sans raison ; mais pour le cœur humain, il ne se régit pas tant

par puissance qu'il se ménage par art, se conduit par industrie, se gagne par douceur: ici la force n'a rien à soumettre, la puissance rien à gouverner, parce qu'il s'agit d'amener à Dieu des victimes volontaires, de former des enfants et non pas des esclaves. Donc, messieurs, nous devons la douceur au prochain ; j'ai ajouté que nous nous la devions à nous-mêmes, et la raison en est que l'impatience et la vivacité bannissent du cœur la sagesse dont on a besoin pour conseiller, l'onction pour exhorter, l'attention pour prier, la vigilance pour observer ses paroles et ses démarches : ces vérités se sentent assez d'elles-mêmes et n'ont pas besoin de développement.

Ainsi, messieurs, vous le voyez, à toutes sortes de titres la douceur est nécessaire aux prêtres. Maintenant combien elleleur est avantageuse, c'est ce qui nous reste à méditer, et ce que nous verrons en considérant qu'avec elle nous pouvons tout sur le cœur de Dieu, sur le cœur de nos frères, sur notre propre cœur.

Et d'abord sur le cœur de Dieu. Le caractère au£c^iste dont nous sommes honorés, et qui nous établit ministres de réconciliation entre le ciel et la terre, ne sutht pas par lui seul pour rendre elHcace notre médiation : il nous faut encore apporter au pied du trône de Dieu des dispositions capables d'intéresser son cœur et de gagner sa bienveillance. Or sa vertu chérie, celle quïl voit dans une âme avec plus de complaisance, c'est la douceur:

Mansuetorum semper tibiplacuit deprecatio ; ianàis qu'il abaisse jusqu'en terre le pécheur superbe, il soutient les âmes débonnaires : Suscipieiismansuetos Dominus ; il se plaît à leur donner sa grâce : Mansuetis dabitgratiam; exaltabitmansuetos insalutem; c'est par la douceur que David espère fléchir la divine miséricorde : Meniento, Doynine^ David et oninis mansuetudinis ej us; c'est par la douceur que Moïse se fait écouter de D ieu : Erat enimMoyses vir mitissimiis^ et obtient la grâce de la sainteté : In fide et lenitate ipsius sanctum fecit ilhwi.Vn cœur doux rappelle à Dieu l'image de son Fils la douceur même, et si Raguel s'attendrit et fondit en larmes sur Tobie parce qu'il était l'image de son ancien et vertueux ami, Dieu pourrait-il ne pas aimer et accueillir avec bonté celui qui porte en lui-même les traits les plus frappants de Jésus-Christ ? Aussi l'Evangile nous affirme-t-il que, si nous traitons les autres avec douceur, Dieu nous traitera de même : In qiia mensura fnensi fueritis^ renietietur vobis.

Mais ce n'est pas seulement sur le cœur de Dieu que l'homme débonnaire peut tout, c'est encore sur le cœur de ses frères. Il est sans doute difficile de traiter avec les hommes. Bornés dans leurs connaissances, injustes dans leurs préjugés, toujours prêts à condamner, jamais à excuser, bizarres dans leur conduite, fâcheux dans leurs humeurs, vains, orgueilleux, jaloux, intéressés, ils opposent au zèle du pasteur mille obstacles sans cesse renaissants ; mais, quelque difficile que la chose puisse

être en elle-même, elle devient facile par la douceur. On fait tout du cœur de l'homme, pourvu qu'on le manie avec douceur. La douceur dissipe les préventions, fait tomber les répugnances, ordonne en priant, corrige en conjurant; en dissimulant les outrages ou les manques d'égards, elle les fait réparer par une surabondance d'attentions et de zèle que ses charmes provoquent ; elle se fait aimer de tous, même des plus méchants, et si elle ne les convertit pas tout de suite, elle prépare du moins les voies à la conversion, en faisant aimer ce qu'on n'a pas encore le courage de pratiquer. De là vient que, loin de briser le roseau cassé ou d'éteindre la mèche qui fume encore, elle reçoit tout le monde même les plus grands pécheurs avec bonté, parle avec tendresse^ visite avec charité, compatit à ceux qui souffrent, soulage leur pauvreté, s'afllige de ce qui les afflige et se réjouit de ce qui les console. Rien n'est difficile aux hommes doux, comme aux hommes humbles : Nihil ardinnnest humilibus, nihil aspenim mitibus. Par la douceur, on ne diminue rien du fardeau, à Dieu ne plaise! mais on détermine à s'en charger ; on tient à toute la sévérité des principes, mais on attire suavement le cœur à y conformer sa conduite. Il en est de la douceur comme de la Providence qui gouverne le monde: cette Providence ne laisse rien à l'abandon, pas même la chute d'un cheveu de notre tête ; mais elle régit tout par une action si douce que nous la sentons à peine, elle conduit la marche des

événements par une gradation tellement insensible, qu'elle échappe pour l'ordinaire à notre observation, et sa force est dans sa douceur même; c'est ainsi que la douceur régit sipuissamment le cœur humain, qu'elle l'amène à tout ce qu'elle veut, le décide à tout, et cela d'une manière si suave, qu'elle fait à peine sentir l'empire qu'elle exerce sur lui. Enfm, j'ai dit que la douceur peut tout sur notre cœur. Tant que nous maintenons notre âme dans une disposition de douceur et de calme, nous sommes maîtres de nos passions et nous les gouvernons à notre aise, parce qu'alors nous en observons sans peine tous les mouvements et pouvons diriger contre elles toutes les forces de notre âme qui ne seront point distraites ailleurs. L'impatience est le bouillonnement de la faiblesse indignée de son impuissance, et l'àme dans cet état n'est propre à rien; la douceur est le calme de la force, et dans cet état on pratique la perfection de la patience, de la charité, de l'humilité, de l'abandon à la divine volonté, de la confiance en Dieu, de toutes les vertus, et voilà comment la douceur peut tout sur notre cœur.

Voyons donc sérieusement l'état de notre conscience sur ce point : Où en suis-je de la vertu de douceur? Ne suis-je point souvent brusque, impatient, de mauvaise humeur? — Ne me laisséje pas souvent aller à ces mouvements de vivacité qui font dire et faire tant d'imprudences, qui malédifient les peuples, et justifient dans leur esprit

leurs colères et leurs impatiences ? — Traité-je avec égard et bonté les plus grands pécheurs pour préparer leur retour à la religion? — Ne manquéje point à la douceur envers les pauvres, les personnes grossières , ignorantes , scrupuleuses , ennuyeuses, mal intentionnées ? — Ne m'arrive-t-il pas quelquefois d'accueillir froidement, de parler durement, de reprocher avec aigreur, oubliant que la réprimande est un fruit amer qui ne se digère qu'autant qu'il est confi dans la douceur? — Ai-je toujours traité les autres comme je voudrais être traité moi-même ? — Est-ce ainsi que je me suis conduit surtout envers les pauvres, les domestiques, les inférieurs quels qu'ils soient ?

Résolutions : 1° D avoir pour les âmes confiées à nos soins, et surtout pour les plus grands pécheurs, la douceur et la tendresse de la plus aimante des mères ; 2° de ne jamais nous permettre envers personne soit en chaire, soit au tribunal, soit en particulier la moindre parole dure ; 3° enfin de réprimer, même quand nous sommes seuls, jusqu'aux moindres mouvements d'impatience, de précipitation et de mécontentement qui voudraient s'élever en nous.

Bouquet spirituel: Discite a me quia initia sum corde.

MÉDITATION

SUR

j« Énormilé de ce pécbé dans un prêtre ; 2° moyens de l'enter.

Adorons la charité immense de Notre-Seigneur dans les conversations qu'il a bien voulu avoir avec les hommes pendant sa ^ie mortelle : In terris visHs est et cum hominibus conversatus est. Oh! que ses con\ersations étaient saintes et édifiantes ! Il ne sortait de sa bouche que des paroles de grâce qui ravissaient tous ceux qui avaient le bonheur de l'entendre, et, loin que la médisance souillât jamais ses lèvres, il ne pouvait souffrir que les scribes et les pharisiens censurassent les défauts du prochain : Quid autem vides festucam in ocnlo fratris tui, leur disait-il, et trabeni in ocido tuo non vides? Il allait même jusqu'à déclarer qu'il tenait pour fait à lui-même tout outrage fait à la personne ou à la réputation du moindre des siens, de sorte que dire du mal du prochain, c'est en dire de Jésus, railler le prochain, c'est railler Jésus : Quandiu non fecistis uni de minoribiis his, mihi non fecistis. Oh ! le beau modèle et les belles leçons de conversation pour les prêtres ! Qu'il est bien juste d'en rendre à ce divin Sauveur nos actions de

8 0 RETRAITE PASTORALE. MÉDITAT10^'S

grâces avec les hommages de nos louanges, de notre admiration et de notre amour î Acquittonsnous de ce devoir en ce moment avec le plus de ferveur possible.

I. Rien n'est Qialheureusement si commun que d'entendre des prêtres médire et médire les uns des autres, double désordre dont nous avons à méditer Ténormité et à chercher le remède.

1" Quand je pense au laïque qui souille ses lèvres par la médisance, je me rappelle ces paroles de l'Esprit-Saint : Detrac tores, Deo odibiles...,abominatio liominwn detractor... ; neque maledici neque rapaces regninn Dei possidebunt...; vir linguosus> non dirigetur in terra... ; si quis pntat se relujiosimi esse nonrefrœnans linguam suam...,hnjus vana est religio. Et je me sens saisi d'horreur à la seule pensée d'un mal contre lequel la vérité éternelle s'élève avec de si terribles menaces ; mais quand je pense que ce ne sont pas seulement les lèvres d'un laïque, mais les lèvres d'un prêtre qui se déshonorent ainsi, ah ! je serais presque tenté de crier au sacrilège, à la profanation. Quoi î le matin tremper ses lèvres dans le saint calice, et le jour même, de ces mêmes lèvres, encore pour ainsi dire teintes et empourprées du sang de Jésus-Christ, distiller le fiel delà médisance et delà critique sur les hommes pour lesquels Jésus-Christ est mort : Venenum aspidinn sub labiis eorum ! 0 prêtres, est-ce donc pour cet usage que vos lèvres sont faites ? L'Esprit les déclare les dépositaires de la science et les inter-

prêtes de la loi : Labia sacerdoth cti^todient scientiam. et legem requirent ex ore ejus ; et vous, vous les faites les dépositaires de Tiniquité la plus opposée à la loi qui est toute charité ; vous priez Dieu tous les jours de les ouvrir et de les sanctifier pour dire dignement ses louanges : Domine^ labia mea aperies ; et vous permettez au démon de la médisance de les ouvrir pour en faire sortir ses noirs poisons ! « 0 bouche du prêtre, bouche plus auguste et plus vénérable que le propitiatoire de l'ancien temple, dit saint Augustin: Os vel ipso qtioqiie propitiatorio augustius atque honorabilius. » « Bouche sainte comme celle de Jésus-Christ même, dit saint Anselme : Os tiaim os Christi e.s/; comment vous avilissez-vous ainsi ? Vous qui vous élevez jusquedanslescieux : Posuerunt in cœlum ossuum; comment vous traînez- vous jusque dans la fange ? » « 0 prêtres, dit saint Bernard, faites-y attention : vous avez consacré votre bouche à l'Evangile ; c'est une profanation de l'ouvrir à toute parole que rÉvangile n'approuve pas, c'est un sacrilège de violer la charité dans la conversation de cette même bouche qui l'a prêchée dans la chaire : Os tuiim consecrasti evangelio, talibus assuescere sacrilegium est. » « Prenez garde, dit saint Augustin, qu'une langue qui tous les jours fait descendre du ciel le Fils de Dieu, n'aille pas s'élever contre le Fils de Dieu lui-même et le déchirer dans ses membres vivants qui sont tous les chrétiens: Provide ne lingua quœ vocat de cœlo Filium Dei,

s 2 RETRAITE PASTORALE. — 3IÉDlTATI0xNS

contra ipsiwi Dominum loquatur. » Et en Abrité, mon Dieu ! quand on y pense sérieusement, qui ne frémirait d'horreur à la vue de ce mal? Une langue qui est le matin le trône de la charité incarnée est peu de temps après le siège de la médisance déchaînée; une langue qui tous les jours s'associe aux cantiques des anges dans les cieux, et se prête à Jésus-Christ même pour prononcer les paroles redoutahles qui font les sacrements, cette même langue se livre au démon, et gouvernée par lui devient un feu dévorant qui flétrit tout ce qu'il touche, sacré comme profane ; un monde d'iniquités où sont méconnus et le respect dû aux supérieurs et la charité due aux égaux et aux inférieurs; un mal inquiet qui trouhle la société, jette la division dans le sanctuaire, la source d'un venin mortel qui infecte tout : Lingiia ignis est^ imiversitas iniquitatis, inqidetimi inalum..., plena veupRO mortifero. Que dirai-je, enfm ? une épée qui déchire, une tlèche empoisonnée qui s'enfonce dans le cœur : Exacuenint ut gladiwn linguassuas, intenderuiit arcum rem amaram, ut sagittent in occultis imniaculaium. 0 profanation, ô ahus d'une chose si sainte ! qui dira le crime de la médisance dans un prêtre ? Mais une nouvelle considération le rend encore plus grave, c'est qu'il expose le prêtre au péril prochain du sacrilège: un prêtre est ohligé d'être à chaque instant en état de grâce, parce qu'à chaque instant il peut être appelé pour administrer un sacrement et que les choses saintes

doivent être traitées saintement. Or le prêtre qui a riiabitude de la médisance jnédit sans même le remarquer, et, quand il s'en aperçoit, son illusion est si grande, le bandeau qui lui couvre les yeux si épais, qu'il ne s'en fait aucun scrupule, qu'il s'en sait même bon gré si avec assez de malice pour censurer il a pu joindre assez d'esprit pour plaire. Et après cela, comme si c'était chose indifférente de déchirer le prochain, de relever ses défauts, de noircir sa réputation, il monte hardiment à l'autel et va sans crainte administrer tous les sacrements ! 0 illusion épouvantabk; ! ô sacrilège, ô profanation de nos saints mystères î II se rencontre, dit-on, des sociétés de prêtres où la réputation du prochain est déchirée sans pitié, où tous les frais de la conversation se font aux dépens de Tun et de l'autre dont on passe tous les défauts en revue, et cependant le lendemain, ô chose pénible à penser ! tous ces prêtres célébreront nos redoutables mystères, comme s'ils n'eussent parlé que des choses les plus édifiantes; ils tranquillisent leur conscience parce qu'ils n'estiment pas la matière assez grave pour un péché mortel ; mais combien s'y trompent ? et où ont-ils pris cette balance pour mesurer toujours d'une manière si sûre la somme de réputation qu'on peut enlever sans que le péché vienne jusqu'au mortel ; ils tranquillisent leur conscience, parce que ce n'est, disent-ils, qu'entre prêtres qu'ils parlent ainsi. Eh quoi î est-ce qu'entre prêtres il n'y a plus de charité à observer? est-ce

qu'entre prêtres elle n'a plus la même force, cette loi divine qui nous crie : Nolite detrahere.... A detractione parcite lîngiiœ. Ce n'est qu'entre prêtres, et c'est précisément pour cela que le crime est plus grand, que la conversation devait être plus sainte ; il ne devait sortir rien que de céleste de ces bouches sanctifiées le matin même par le sang del'xVgneau. Ils tranquillisent leur conscience, parce qu'ils ont recommandé ou espèrent le secret. Mais non, dit l'Esprit-Saint^ il n'est point de médisance secrète : Sermo obsciirus in vaciium non ibit... ; in secreto ciibiculi tut ne maledixeris,..^ quia etaves cœliportabunt vocem tuam ; et même on Taugmentera : chacun, en redisant la chose, y ajoutera quelque traitenvenimé de sa façon: aussiDavidavait-il horreur de ces détracteurs à secret : Detrahentem secreto proxi?7io suo, himc pe?'sequebar ; et TEsprit-Saint compare leur morsure à celle du serpent : 57 ?7iordeat serpens in silentio, nihil eo minus habet qui occulte detmhit. Ils tranquillisent enfin leur conscience, parce qu'ils l'ont fait, disent-ils, sans mauvaise intention. Étrange illusion ! et que diraient-ils de cette excuse, si on leur avait volé leur bien, même avec l'intention d'en faire une bonne œuvre. Or, l'Esprit-Saint ne dit-il pas: Meliiis est bonmn nomen quani divitiœ midtœ...^ quam mille thesaun pretiosi et magni ? Donc c'est à tort qu'ils tranquillisent ainsi habituellement leur conscience, et il y a au moins péril prochain de sacrilège dans les fonctions saintes pour le prêtre médisant.

Examinons ici notre conscience et ne nous faisons pas illusion : Pauci admodum simt, dit saint Paulin, qui hidc vitio renuntient, raroque invenies qui ita vitam suamirreprehensibilemexhibere velint ut non lihenter reprehendant alienam ; tantaque hiijxis mali libido mentes hominuminvasit^ utetiani qui procid ab aliis vitiis recesserunt, in istud^ quasi in extremum diaboli laqueum^ incidant.

2" Passons maintenant à un genre de médisance plus grave encore, c'est celle par laquelle un prêtre médit d'un autre prêtre : si c'est un crime de médire de tout chrétien, parce que c'est blesser Dieu à la prunelle de l'œil que de toucher à ses enfants, parce que ce grand Dieu tient pour fait à lui-même ce qu'on fait au moindre des siens^ que doit-ce être de toucher à ses prêtres, qui sont ses meilleurs amis : Vos autem dixi amicos, ses confidents intimes, ses représentants et ses lieutenants enterre, ses ministres et ses ambassadeurs, les médiateurs entre le ciel et la terre? Combien ne doit-il pas s'en tenir ofYensé ? « Gardez- vous de toucher à mes oints, dit-il dans l'Ecriture, et n'exercez pas votre malignité contre mes ministres : Nolite tangere christos meos et in prophetis meis nolite malignari. » Oh ! quelle sera coupable, la langue qui aura attaqué une personne si auguste, versé son fiel sur un caractère si sacré I Un grand empereur avait coutume de dire : « Si je voyais un prêtre faire une faute, je le couvrirais de mon manteau, pour que personne ne s'en aperçût. » Grande leçon don-

née aux prêtres I Je sais qu'ils disent : « Nous n'en parlerions pas devant des laïques. » Mais, ô mon Dieu, cette excuse sera-t-elle admissible devant votre tribunal? est-ce donc que l'estime des prêtres est quelque chose de si vil qu'il n'y ait point de mal à en dépouiller ce confrère? On se ferait un scrupule de le dépouiller de l'estime des laïques, et onne s'en fait point de le dépouiller de l'estime de ses confrères, c'est-à-dire de ceux-là même à l'estime desquels il tient davantage, parce qu'étant en général plus éclairés et plus graves, leur opinion est d'un plus grand prix. Mais quand même le caractère du sacerdoce ne serait pas si auguste, la charité qui doit unir tous les prêtres, soit entre eux, soit avec l'autorité qui gouverne, rendrait elle seule ce crime épouvantable? Eh! mon Dieu, entre qui la charité régnera-t-elle si ce n'est pas entre vos prêtres? On disait à la vue des saints chrétiens: « Voyez comme ils s'aiment ! » et ne faudrait-il pas aussi que la charité unît tellement tous les prêtres, que les peuples, en les voyant, pussent s'écrier: « Voyez coTume ils s'aiment î » Si à la charité on doit reconnaître les chrétiens : In hoc cognoscent omnes^ combien plus les prêtres qui doivent être les plus parfaits des chrétiens, qui ont tous la même mission, celle de répandre le feu de la charité sur la terre, qui remplissent les mêmes fonctions, soutiennent la même cause ; et est-ce donc aux membres d'un même corps à se déchirer Fun l'autre ? aux hommes du même état à s'armer l'un contre

l'autre, au lieu de s'unir contre rennemi commun? Et dans quel temps fut-il plus nécessaire au sacerdoce de ne plus faire qu'un corps parfaitement uni, une armée dont tous les rangs soient étroitement serrés par la charité et qui trouve sa force dans son union? Le monde nous hait et nous insulte ; au moins aimons-nous les uns les autres et cessons de nous déchirer par des médisances d'autant plus odieuses qu'en général les passions les plus viles en sont le principe. Tantôt c'est l'orgueil qui croit s'élever à proportion qu'il abaisse ses confrères et se flatte intérieurement d'être ou de se faire croire meilleur que ceux qu'il critique ; tantôt c'est une basse jalousie qui, blessée de la réputation^ des talents, des succès des autres, s'étudie à obscurcir Téclat de tout ce qui l'efface et ne trouve les autres si dignes de censure que parce qu'on lesloue. D'autresfois, c'est une haine déguisée qui répand sur les paroles l'amertume cachée dans le cœur, une misérable vanité qui veut faire de l'esprit aux dépens des autres, une duplicité indigne qui loue en face et déchire en secret : Molliti sunt sermones ejus super oleum^ etipsi sunt jacula; une faiblesse honteuse qui ne sait pas se vaincre et se retenir sur un mot ; une froide barbarie qui va percer un absent. Examinons-nous encore ici devant Dieu : comment avons-nous parlé de nos confrères ? n'avons-nous point diminué les louanges qu'on leur donnait, publié les défauts que nous avions remarqués en eux '^

bS RETRAITE PASTORALE. MEDITATIONS

II. Et maintenant voyons quels remèdes apporter à un si grand mal? Il en est trois principaux: n'écouter jamais la médisance, ne parler jamais du prochain à moins qu'on n'ait du bien à en dire, se juger soi-même. Et d'abord ne point écouter la médisance; c'est l'avis del'Esprit-Saint : Sepi aures tuas spinis, et linguamnequam nolite audire ; on ne serait pas si facile à médire si on n'était pas si facile à écouter, et saint Bernard dit qu'il n'ose décider lequel est le plus coupable ou l'approbateur du médisant ou le médisant lui-même : Detrahere aut detrakentem audire qiiid horum damnabilius sit, non facile dixerim ; pour cela, il faut éviter autant que possible la compagnie des médisants : Cum delractoriôas ne coj7i?)iiscearis,ei, quand nous nous y trouvons malgré nous, détourner adroitement le discours pour sauver la victime du coup qui la menace, à l'exemple de Job qui disait : Conterebam molas iniquiet de dentibusilliiis auferebam prœdam ; et, quand nous ne pouvons détourner la conversation, témoigner au moins par le sérieux de notre visage que ce langage nous déplaît : Ventus aquilo disdjjat pluvias , et faciès tri'^ti!^ linguam detrahentem. Saint Augustin avait fait écrire autour de sa table ces deux vers si connus pour en éloigner les médisants :

Quisguis amat dictis absentum rodere vitam Haric mensam vetitam noverit esse sibi.

Puissent ces deux vers être souvent rappelés

dans les repas et les sociétés des prêtres ! Oh ! que de maux et de péchés ils retrancheraient.

Le deuxième remède à la médisance, c'est de ne parler jamais du prochain, à moins qu'on n'ait du bien à en dire. Quand notre bouche va s'ouvrir pour parler des autres, demandons-nous à nousmêmes : « Serais-je bien aise qu'on dit de moi ce que je vais dire ? » Si la réponse est affirmative, parlons ; sinon, taisons-nous, suivant l'avis du Sage : Ori luo facito ostia et sera>^... ; in verbis tiiis facito staleram...^ et attende ne forte labaris in lingua.

Le troisième remède, c'est de juger sévèrement notre vie et nos actions et non celles des autres dont nous ne sommes pas chargés. Ah ! si nous savons rentrer dans notre néant, étudier nos misères et nous apprécier à notre juste valeur, nous ne serons plus tentés de jeter la pierre au prochain, nous rappelant la parole du Fils de Dieu : Qui sine peccato est vestnim^ primas in illain lapideni mittnt ; nous jugerons alors que tout le monde vaut beaucoup mieux que nous, et nous serons disposés à interpréter tout en bien et à excuser tous leurs défauts.

Résolutions : 1° De mettre ces trois moyens en pratique ; 2° de travailler à réparer toutes les médisances dont nous sommes coupables, en parlant avantageusement de tous ceux dont nous avonsparlé défavorablement. Ceci est d'une obligation rigoureuse, dit le Sage : Quidetrahit alicuirei^ ipse se in futurum obligat ; et la maxime de saint

.Augustin : Non remittitur peccatum nisi i^estituatur ablation, est aussi vraie du tort fait à la réputation du prochain que du tort fait à ses biens et à ses propriétés.

Bouquet spirituel : Pone^ Domine^ custodiam ori meo...^ ut non delinquam in lingiia mea.

MÉDITATION

SUR

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