I-yO
LES ŒUVRES
Et tant de confréries, tant de prières, tant de croisades pieuses, à la ferveur desquelles on avait promis le salut I
Il y a trois ans, le Jubilé d'or de l'Immaculée Conception, c'était encore le salut!
Or, dites-moi, est-ce que toutes ces grandes et nobles attentes ont été frustrées? Est-ce que Dieu et sa divine Mère ne se sont pas montrés? Le Ciel estil resté sourd?
Avant de répondre à ces questions, je vous rappellerai, Mesdames, que nous ne sommes pas les premiers d'entre les chrétiens qui se soient montrés impatients de l'épreuve prolongée; un jour, les Apôtres eux-mêmes poussèrent la hardiesse jusqu'à dire au divin Maître : « Est-ce enfin bientôt que vous allez restaurer la royauté d'Israël ?» A quoi Jésus répondit : « Ce n'est pas votre affaire de connaître mes heures ; pour vous, faites votre devoir, et vous allez recevoir mon Esprit qui vous y aidera. » Eh bien 1 ma ferme croyance, c'est qu'il vient de se passer, depuis dix ou quinze ans, quelque chose d'analogue à cette scène.
Oui, Dieu et Marie nous ont entendus prier, et ils nous ont exaucés à leur manière, la vraie, qui ne consiste pas à supprimer l'épreuve, mais à donner des forces qui mettent à la hauteur et avec lesquelles la victoire possible est certaine, à une échéance que je n'ai pas besoin de connaître.
Repassons, Mesdames, une page d'histoire contemporaine, très fraîche : elle continue de s'écrire. Il est très bon que vous entendiez ce que je vais dire.
On abuse un peu de la formule : tournant de l'histoire.
Cependant il est vrai que dans notre histoire il y a eu un tournant; il s'est produit vers les années 1878- 1880, au lendemain du régime du 16 mai, quand celui-ci fut vaincu.
Alors le grand tribun jette son cri : le cléricalisme^ voilà l'ennemi.
S'il n'y avait eu que ce cri ! Mais les loges avaient conçu un plan savant. Aussitôt après le cri du tribun, phénomène inouï dans l'histoire, elles se mirent à organiser un prosélytisme, un apostolat immense par tout le pays ; elles se mirent à faire des œuvres : des œuvres post^scolaires, des amicales, des mutualités, des fédérations de mille sortes, gymnastiques, fanfares, que sais-je? Par-là, elles attiraient à elles, sans dire tout de suite dans quel but : mais elles détachaient de nous. Et pendant ce temps, nous regardions ébahis; nous ne comprenions pas; nous avions un certain bien, nos cercles catholiques : et c'était tout.
Il y quatre ou cinq ans, nous dressâmes à Lyon la statistique des œuvres de l'ennemi : nous dépassâmes le chiffre de huit cents pour la seule ville de
LES œUVRES
Lyon. C'était l'envahissement, et c'était le vide autour de nous, pendant que nous continuions^, à prier.
Or, il fallait faire ceci et ne pas omettre autre chose.
Il fallait, nous aussi, faire des œuvres, afin d'attirer ou de retenir à nous.
Et c'est ce qui se fait maintenant. Dieu et Marie nous ont exaucés en nous tirant de notre torpeur, en éveillant d'admirables ardeurs de sentiments et de dévouement, qui se réalisent dans des œuvres qui ont pour destinataires tous les âges, toutes les conditions, et tous les besoins de la vie.
Oui, l'ennemi garde sur nous une avance de quelques années : nous le rejoindrons demain, et après-demain nous le dépasserons.
Je ne puis trop vous dire combien je vois le doigt de Dieu, sa grâce, dans notre renaissance catholique et apostolique.
Il y a des points, des régions du pays où le mouvement est plus accentué qu'ailleurs : l'avantgarde entraînera le reste.
Nous, diocèse de Dijon, si nous ne sommes pas tout à fait d'avant-garde, qui sait?- nous en sommes peut-être, en tout cas, nous ne sommes pas de l'arrière, non plus.
Vous aviez récemment votre beau Congrès d'œuvres féminines où l'on ne vint pas dire des
mots, faire des gestes, mais où l'on vint raconter de l'action et en préparer.
Signe des temps ! et preuve évidente que Dieu a des intentions de miséricorde sur nous !
Notre épanouissement en œuvres, en ouvrières d'œuvres, cela, Mesdames, est très beau, très grand et très significatif de la compassion que Dieu prend à notre sort.
L'avenir est là : dans les œuvres. Prier, c'est beaucoup, c'est le principal, mais cela ne suffit oertainement pas.
Après vous avoir dit que les œuvres sont notre espérance, j'ajoute que pour les faire, je compte sur vous.
En vérité, je n'ai qu'à vous bénir de ce que vous avez entrepris déjà.
Nos écoles, nos patronages, notre propagande de presse, nos orphelinats, les cercles d'études et d'affection, et tant d'autres œuvres reposent sur vous : Je compte sur vous, dis-je.
Et cela signifie que vous m'autorisez à croire à votre ardeur et à votre persévérance.
J 'exhorte les deux ensemble.
L'ardeur, pour partir, est indispensable, je dirai même l'ardeur un peu aveugle 1 Si l'on prévoyait, avant de partir, toutes les difficultés qui encombreront la route, l'on hésiterait. « L'ignorance de l'avenir est un bien. »
LES OEUVRES
Mais, quand l'on est parti — ne nous lassons pas de partir — il faut persévérer, ne jamais rendre les armes.
Les âmes nous allendenl... je dis celles auxquelles nous allons avec nos œuvres : elles nous attendent, sans qu'elles nous connaissent : elles nous attendent avec leurs besoins.
Rousseau demandera peut-être quels besoins, puisque la nature est foncièrement bonne ? L'école janséniste pourra dire à son tour : Qu'irions-nous faire :^.. le péché d'origine a tout vicié... — Mais non, l'humanité ne mérite ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
La vérité est que les âmes nous attendent... et qu'il faut partir.
Allons à ces restes de bonté, et apprenons-leur à se développer, à comprendre que seul Celui qui est bon peut les satisfaire et les combler.
Mesdames, vous ne pouvez pas vous attendre à la conclusion que je vais donner à notre entretien sur les œuvres.
Il s'agit, je crois, d'en créer, de vous en faire créer une nouvelle.
Il y a une partie de ma bien-aimée famille diocésaine dont le salut n'est pas assez procuré. Ce sont les malades de notre Hôtel-Dieu.
Hôtel-Dieu, hélas! ce n'est plus Dieu qui hospitalise en ce lieu. Mais j'ai dû me demander
comment on y souffre, comment on y agonise et comment on y meurt!
Ces pauvres malades fournissent une importante partie du contingent total de ceux qui chaque année vont rendre leurs comptes à Dieu.
Eh bien ! voici ce que m'a appris l'enquête que j'ai faite.
Un prêtre de paroisse est à la disposition des malades qui le demandent : mais qui le demandent : il ne peut pas s'offrir.
Un certain nombre, la majorité encore des femmes réclament son ministère.
Pour les hommes, au contraire, c'est l'exception.
Nous ne pouvons prendre notre parti de cette situation : que faire ?
J'ai pensé à ce qui se fait à Paris, aux hôpitaux laïcisés : la visite des malades par les femmes du monde. Si cette visite, à Paris, est légale, elle le serait chez nous; on vous interdirait l'apostolat direct, soit : mais il y a l'apostolat indirect, soit auprès des malades, soit peut-être auprès de leur famille ; et par là, je suis sûr que nous préserverions bon nombre de malheureux de la mort sans les secours de la religion.
Quel accueil vous serait fait à la Mairie? Je l'ignore ; il serait bien difficile d'écarter purement et simplement la demande de cinquante ou cent dames de votre condition.
LES ŒUVRES
Je crois savoir qu'un autre règlement y est toléré, et qui s'exerce dans un sens confessionnel, mais hélas, protestant.
L'œuvre à laquelle je vous convie serait d'ailleurs peu absorbante : si vous êtes un peu nombreuses, elle ne vous demanderait, je crois, pas plus d'une heure ou deux par mois.
On peut ajouter cela même aux vies surchargées.
Et ce serait une consolation grande pour moi comme un singulier gage de bénédiction pour vous que de faire surgir de notre retraite une nouvelle institution.
Œmiilaminl in bono semper, efforçons-nous au mieux !
C'est à force d'aimer que nous réduirons la haine ou le malentendu et les autres facteurs de discorde.
Aimer notre prochain : c'est le grand commandement, et si doux à pratiquer en y mettant tous les surcroîts indiqués par le besoin ou les circonstances.
Quoi de plus digne de la femme chrétienne que la mission qui est la sienne, d'entretenir, plus que l'homme, oui, le feu que Notre-Seigneur disait avoir apporté sur la terre, pour qu'elle en fût tout embrasée !
Ne doutez pas un instant, Mesdames, que grâce à vous nous allons au mieux : Jam hiems transiit, l'hiver des années trop indolentes est passé : flores
apparuerunt in terra^, des fleurs, vraies fleurs du ciel, ont apparu sur notre terre : ce sont nos œuvres que je salue encore comme une promesse de résurrection et de vie.
Amen.
* Gant. Il, II-I3.
LA FILLE DE JAÏRE
à'«m^^^îit*^^ff^^è^smm^
LA FILLP] DE JAIRE
Pueîla, tibi dico, surge l (Marc, V, 41.)
Mesdames,
lEN n'est fécond comme l'Evangile en suggestions salutaires. Toujours par la raison notre temps est court et que je le voudrais bien loyer, je rattacherai ce matin un grand nombre seignements pratiques au simple commentaire, r ne pas dire à la simple lecture de l'épisode de îsurrection de la fille de Jaïre, Tune des pages 'lus attendrissantes de tout le divin récit, lïrc est un chef de synagogue, autorité considé- ' à Capharnaûm. Il est plus que probable qu'il
Lait guère occupé du ministère de Jésus avant
que la douleur fût entrée à son foyer. Ceux de rang faisaient les incrédules ou ils se réservaient
Mais, voilà que sa jeune fille est gravem malade ; l'art humain l'a abandonnée ; le pore pr la place du magistrat ; c'est ainsi que souvent D amène le passage à la grâce par les avenues l'épreuve.
Jaïre va au Thaumaturge dont il a entei parler ; il le trouve parmi une grande foule l'écoute et très simplement il lui fait sa requêl « Ma fdle unique se meurt », remarquez le i (( unique » il met une nuance bien délicate dam prière. Mais avant que Jésus lui eût répondu, si n'est peut-être par une expression de physionon un geste, des gens, probablement ses servitei interrompent sa prière, et avec quelle absence ménagement ! a Ta fdle est morte : inutile d'imp tuner davantage le Maître ». Le pauvre père a) donc laissé la petite malade encore respirante restait, à son départ, encore l'espérance, qui ne rend qu'après le dernier soupir ; et c'est ai brutalement qu'on lui porte le coup en plein cœi u C'est fmi, inutile de déranger personne ».
Or, Jésus a entendu la brutale parole reconnaissez son cœur à Lui, aussitôt il se te vers l'immense douleur de ce père : « Ne crains rassure-toi, crois seulement et... elle sera sauv^ Imagine-t-on comme l'âme foudroyée de
LA FILLE DE lAIRE
l'heure doit se relever à cette autre parole : Crede, salua erit !
Jésus veut opérer, cette fois, en personne, car il a dessein de mettre dans son divin jeu nombre de circonstances, toutes singulièrement instructives !
Il quitte la foule et se dirige vers la maison du chef de la Synagogue.
Là, une scène de famille : des cris, des pleurs ; tout le déchaînement du deuil oriental. Il arrive au milieu de ce bruit : trois seulement de ses disciples l'accompagnent : les privilégiés, les futurs témoins du Thabor, de Gethsémani.
Il s'arrête un instant parmi les pleureuses, qui exhalent trop violemment leurs condoléances, et à cette douleur des amis, des proches, il donne une marque de sympathie : (( Ne pleurez pas, elle n'est pas morte, elle dort », voulant simplement signifier que du moment qu'il est là, Lui, la mort, s'il le veut, rendra sa proie. Ces gens grossiers, qui le connaissent pourlant, se moquent de lui, car, disent-ils, (( elle est parfaitement morte, et c'est fmi ».
Voilà les hommes, Mesdames, avec leurs sentences sans appel.
Je pense à d'autres cas de mort : les morts spirituelles, les vies égarées ; en combien de foyers on pleure sur elles ! et c'est déjà quelque chose. L'éducation reçue ne faisait pas prévoir cet aboutissement : hélas ! la chair est faible, et ce n'est pas la
seule faiblesse de Fêtre humain : l'ambition Test aussi, la cupidité l'est encore.
Et les avertissements, alternativement austères et tendres, ont été multipliés, les reproches trempés de prières et de larmes. Rien n'y a fait jusque-là.
Ce que le monde en pense ? c'est qu'il n'y a « rien à faire », que le pli est pris.
Mais cet affreux « rien à faire », ne s'est-il pas glissé du monde jusque dans le sanctuaire .►^ il y a des prêtres qu'il faudrait renvoyer parmi les pleureuses de Capharnaûm : les malheureux !
Je dénonce u rien à faire » comme étant toujours une injure à la miséricorde et à la puissance de mon Sauveur. Non, cette âme, de quelque âme qu'il s'agisse, n'est pas morte, elle dort : au lieu de pleurer de vulgaires larmes des yeux de chair sur elle ou même les larmes de la seule sensibilité naturelle, et de se résigner, de prendre son parti de ce qui est, crede saloa erit, croyez, faites les œuvres de la foi, priez, édifiez souvent quand même, assistez quand même cette âme fraternelle ou filiale, et salva erit: et elle a chance de se ressaisir, de se sauver, ou plutôt d'être sauvée, car le Sauveur est là !
Jésus est introduit dans la chambre où repose le pâle cadavre de la petite morte.
Il n'y entre pas seul. Mais il ne laisse pas non plus la foule s'y précipiter à sa suite : il ne lui permet pas de venir repaître sa curiosité banale et
LA FILLE DE JAIRE
' discrète du spectacle des ravages de la mort. Non, ii ne prend avec lui que Pierre, Jacques et Jean.
G 'est que la chambre de l'enfant de Capliarnaiim en figure une autre ; oui, une autre chambre mortuaire, où Jésus sait entrer pour y faire œuvre de résurrection et de vie, cette autre chambre est l'âme du pécheur : la nôtre, à tous.
Et il entrera là avec son prêtre, qui est son ami, un autre lui-même : avec son prêtre que de longues années d'études et de prières ont initié à la connaissance des maladies de 1 ame : son prêtre, nourri chaque matin de son corps et de son sang adorables, et ainsi chaque jour plus étroitement associé à ses divines tendresses ; son prclre, qui connaît par une expérience personnelle plusieurs des communes infirmités : et qui aime, d'un amour auquel rien d'humain ne peut être comparé, car il n'aime que les âmes !
La chambre de la petite morte de Capharnaum préfigurait le Confessionnal catholique.
Or, de ce Confessionnal, que les protestants dits orthodoxes nous envient, à nous, catholiques : de ce Confessionnal dont la raison d'être, méditée par Littré, fut la cause au moins occasionnelle de la conversion du célèbre positiviste, le Maître pouvaitil faire une institution qui, en satisfaisant au besoin, ménageât davantage la susceptible pudeur de l'âme mourante ou déjà morte .^
Celte autre chambre mortuaire a tout le mystère d'un sanctuaire. Vous y entrez P pas vous, Mesdames, mais l'on y entre en état de s'entendre dire: Nomen habes qiiod v'was^, vous n'avez de vivant que le nom, et l'on en sort vivant, sans que nul soit jamais exposé à savoir le secret de la maladie qui avait causé la mort. Simplement, le Maître de la vie a passé : tout le secret lui appartient, à Lui et à son prêtre qui ne fait qu'un avec Lui.
Comprenez pour vous. Mesdames, et à l'occasion transmettez à d'autres la théorie de la chambre mortuaire du confessionnal catholique.
Et maintenant, revenons à l'épisode évangélique, voici le miracle :
Jésus est là debout près de la couche funèbre.
Méditez chacune des paroles du divin texte.
Ipse aiiiem tenens manam ejus, il prend par laS main le cadavre; quel geste de tendresse ou de pitié !
Et tenant cette main glacée : Paella, siirfje, dit-il.
C'est fait.
Pas de reproches, pas de retours pénibles sur les imprudences, sur les négligences qui ont amené la mort, ni un mot sur un passé disparu. Simplement : Sarge ! Le bienfait de la vie rendue doit e] dire assez à un cœur bien placé.
1 Apoc, m, I.
LA FILLE DE JAÏRE
Au sacrement de pénitence, c'est de même : Sarge! Mon enfant, quittez ce grabat, cette couche funèbre, ou bien la couche à peine moins froide de l'indifférence et de la tiédeur.
Oh ! si l'on savait comprendre ce bonheur, ce bienfait de revivre si facilement au saint tribunal ; là où, en effet, c'est la toute puissante parole qui dit : quels que soient l'abîme ou la crevasse, l'ornière, peu importe où nous étions — Sarge ! et la parole ne provoque pas à l'effort de ce moment, elle fait ce qu'elle dit : elle ressuscite, elle redresse !
Le miracle est accompli. Et reversus est spiritas ejas in eam. Et son âme — à l'enfant — lui revint.
Encore une de ces paroles de délices, comme il n'y en a que dans l'Evangile.
Son âme lui revint : mais à nous pareillement, notre âme nous revient au saint tribunal.
Je ne parle pas seulement des âmes que le péché mortel a rendues de tout point absentes de leur lieu normal, Dieu : je pense aussi à nos âmes qui abordent le saint tribunal à demi expatriées, défraîchies, aveuglées à telle ou telle de leurs ouvertures : en un mot ces âmes qui, sans être mortes, ne jouissent pas du bel épanouissement de la vie totale. Au saint tribunal, elles trouvent de quoi redevenir de véritables vivantes. Le bain de vie : le voilà. Ceux qui, pour une cause ou pour l'autre»
souffrent de l'usure de la vie physique, s'en vont essayer de se refaire aux stations thermales, aux sanatoriums, aux plages, que sais-je où? et ils reviennent ; et ils se félicitent — quand ils se félicitent — et on les félicite de ce qu'ils ont retrouvé de l'appétit, du teint et de la vie.
C'est bien plus simple et bien plus sérieux pour l'hygiène de l'âme : en quelque état que vous soyez, vous savez où il faut aller pour qu'on puisse dire : Et reversas est spiritus ejiis in eam, son âme lui est revenue.
Enfin, et vous remarquerez cette suprême délicate attention de Jésus, voyant que la jeune ressuscitée se soutient à peine, tant la maladie et la mort l'ont épuisée, il ordonne aux parents qu'on lui apporte à manger.
Et il disparaît. Il n'aime pas les bruyants triomphes : son œuvre est faite ; que lui importe d'entendre rétracter les sarcasmes et les moqueries de tout à l'heure par l'enthousiasme qui va, bien sur, faire explosion ?
Il n'est pas utile de réussir devant témoin, d'être acclamé : le fond de l'œuvre seul importe : encore une leçon.
Et quand nous sommes ressuscites ou réparés spirituellement, de nous aussi le Maître divin dira à ses ministres : donnez-leur à manger afin d'affermir leur convalescence. Vous savez la nourriture préparée
LA FILLE DE JAIRE
par Lui-même à cette intention : 0 Sacrum Convivium .
Demain matin, vous le prendrez ensemble ce festin, et alors, j'en parlerai 1
Vous dirai-je, en terminant, que j'ai eu l'intention, Mesdames^ de vous apprendre, avec la méditation de ce matin, à lire l'Evangile.
Vous ne soupçonnez pas, peut-être, la mine, le foyer qu'il est de rayons lumineux et chauds qui se dégagent de chacun de ses mots.
J'avais eu d'abord la pensée de composer tous nos entretiens de retraite de simples commentaires pareils à celui de ce matin.
Vous saurez le faire toutes seules 1
Mon vœu final est que toutes vous entendiez la parole du Maître de la vie qui vous dit comme à la petite ressuscitée de Capharnaiim : Surge : (( debout ! »
Amen.
LA LECTURE
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LA LECTURE
Attende tihi et doctrinœ.
(I, Tim., IV, 16.)
Prends garde à toi et aussi à la doctrine.
Mesdames,
y^^àSj AI pris ce texte dans i'Epitre de saint Paul à
^^ son disciple Timothée. Evidemment, \\ n'a pas, pour l'application que je \iens vous en faire, absolument le même sens que pour un évoque : car Timothée était évêque.
\oici mon intention :
Il y a un nouveau compagnon de la vie, qui, à la faveur de multiples circonstances, s'est fait une vaste place dans l'existence moderne : c'est le Livre.
Doit-on regretter ce fait ou faut-il y voir le signe d'un progrès dans la civilisation générale? Faut-il,
en regard de ce fait, conseiller l'usage ou le proscrire? Assurément mieux vaudrait la rigueur que la licence : mais mieux vaut la justice que la rigueur. En tout cas, l'on ne peut plus se taire sur le sujet lecture ; et je crois que pas un auditoire mieux que celui des femmes chrétiennes que vous êtes n'en peut-être utilement saisi.
Mon instruction comportera trois points:
Utilité des lectures saines.
Péril de celles qui ne le sont pas.
Règle de conduite pratique en cette très délicate matière.
La nature humaine abuse de tout : il faudrait interdire l'eau et le feu si, sous prétexte de corriger les abus, on s'arrêtait au parti de leur couper les vivres.
Les dérèglements trop réels de la littérature ne prouvent donc rien contre la littérature elle-même. Ce n'est pas parce que mille lecteurs se sont empoisonnés en lisant, que nous renoncerons à trouver des aliments sains parmi les livres. ' Au surplus, l'ignorance est le fruit du péché, cela suffit pour que l'Eglise repousse la calomnie dont on la charge, en prétendant que son règne —
LA LECTURE
qui n'est pas le sien — ne peut s'établir que sur des intelligences faibles ou \-ides.
Au contraire, en ce siècle de combats intellectuels, l'Eglise demande à ses enfants des vertus intellectuelles, des convictions raisonnées, une foi éclairée, la capacité de représenter un esprit du bien supérieur à l'esprit du mal. Je dis un esprit : donc une science.
L'Eglise se plaint qu'on sache tout, excepté sa religion ; mais elle applaudira qu'on sache tout, y compris sa religion.
En dehors donc des connaissances religieuses, il y a les connaissances dites profanes, qui appartiennent à l'histoire, à l'imagination, au sentiment, à la poésie, et qui remplissent les pages pleines de grâce et de gaieté d'une littérature moins sévère.
Soit qu'elles apportent un délassement et une distraction après l'accomplissement des austères devoirs de la vie, soit qu'elles procurent un ornement de plus à l'intelligence ou qu'elles apprennent au cœur le secret de certaines délicatesses, comment saurions-nous les repousser ?
Elargissons notre pensée.
Dieu a constitué la famille humaine sur le principe de la solidarité et des mutuels échanges.
Les uns ont reçu une plus large part des dons de la fortune ou des aptitudes pour le commerce, afin de diriger plus puissamment l'essor de la prospérité
matérielle. D'autres ont reçu le talent intellectuel pour consoler, embellir et dans une mesure, diriger aussi la vie morale. Pourquoi tournerions-nous le dos à ceux-ci, en leur disant : vous êtes des inutiles ? A quoi ils pourraient répliquer : mais et vous, n'êtesvous donc que des appétits ? N'avons-nous point aussi intelligence et cœur ?
Nous pouvons tous probablement nous rappeler telle et telle circonstance ou un secret malaise d'âme qui nous angoissait se dissipa au cours d'une lecture, tandis que notre pensée s'entretenait avec une pensée supérieure.
Ici et toujours le devoir passera avant le plaisir, l'action austère avant la distraction, rien ne sera sacrifié des exigences de l'éducation des enfants, de la piété filiale, de la conduite des affaires et généra- j lement de toutes les vertus domestiques. 1
Mais, si, aux dépens de la vanité, de la vie extérieure qui est si souvent sans but comme sans frein, vous pouvez greffer sur votre vie active une vie intellectuelle quelconque, ce sera un profit sans mélange : vous aurez gagné à la fois par l'emploi | que vous aurez fait de vos loisirs et par celui que ^ vous n'en aurez pas fait.
La pensée de l'Eglise est celle-ci : elle ne gémit ■ nullement de ce que ses enfants lisent trop ; mais \ s'il est entendu qu'ils lisent bien, elle leur reproche l plutôt de ne pas lire assez. Car la lecture de bonne
LA LECTURE
qualité est un principe de force : usons-en, nous marcherons plus droits, plus calmes, souriants et silencieux.
Notre- Seigneur se laisse aider à porter sa Croix par le Cyrénéen : nos lectures proprement religieuses seront pour nous les Saintes Femmes consolatrices ; les autres feront office de Cyrénéen : sur la route du Calvaire, on a besoin de plus d'un secours.
Je conclus sur le premier point : non pas abstenons-nous, mais appliquons-nous. Quel meilleur emploi de tant de moments vides, après les œuvres? Tout ce qui élève et cultive profite en définitive à la vie sérieuse, qui est la vie chrétienne.
Mais qui ne sait que de nos jours aux aliments sains, en fait de lectures, sont mêlés à foison les mets empoisonnés ?
Je ne m'occupe pas ici de liberté de la presse au point de vue politique; j'affirme qu'au point de vue moral, si jamais la raison redevient chez nous l'arbitre de la vie, elle s'étonnera qu'une pareille source de corruption ait pu rester ouverte sur ce peuple et s'épancher à l'aise sous la tolérance, si ce n'est sous la protection de la loi.
Le culte effréné du plaisir, les raffinements de la
volupté s'étalent dans ces livres, à travers la douceur, la mélancolie des passions pour lesquelles on nous J demande notre indulgence, peut-être notre sympathie, voire notre enthousiasme !
Il leur arrive d'emprunter à la religion ses noms les plus sacrés pour couvrir les plus honteux mystères ; de dérober à l'Evangile des lambeaux qui deviennent maxime de sacrilège dans ces mains et sous ces plumes! ils nous parlent de foi, d'espérance, d'amour ! et l'on sait ce que valent ces singulières vertus théologales.
Sous prétexte d'étude de mœurs, la foi conjugale, la dignité de la vieillesse, le respect de l'enfance sont foulés aux pieds. 1
Sous prétexte de psychologie, c'est une existence à la dérive, qu'un système entraîne, que le tempérament détermine, d'où la liberté est bannie avec la responsabilité.
Et le torrent est effroyable de ces impures productions.
Le livre qui est légion a engendré la presse quotidienne avec son rez-de-chaussée souvent impur, rarement inoffensif, le feuilleton, sans parler de la feuille volante qui se distribue au coin des rues, et de l'affiche indécente commentée par la gravure | ordurière. |
Le mauvais livre cause un mal affreux à la société qui devrait le flétrir de ses mépris, et où
LA LECTURE
chacun l'honore de sa curiosité, que tant de bons prétextes ne manquent pas de justifier.
Il est prouvé par la statistique des cours d'assises que les perversités les plus précoces et les plus raffinées ont fait leur école dans le mauvais livre. J'ajoute que l'expérience des âmes nous apprend que neuf fois sur dix la perte de la foi a là aussi sa cause : la boue et la lumière sont incompatibles dans l'âme humaine.
Ils le savent bien les auteurs d'obscénités. Leur patriarche Rousseau, dans l'un des éclairs de sincérité que comportait son génie, disait : u Je ne regarde aucun de mes livres sans frémir: je suis un misérable ! )) et ces misérables trouvent un accueil également curieux dans les hautes, les moyennes ^et les basses classes, qui recherchent leurs produits pour leur haut goût qui plaît au palais sauvage des uns et au palais blasé des autres.
Il existe une catégorie de livres pour lesquels le monde est d'une indulgence, je n'ose dire scandaleuse, disons déplorable : les romans. Le roman qui offre à l'imagination des héros impossibles, qui développe leurs intrigues dans des conditions invraisemblables, que le hasard dissout par enchantement ; ces peintures d'une vie fausse dégoûtent de la vie réelle, elles en corrompent le sens. On dit: c'est de la poésie, non ; la poésie est la splendeur du vrai : vous n'avez là qu'un mirage.
Le roman anémie, le mauvais livre empoisonne avec violence : c'est entre eux toute la différence.
Ah I loin de nous, au nom du respect que nous nous devons, tous ces livres dont la pudeur nous inspirerait de dissimuler la couverture aux yeux des personnes dont nous apprécions l'estime !
Le vieux serpent promettait à notre vieille mère l la science du bien et du mal.
N'aspirons pas à posséder à fond la science du mal : je défie une vie de se redresser pour les austérités du devoir quand l'âme sort de cette lourde atmosphère de vices qu'elle respirait tout à l'heure en lisant.
Nous disons beaucoup de mal de notre temps; certes, tout n'y est pas bon. Cependant il est historiquement certain que la génération de la première moitié du xix* siècle valait moins que nous — surtout celle du premier tiers. J'ai su que dans tel quartier par exemple, où aujourd'hui trois paroisses donnent à peu près un chiffre total de deux mille cinq cents communions d'hommes, avant i84o, il n'y en avait pas cinquante.
Or, c'est la lecture qui avait gâté cette génération.
J'ai été appelé à dépouiller de nombreuses, bibliothèques d'anciennes familles, bibliothèque qui étaient reléguées dans des armoires bien fermée depuis longtemps; et des parents chrétiens n^ voulaient pas exposer leurs descendants à ces
LA LECTURE
odieuses fréquentations : Voltaire, Rousseau, Diderot, toute la fange du xvm'' siècle était là.
Laissez-moi vous demander, Mesdames, d'exercer une sévère police dans vos foyers au point de vue livres et lectures, et, bien entendu, vous commencerez la leçon par l'exemple.
J'ai parlé au commencement de règles pratiques à observer.
Des personnes graves, dont la culture semblerait devoir les dispenser de cette précaution ne se permettent jamais une lecture nouvelle sans avoir pris conseil. C'est sagesse.
Le danger d'une lecture est relatif, il dépend du degré d'impressionnabilité, du tempérament, de réducation, de l'état général d'initiation préalable: autant d'éléments sur lesquels personne n'est bon juge, jugeant en sa propre cause, et c'est pourquoi il est sage de se donner un juge, donc de consulter.
Depuis que la lecture a pris dans la vie la large place que nous constatons, il s'est formé, au moins dans les villes, des bibliothèques communes paroissiales ou autres. Il y a de ces bibliothèques qu'une censure chrétienne ou éclairée rend d'urne fréquentation avantageuse : on y trouve tout ce qui
peut contribuer à former le goût, à développer la conscience du beau, le sentiment et la connaissance du vrai.
Œuvre de sauvetage, de ci\ili§ation en même temps ; ceci à cause de cela ; car éloigner les âmes des produits de cette littérature de ruelle et de ruisseau, c'est les préserver de la barbarie.
Je recommande ces œuvres à votre zèle.
Mesdames, guidons invariablement nos élans vers le vrai et le bien par le beau. Ce qui est infâme ne saurait être réellement poétique, ce qui est indigne doit répugner à des âmes bien nées. Comprenons, faisons comprendre, gardons et apprenons à garder la chasteté de l'intelligence.
Nous sommes « Fils de lumière ». Il n'y a qu'une lumière : Qaia venit lumen ttuim ^ Elle est venue, elle a brillé sur le monde, elle s'est donné pour symbole l'étoile de l'Epiphanie.
A mesure que nos lectures multiplient les étoiles au firmament de nos vies, que le soleil de vérité demeure le centre nécessaire de tout le système.
Ainsi par tout ce qui est beau et lumineux dans la nature comme dans la grâce nous marcherons vers le but : Supra ubi erat puer, « le tabernacle ici-bas, le Christ glorieux au Ciel. »
Amen,
* Isai, LX, j.
L'EUCHARISTIE
L'EUCHARISTIE
Panem de cœlo prœstitisti eis...
Seigneur, aous venez de leur servir
un pain venu du ciel : il a, ce pain,
toutes les saveurs.
(Sap., XVI, 20.)
Mesdames,
>UE voilà bien, je pense, le mot de la reconnaissance qui convient à notre action de grâces !
Ce mot, vous l'entendez, chaque soir, avant la Bénédiction, mais alors quand je dis : Panem prœstitisti, ce mot signifie : « Seigneur, vous l'avez montré, ce Pain : avec ce Pain, vous allez les bénir » . Tandis qu'à cette heure je dis : « Vous le leur avez donné n.
Venant parler à l'occasion de ce Pain, c'est moins -i d'une instruction qu'il s'agit que d'une adoration.
Oh ! oui, adorons ! s'il se pouvait que de notre retraite nous retirions une intelligence plus claire, un goût plus vif de ce Pain, certes, il suffirait bien !
C'est sur les bords du lac de Génésareth que Jésus commença de parler du grand dessein eucharistique. Il venait de multiplier les pains pour nourrir une foule que le charme de sa parole avait entraînée trop loin, et sans provisions.
Il profite de l'enthousiasme où le miracle a jeté tous ces gens, pour leur dire : oh ! ce n'est que de la nourriture périssable que je viens de multiplier : mais, attendez, je vous donnerai un pain dont quiconque en mangera, vivra éternellement.
Et les uns ont répondu : Ah ! Seigneur, du Pain avec lequel on ne meurt pas ! oui, oui, donnez-le donc celui-là !
D'autres ont rappelé la manne. Est-ce que le grand miracle de la traversée du désert risquerait d'être surpassé ?
Et Jésus a dit à ceux-ci : Oui, vos pères... mais ils sont morts, tandis qu'ils ne mourront pas ceux qui mangeront du Pain que j'ai le dessein de donner.
Peu à peu, et ménageant les grossières et juives intelligences de qui il s'agit d'être entendu, il en vint à dire : le Pain dont je parle, c'est moi... oui,
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L EUCHARISTIE
oui, mes paroles sont esprit et vie, n'allez pas imaginer que je me donnerai à manger à la manière d'une nourriture quelconque ; mais je me donnerai si bien que ma chair sera une vraie nourriture, mon sang, un vrai breuvage I
Deux ans plus tard, prldie quam pateretar, comme nous lisons tous les jours au canon de la messe, en commençant la prière de la consécration, pridie quam pateretar, il avait réuni ses disciples pour un souper d'adieu... et tout d'un coup, après leur avoir dit des paroles de tendresse : Filioli, non
relinquani vos orphanos^ il tira de son cœur le
secret d'être à la fois le Dieu qui s'en va, et le même Dieu qui reste.., il prit du pain... et il dit : u Faites ceci en mémoire de moi ! »
Et c'est depuis que l'Eglise, en bénissant avec l'Hostie sainte et surtout en la distribuant, redit : Panem de cœlo.
Ce Pain, nous ne le chantons pas moins que son chantre par excellence, Thomas :
0 niemoriale mortis Domini
Panis viviis vitani prœstans homini!
L'accouplement de ces deux mots à lui seul prouve l'Eucharistie.
* Joan., XIV, i8.
L'imagination ne produit que d'après les suggestions qui lui viennent des données extérieures.
Mais où est le Pain, la nourriture qui se consomme vivante?
Vous I et vous seul !
Omne delectamtenum.
On dit de la vieille manne qu'en effet elle diversifiait ses goûts selon les convives qui la prenaient.
C'est en un autre sens, ô pain vivant, que vous avez toute saveur! Omne delectamentum.
Vous avez le goût de toutes vos béatitudes d'abord.
Douceur, esprit de paix, miséricorde... et les autres.
Vous avez la saveur de ce qui est fort et de ce qui donne la force :
Agneau, mais aussi lion.
Vous avez le goût de toutes les joies les plus pures de la terre, toutes celles que votre Evangile nous apprend que vous avez cultivées : les tendresses saintes, les unes bénies par votre présence alors i qu'elles se formaient, les autres pratiquées par vous-même.
Vous avez surtout le goût des joies du ciel, la patrie où vous êtes et d'où vous venez vous oublier là, pour attendre l'heure de nous y conduire!
On n'en finirait pas de commenter le Panem de cœlo.