chapitre des « omissions » qui me fait le plus trembler
Et comment ne pas se souvenir qu'un saint Paul disait de lui-même : Castigo corpus meum... c'est ainsi qu'un saint Paul comprenait les précautions à prendre pour son propre salut.
S'adressant un jour à la Communauté qu'il semble avoir le plus aimé, les Philippiens, il leur disait : Cum meta et tremore salutem vestram operamini ^ .
Certes, je crois bien qu'on sera sauvé, sans avoir pratiqué l'héroïsme de charité d'un Vincent de Paul, les austérités efifrayantes d'un François d'Assise ou d'un curé d'Ars : mais il reste la leçon que nous ont donnée ces héros « de faire notre salut avec crainte et tremblement. »
u Ma pauvre âme, ma pauvre âme )>, disait sans cesse le bienheureux Vianney.
Mesdames, en finissant cet entretien, je veux vous recommander d'assister jusqu'à leur dernier moment vos mourants et voici pourquoi :
Je crois avoir Vu, par les quelques agonies dont j'ai été témoin, que le démon, alors même qu'il croit la partie perdue avec telle âme, se redresse avec une énergie exceptionnelle à la dernière heure,
1 Phili, II, 12.
et que, soulevant brusquement tout le passé qui ne va jamais sans mélange, il tente l'effort suprême pour produire le désespoir I
Un jour, la plus sainte vie que j^ai connue allait s'éteindre : tout d'un coup ce furent d'affreuses convulsions : cela dura près de demi-heure ; et avant le dernier soupir elle eut le temps de me dire distinctement : a c'est fini, mais c'était affreux 1 »
Un prêtre dont le procès de béatification sera probablement instruit un jour, et qui avait vécu au régime de la discipline quotidienne du coucher sur une planche, et le reste, ce prêtre passa deux jours dans l'angoisse de la conviction qu'il était damné !
Assistons nos mourants jusqu'au bout, et demandons d'être assistés de même.
u Une seule chose est nécessaire » .
Sans le salut... tout... de rien !
Mais, d'autre part: Copiosa redemptio^, votre Rédemption est si riche, ô mon Dieu, que je finis dans la confiance cette grave méditation.
Amen,
1 Ps. CXXIX, 7.
LA VIE CHRÉTIENNE
LA VIE CHRÉTIENNE
Mihi vivere Chrîstus est.
Ma vie ! c'est le Christ.
(Phili, I, 21.)
Mesdames,
oiLA encore l'un de ces mots qu'on ne trouve que chez nous, et que la langue chrétienne a le privilège d'être seule à connaître.
Avant le Christ et depuis, il y a eu des maîtres, lesquels ont eu des disciples. Mais à pas un de ceux-ci, la pensée n'est venue de dire : u Ma vie, c'est mon Maître », les plus attachés, les plus reconnaissants, les plus fidèles disaient : Je lui dois beaucoup à mon maître; c'est lui qui m'a initié à la méthode : je garde plus d'une empreinte de son esprit sur le mien, et de sa bonté ou de sa
grandeur d'âme : tels sont, par exemple, Xénophon ou Platon parlant de Socrate leur maître ; tel peutêtre le duc de Bourgogne à l'égard de son maître Fénelon ; mais jamais, en aucun temps, l'on entendit un disciple dire de son maître : (( il est ma vie ».
Saint Paul l'a dit du Christ. Et soyez d'abord saisies, Mesdames, de l'originalité de cette parole.
Ensuite vous paraît-elle héroïque et faite pour les lèvres de saint Paul seulement, ou de ceux et de celles qui se pénétrèrent du Christ au même degré que lui : un saint Augustin, un saint Thomas, un François Xavier, une sainte Thérèse?
Héroïque, oui, au sens où toute vie chrétienne est un héroïsme. Mais quiconque a répondu au divin : « Venez à moi )), quiconque a pris au sérieux son affiliation chrétienne, doit, je dis doit — c'est im devoir — se mettre en état d'ajouter : (( Et maintenant, ma vie, c'est le Christ » : Mihi vivere Christas^. \
La vie chrétienne, c'est l'imitation de Jésus- Christ; non pas le livre qui porte ce nopci, mais l'être vivant qui le réalise : vous et moi.
Et voilà. Mesdames, le sujet que je voudrais proposer à votre méditation : je n'en sais pas de plus capital, ni de moins compris.
1 Phili, I, 21.
LA VIE CHRETIENNE
Entendez-bien : les chrétiens que j'appellerai marqués ou peints du signe essentiel du christianisme sont encore nombreux, ils sont encore le nombre. Pratiquement ils ne comptent guère.
Les chrétiens, si je puis dire, plus ou moins vernissés de leur religion, qui s'affublent de quelques-unes des pratiques qu'elle comporte, ceux-là non plus ne sont point rares : ils comptent peu.
Les chrétiens qui le sont par une couche plus ou moins profonde de leur être, qui le sont par des réalités bien authentiques de leur foi et de leur conduite, et cependant pas à fond, ceux-là déjà se font rares.
Mais les chrétiens autorisés devant leur conscience à dire : « Ma vie, c'est le Christ, je m'attache loyalement à conformer toutes mes pensées à ses pensées, tous mes sentiments aux siens, toute ma volonté aux leçons de ses exemples », ces chrétienslà, oii sont-ils ?
Nous vivons de bonne foi dans un monde d'illusion .
Et je voudrais, sans blesser la bonne foi, éclairer, dissiper l'illusion.
Qu'est-ce donc que la vie chrétienne ^ Sujet rebattu? Non, le sujet le plus neuf que vous puissiez entendre traiter.
La vie commence à la pensée : autrement dit à la manière de poser et de résoudre toute question qu'amorce soit le monde extérieur, soit le monde
intérieur, bonheur, malheur, prospérité, mesure de sollicitude que comportent les choses terrestres, mesure de maîtrise dont il faut savoir les dominer, part légitime à donner de son temps et des autres biens aux devoirs dits de société, de situation, limite où l'on doit s'arrêter, et ainsi de suite.
Ce n'est pas chose absolument aisée que de savoir penser chrétiennement. Pourtant, si nous ne commençons par là, nous ne pourrons jamais dire : « Le Christ est ma vie 1 »
Or, Mesdames, la pensée-modèle, celle de notre Maître, Jésus, savez-vous ce qui la distingue, ce qui la caractérise? C'est qu'elle est tout imprégnée d'éternité : avec cela, très humaine, très intelligente, si je l'ose dire, des choses du temps.
Saint Paul, un peu fougueux, se jettera dans cette sublime outrance qui ne regarde que lui : « ^loi, je considère tout ce qui n'est pas mon Christ comme du fumier » . *
Notre-Seigneur, plus doux, plus calme, se borne à mettre chaque chose et chaque misère à sa place. Voyez par quelques traits : Il mène, on pourrait dire, la vie de tout le monde, en apparence : il s'asseoit à un repas de noce; il mange chez Simon, chez Zachée ; il cultive l'amitié à Béthanie, et ainsi
1 Phili, m, 8.
LA VIE CHRETIENNE
de suite ; il ne méprise rien de ce qui est humain ; mais s'il en use, c'est pour le pénétrer d'un éclair de sa divine parole qui en fait ressortir, non pas tant la vanité, que le caractère précaire et la faible importance en regard de l'unique nécessaire.
Comment il peut? Ohl nous le savons bien : il l'a tant dit I Ses béatitudes ne promettent pas le bonheur pour la vie présente : elles sont une transposition du bonheur d'ici-bas dans l'au-delà.
Ici-bas! à quoi bon s'y attacher et quelle légèreté est-ce puisque tout à l'heure, il va finir ?
Vous êtes heureux, momentanément du moins : il n'y a pas mai à cela; mais faites part de votre bonheur à vos semblables, sans quoi vous le consommez sur place, et rien n'en repoussera sur la terre de l'au-delà.
Riches, soyez-le ; mais prenez garde à quels coffres vous confiez votre richesse, si vous voulez qu'un peu du confortable qu'elle vous procure vous suive, quand vous devrez vous en séparer.
Pauvres éprouvés de corps ou de cœur, sachez que souffrir passe, avoir souffert ne passe pas quand on a souffert comme il faut.
Et ainsi de suite : voyez-vous. Mesdames, comme la pensée de notre Christ est imprégnée d'éternité. Elle l'était à son imitation, la pensée de ces grandes dames avec lesquelles saint Vincent de Paul fit toutes ses œuvres ; ces grandes dames donnaient
beaucoup de leur temps, beaucoup de leur argent aux fondations de la charité du saint, et l'heure venue, elles reparaissaient dans leur salon, maîtresses de maison accomplies; alliant ainsi la chrétienne entente de la conduite du devoir d'état et celle de la pensée chrétienne, elles aussi auraient pu dire : « le Christ est ma vie I »
Commencée à la pensée, la vie se continue et se complète par le vouloir et l'action.
Oh ! le vouloir de notre Divin Maître, il l'a fait connaître on ne peut plus explicitement depuis ses origines. Au premier moment où il entre au monde, il dit : (( Mon Père... les holocaustes... ne vous plaisent plus, vous m'avez adapté un corps... et me voici pour faire votre volonté 1 »
Que de fois il a affirmé son invariable conformité de volonté à celle du Père céleste : <( Ce qu'il veut, je le fais toujours. Ma nourriture — oh l que ce mot est fort — ma nourriture consiste à faire la volonté du Père céleste ! — Ce qu'il veut, je le veux ».
Un jour, au Jardin des Olives, il a permis à la répugnance naturelle d'esquisser une révolte devant le Calice qu'il fallait boire : aussitôt, il a repris : non mea vohmtas sed tua ! ^
1 Luc, XXII, 42.
LÀ VIE CHRETIENNE
Vous pouvez lire page à page l'Evangile : vous y verrez d'un bout à l'autre la contrariété, la contradiction suscitée contre lui, les fausses et calomnieuses interprétations de sa conduite ; le mensonge qui le poursuit, les travestissements odieux de ses intentions : puis, les duretés de coeur, les ingratitudes, et le reste.
Je vous défie de trouver un mot, un geste, une attitude de sa part qui signifie qu'il en souffre pour lui-même.
Certes il en souffre : mais pour les malheureux qui résistent à tant de grâces, pour les âmes qui se perdent sous ses yeux, pour sa patrie qui se précipite vers la ruine : sur son propre compte, on le dirait indifférent : et en un sens il Test, car il accepte purement et simplement tout ce que veut et ce que permet le Père céleste.
Où en sommes-nous. Mesdames, pour la manière |de vivre en chrétiens par notre volonté?
Et nous aussi, nous nous heurtons sans cesse à la contrariété, au mauvais vouloir, ou simplement au vouloir différent du nôtre?
Oserions-nous dire qu'alors c'est du mal que se
font à eux-mêmes les contradicteurs que nous
" souffrons, et qu'au contraire ce n'est pas de souffrance
et de blessure personnelle qu'il s'agit principalement?
Le Maître, Mesdames, nous a dit cette belle parole, qui le peint bien : « Dans la patience, par
la patience, c'est-à-dire par l'effacement raisonnable de votre volonté, vous posséderez votre âme ». ^
Voilà la note des âmes dont la vie est le Christ : elles se possèdent ; le vent a beau souffler de la tribulation, il ne soufflera pas sur nous plus fort qu'il ne souffla sur le divin Maître et Modèle ; or cherchez à quel fugitif instant il ne se soit pas possédé I se posséda-t-il pendant sa passion, pour dire de ses bourreaux eux-mêmes : (( Mon Père, pardonnez-leur ! »
La belle vie que nous nous ferions et que nous donnerions en spectacle, si, en effet, par notre façon de savoir vouloir^ nous nous assurions le droit de dire : a Le Christ est ma vie ! »
Enfin la vie « selon le Christ )> suppose un troisième élément de perfection : et c'est à savoir l'union à lui par l'intention et toutes les inspirations „ de nos actes.
Ce rattachement de ses disciples à son adorable! personne, il l'a expressément réclamé : par exemple | quand il a dit : a Tout ce que vous demanderez en mon nom, vous sera accordé », ou quand il a dit:! « vous serez heureux quand on vous persécutera à cause de moi, propter nomen meum », mais bienj uniquement à cause de moi, car si vous mettez du
* Luc, XXI, 19.
LA VIE CHRETIENNE
vôtre dans les griefs pour lesquels on vous persécute, vous récolterez ce que vous aurez semé. C'est clair.
L'instruction la plus décisive que le Maître ait donnée sur l'intimité spéciale en laquelle, lui. Maître, prétend établir avec lui ses disciples, c'est au sermon de son dernier souper qu'il l'a fait entendre : « Je suis la vigne, le cep : vous êtes les branches » , une même sève nourrit et les branches et le cep. Il y a des branches où la sève cesse de couler : elles ne font plus partie de la vigne, si ce n'est- par une trompeuse apparence; il en est où la sève circule encore, mais rare et insuffisante, cela se voit à leur maigreur, à leur étiolement, au rachitisme de leurs feuillages et de leurs fruits. Et enfin il en est de vigoureuses auxquelles le cep communique de sa plénitude sans contrainte ; celles-ci sont la parure, la gloire et la joie de la vigne dont elles font partie.
Cette doctrine bien comprise nous enseigne que pour vivre la vraie vie chrétienne nous devons expressément cultiver l'union au Maître de cette vie.
C'est à cette fin que les législateurs ou docteurs spirituels recommandent si fort les exercices spéciaux de l'oraison ou méditation, de la visite au Saint-Sacrement, de la recoUeclion ou retraite aussi fréquente que possible, et de l'application au
souvenir, si possible habituel, de la présence de Dieu : autant d'exercices qui ont pour but de former et de développer et de faire prospérer en nous ce que la langue chrétienne appelle l'/iomme intérieur, dont vous trouverez la théorie ou h description parfaite dans le premier chapitre di deuxième livre de l'Imitation.
Et voilà, Mesdames, le résumé suffisamment complet de ce que contient le grand mot de saint Paul : Mihi vivere Christas : « ma vie, c'est h Christ. »
Une pensée qui se nourrit d'éternel.
Une volonté qui use de sa liberté pour abdiquer,^ si je puis dire, dans la conformité à celle du Père céleste.
Une intention constante d'union àNotre-Seigneur.
A ce prix, seulement à ce prix, nous pourrons dire : Mihi vivere Chris tus est.
Ohl Mesdames, si le Christ disposait d'un bon nombre de ces vies, dignes de son nom, vraiment chrétiennes, quelle force ce serait pour l'avancement de son règne I
Souvenez-vous de ce jeu à la baisse que Dieu permit à son serviteur Abraham de soutenir avec lui quand il s'agissait du sort de Sodome.
(( Seigneur, s'il y avait dans cette malheureuse ville, au moins cinquante justes de bonne qualité, pardonneriez-YOus ? — Je pardonnerais » .
LA VIE CHRETIENNE
(( Et s'il n'y en avait que quarante ? — Je pardonnerais ».
(( Et si trente ?. . . — Je pardonnerais » .
Abraham descendit jusqu'à dix, et le Seigneur jusqu'à cinq.
Tant la qualité fait tout au regard de la divine miséricorde !
Et donc ayons l'ambition d'être de cette qualitélà par l'intégrité de notre vie chrétienne ; faisons qu'il soit vrai de définir notre vie par le mot de l'Apôtre : « Ma vie, c'est le Christ », et il ajoutait : Mori lucrum * : et c'est pourquoi la mort m'est un gain : ainsi il n'y a qu'à gagner à la mort quand la vie s'est résumée dans le Christ.
Amen,
» Phili, I, 21
ESPRIT DE MÉDIOCRITÉ ET GRAND ESSOR
ESPRIT DE MÉDIOCRITÉ ET GRAND ESSOR
Aemwlamim in hono semper.
Efforcez-vous toujours au mieux.
(Gai. IV, 18.)
Mesdames,
)e définis tout de suite le sujet de mon instruc-
(^) tion de ce matin ; la formule en pourrait être celle-ci : Esprit de médiocrité et grand essor.
Et je crois que saint Paul a bien dit la parole qui en résumera la conclusion : Efforcez-vous toujours au mieux.
Qu'est-ce que l'esprit de médiocrité ?
Vous connaissez probablement la description de la tiédeur que nous donne saint Jean, dans l'Apocalypse. Il nous représente un personnage, un
homme d'Eglise, et, pourquoi ne pas le dire ? un évêque qui ne se comporte ni bien, ni mal. L'Ange de l'Eglise de cet évêque lui fait dire : (( Plût à Dieu que tu fusses froid ou chaud ; mais, parce que ta es tiède, tu me donnes la nausée, et je vais te vomir de ma bouche » .
Le réalisme de ces expressions ajoute ou, en tout cas, il donne un relief extraordinaire à l'horreur de la condition qui est la tiédeur.
Mais l'esprit de médiocrité n'est pas du tout la même chose, et il vaut mieux. Essayons de le distinguer.
L'âme tiède, sans doute, se garde, ou elle est gardée par les circonstances des écarts graves : tant qu'elle reste tiède, elle ne va pas se glacer dans le péché : soit, et c'est là son banal mérite : un mérite négatif, qui ne sera certainement pas de durée. A part cela, elle n'a de goût, elle n'a d'énergie positive pour rien ou pour presque rien. Ce qui la caractérise, c'est l'insipidité : qu'on la laisse tranquille, ainsi que l'eau dormante ; car, en effet, dormir, c'est son état, j'allais dire, c'est sa vie.
Or l'esprit de médiocrité n'est point cela : il n'est point un sommeil, il est une activité ; mais, prenez garde à ce mot, il est une activité calculée, quant à son idéal et quant à sa portée.
L'âme, systématiquement médiocre, dira : « il est clair que pour me sauver, je dois me donner
ESPRIT DE MEDIOCRITE ET GRAND ESSOR
quelque peine » , elle dira encore au spectacle de la détresse humaine, physique ou morale : « il faut que je lui apporte un peu de mon aide » .
Mais, en même temps qu'elle tiendra ce langage, qui est juste, et qui dénote quelque générosité, elle ajoutera pour sa jouissance : « cependant on ne peut pas tout faire ») et, partant de ce sage principe, elle limitera le plus possible son activité.
Elle ne veut pas ne rien faire, elle ne veut pas savoir s'il reste encore, après ce qu'elle fait, de la besogne parfaitement à sa portée, non : ceci, plus cela lui suffit.
Volontiers je dirais que l'esprit de médiocrité obéit à ce qu'on appelle en mécanique : la loi du moindre effort.
Eh bien I Mesdames, je ne veux pas m'occuper avec vous de la tiédeur : les âmes tièdes ne fréquentent pas les retrailes : il leur faut d'autres coups de grâce pour les secouer de leur torpeur, à moins qu'elles n'y croupissent ou qu'elles n'en meurent.
Mais de V esprit de médiocrité, c'est-à-dire du calcul qui aboutit à la conclusion se ménager et n'en pas trop faire, oui je dirai quelques mots : et je dirai qu'il est une laideur, une faute, un péril certain.
Une laideur que ce calcul 1 Avons-nous la foi ? Connaissons nous un peu le Maître dont nous nous
disons les disciples? Lui qui ne devait rien, il s'est donné à fond. L'apôtre saint Jean met sous nos yeux, en trois ou quatre traits, le tableau de sa vie, et il ajoute : Sic Deus dilexit^ — sic : regardez bien : la Crèche, le Calvaire, le Tabernacle : sic Deus dilexit : et il concluait, ce qui est l'évidence :
Nos ergo diligamus : Aimons donc de même. Et par conséquent ne mettons pas systématiquement la mesure dans la correspondance de notre amour à l'amour dont nous avons été l'objet. La mesure, elle y sera forcément : nous ne sommes pas de taille à rendre autant que nous avons reçu : du moins, n'allons pas volontairement lésiner.
Cette lésinerie, que représente l'esprit de médiocrité, c'est ce que j'appelle une laideur!
Puis, c'est une faute : car, avec cet esprit, nous limitons ordinairement la vigueur de notre activité: nous disons : u jusque-là, pas plus loinl » Et le reste? Que devient-il? Qui nous autorise à n'en rien faire? Est-ce que rien de tout notre être, de toutes nos facultés d'action nous a été donné pour être sans emploi ? Saint Paul disait : « En avant ! en avant ! « Dum fempus habemus operemur bonum!^ Voyons l ce n'est pas pour bien long que nous
* Joan., III, i6.
ESPRIT DE MEDIOCRITE ET GRAND ESSOR
avons du temps : et il est destiné à l'action : à Faction conforme au devoir d'état, au devoir de zèle. L'insuffisante lutte contre tel défaut vous amoindrit pour l'efficacité de votre mission de sœur, d'épouse, de mère : et vous vous rassurez en disant : « Mais ce n'est point mal comme cela I... » Si 1 c'est mal, si ce pourrait être mieux! car il y a abus ou non usage d'une force qui est un don de Dieu.
Enfin, l'esprit de médiocrité est un péril certain.
De plus, l'esprit de médiocrité laisse s'engourdir tout ce qu'il empêche d'être employé : or vous savez où nous mène l'atrophie de tel ou tel organe : ce sera un aboutissant de même sorte, au cas de l'atrophie de telle ou telle puissance de l'âme.
Par surcroît, n'est-il pas évident que la grâce, le secours d'En-Haut va devenir plus discret ? Dieu aussi connaît le proverbe « Donnant, donnant )' et quoique par un mystère de bonté, il ait résolu de ne jamais manquer d'offrir le suffisant, même aux ingrats, il est bien certain que la copieuse mesure est réservée aux seuls généreux.
Et donc. Mesdames, abdiquons, ayant appris à le connaître, l'esprit de médiocrité, auquel j'oppose le grand essor.
J'appelle une âme de grand essor, celle qui pousse la générosité au service de Dieu aussi loin qu'elle peut, qui pourra bien dire : je n'en puis plus, mais qui en le disant, se sente disposée à
— iSg —
mettre en œuvre de nouvelles forces et de nouveaux loisirs, s'ils lui viennent.
Le grand essor représente la beauté, la joiCf la sécurité.
La beauté d'abord. N'est-il pas beau saint Paul quand il jette son cri de zèle : Impendam etsuperimpendar ipse pro animabus ? * ou saint François Xavier en partant à la conquête du monde ? Il y a beauté partout où il y a plein épanouissement de la vie : le grand essor l'assure. Oui, elle est belle quel que soit son théâtre d'activité, l'âme qui s'est fortement saisie du devoir chrétien, devoir d'état ou de zèle, et qui tâche, tant qu'elle le sait faire, de chasser la mesure, de reculer la borne et d'imiter l'activité de Dieu même.
N'insistons pas.
Il est la joie. Les preuves abondent. En voici une prise en dehors de nous. Saint Paul de nouveau se fait entendre : Superabundo gaudio... dummodo consummem cursum, nihil vereor. ' Vous avez lu peut-être quelques livres racontant la jeunesse des ordres religieux : cette jeunesse fut invariablement gaie comme un printemps, parce qu'en général fort dépourvue de moyens matériels, on allait d'une
1 Cor., XII, i5.
2 Act., XX, 24.
ESPRIT DE MEDIOCRITE ET GRAND ESSOR
incroyable ardeur au but : on se dépassait; on ne crovait à rien d'impossible. Les origines de l'ordre deCiteauxsous saint Robert, saint Etienne et surtout sous notre saint Bernard, sont à cet égard singulièrement significatives. Quand la ferveur baisse, la joie s'enfuit pour faire place à la jouissance NTilgaire.
. Je pourrais vous dire ce que vous savez bien de répanouissement, de la dilatation, de l'allégresse qui se voit dans les communautés de grande ferveur : m Carmel, par exemple, ou cbez les Pauvres filles \e Sainte-Claire, ou chez les Petites-Sœurs ou nlleurs.
Mais, Mesdames, notre expérience personnelle le nous dit-elle rien à ce sujet.*^ S'il nous arrive de )erdre, ne fût-ce qu'un peu notre journée, le soir enu, nous nous sentons moins bons et moins leureux. Si au contraire nous nous sommes bien épensés, au point de n'en plus guère pouvoir, notre aligne nous est une joie.
Voilà l'expérience.
J'appuierai principalement sur la troisième onsidéralion que j'ai annoncée : le grand essor ou a s'^carité.
Vous souvient-il de cette très belle scène listorique du saint Evangile, où nous voyons un eune homme qui s'en vient trouver le Maître. Tout de suite celui-ci l'aime. Le récit sacré
s'exprime ainsi : intuitns eum dilexit : * « l'ayan regardé », le mot intuitns signifie « voir par 1 dedans )). Ce n'est pas la distinction extrême de s, personne qui en ce jeune homme plut à Jésus, soi port heureux, la fmcsse de ses traits; c'est s valeur de fond qui est grande comme on va le voir La conversation s'engage :
— (( Maître, que faut-il faire »?....
— « Mon fils, observe les commandements ».. Jésus les énumère.
Le jeune homme réplique :
— (( Maître, je les pratique tous depuis moi enfance ».
Quel admirable jeune homme! Il a plus di vingt ans, puisqu'il parle de son enfance commi d'un lointain relatif. Et il peut se rendre ce témoignage d'avoir été fidèle... depuis son enfance. E c'est vrai, il l'a été : la preuve, c'est que Jésus qui sait tout, ne contredit pas à Thommage qu'i s'est rendu.
Eh bien I alors .^
Alors, écoutez : AdJiuc iinum tibi deest : « uj chose te manque encore, mon enfant, tu es ricl vends tes biens, donne le prix aux pauvres, puî" viens, suis -moi ».
* Marc, X, 21
ESPRIT DE MEDIOCRITE ET GRAND ESSOR
Comprenez-vous 1^ c'est Tinvitation au grand essor.
Le jeune homme, dit TEvangile, était riche et il (( s'en alla triste » .
Qu'est-il devenu I Les Pères de l'Eglise qui se sont occupés de lui, au point de vue de son salut, en ont douté.
Et que signifie cela?
La morale chrétienne distingue expressément les préceptes et les conseils, et n'allons pas les t confondre.
Or, voilà un jeune homme qui est en règle avec les préceptes et qui a probablement compromis son salut, pour n'avoir pas voulu entrer dans le conseil.
Cela signifie clairement que la fidélité aux seuls préceptes, à l'exclusion d'une mesure ou d'une autre de pratique des conseils est impossible; et que, si volontairement, de parti pris, on s'arrête au nécessaire, on ne s'y tiendra pas.
Cela signifie en d'aulrcs termes que seul le grand essor donne sécurité.
Souvenez-vous de sainte Thérèse. Quoiqu'elle ait eu beaucoup de visions, ce n'était du tout pas une visionnaire, il n'y a pas de plus ferme bon sens que le sien ; ni de tête d'homme plus solide que celte tête de femme. Elle a raconté qu'elle avait eu révélation de la place qui lui était préparée
en enfer, si elle ne s'était pas ressaisie, vers douze ou quatorze ans, de quelques légèretés, de quelques accointances avec la frivolité. Je suis sûr que cette phase de sa vie ne fut pas même de la tiédeur, ce fut simplement de l'esprit de médiocrité, elle avait grâce pour faire plus, elle faisait moins, mais elle était sérieusement chrétienne, pourtant à s'en tenir là elle risquait l'enfer!...
Oh! Mesdames, combien je vous demande d'être attentives à la parole intérieure du Maître, qui voudrait, pendant la retraite, vous faire entendre à vous aussi qu' « une chose » vous manque.
Oui, ma fille, vous faites partie déjà de la bonne et saine portion de la société chrétienne : vous êtes en règle avec les commandements : adhuc aniim libi deest; cherchez, demandez : votre gouvernement de maîtresse de maison est-il assez ferme? l'est-il trop? Vos affections légitimes sont-elles assez condescendantes ? le sont-elles trop ? Votre foyer est-il assez austère ? l'est-il trop pour les autres ? Votre économie est-elle assez prudente ? Test-elle trop ?
Comprenez-vous le devoir chrétien de l'apostolat, et du zèle dont nous reparlerons?
Le questionnaire peut s'allonger : je ne veux pa faire tout votre examen de conscience. Mais il est presque probable que le Maître divin vous dira qu' (( une chose » vous manque.
Croyez-moi, pour la sécurité, la joie et la beauté
ESPRIT DE MEDIOCRITE ET GRAND ESSOR
de vos A^es, ralliez- vous au grand essor, et, qu'au sortir de la retraite, vous puissiez vous dire : me voilà résolue à ne me dérober à aucun appel de la i^'iâce : Mon Dieu, êtes-vous content?
Aemalamini in bono semper : * a efforçons-nous toujours au mieux ».
Amen.
1 Galat.,lV, i8.
LES ŒUVRES
LES OEUVRES
Diligcs proximum sicut te ipsum (Marc, XII, 31.)
Mesdames,
(^5^>coRE cette fois je pourrais dire : il est unique ^^^ê) le Maître qui a prononcé cette parole, qui a créé l'amour du prochain, en en étendant le bénéfice à tous nos frères en humanité.
Pour le dire en passant, il n'est pas inutile que vous appreniez ou que vous remarquiez cette originalité de nos formules et de nos doctrines, car il y en a, de nos jours, qui voudraient, au contraire, atténuer la nouveauté incontestable du christianisme de manière à le présenter comme faisant en quelque sorte humainement suite à ce qui le précéda.
Eh bien! non, nous sommes de Dieu, ex Deo nati, * et son œuvre porte la marque de fabrique.
Je veux ce soir vous parler des œuvres ; le sujet continuera celui du (/m/ic/(?55or dont je traitais, ce matin, il en sera l'application pratique.
Je ne m'attarderai pas à rattacher les œuvres au devoir de l'apostolat, le lien est évident.
Ce que je voudrais de préférence, c'est vous saisir de ce qu'elles représentent pour notre espérance de meilleur avenir et vous dire combien je compte sur vous pour en promouvoir le développement, la prospérité.
Dieu est patient, parce qu'il est éternel.
Nous devrions être patients aussi, parce que nous sommes immortels. Cependant nous ne le sommes pas, patients; oh! comme le salut, même partiel, nous semble long à venir !
Je me souviens, et beaucoup d'entre vous peuvent se souvenir des pèlerinages de 1878, au lendemain de nos sanglantes défaites ! on disait : Voilà le salut !
Puis ce fut la basilique du vœu national qui s'élevait et l'on dit : Voilà le salut !
Puis Lourdes, puis Rome, la France entière aux pieds du Pape : Voilà le salut !
1 Joan., 1, i3.