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SUR LE DANGER DES BOUGIES

L'Académie impériale de médecine s'est occupée, surtout dans ces derniers temps, avec sollicitude, de cette maladie si cruelle, dont l'effet est de retenir dans son réservoir le liqLiide sécrété par les reins, et qui doit, pour que la vie se conserve sans souffrances et sans risques, s'écou-

1er au dehors à des intervalles donnés, avee facilité et plaisir ; je dis plaisir, parce que je crois que toute fonction qui ne s'exécute pas avec plaisir doit éveiller l'attention du médecin.

Beaucoup de causes font que l'homme ne jouit pas de cette condition essentielle à l'existence heureuse, et peut-être le tiers des hommes passent plus ou moins leur vie dans ce supplice que l'on appelle rétention d'urine, et qui frappe ceux qui en souffrent dans leur santé, dans leur moral et dans leurs affaires.

Cette maladie, qui fait tant de victimes, a donc attiré avec justice l'attentive sollicitude de l'Académie, et je suis persuadé qu'elle accueillera avec bienveillance non pas une idée fugitive que je m'empresserais de publier, mais un travail qui a duré trente années dans le silence, et dont les difficultés vont paraître dans tout leur jour après quelques explications.

L'urine peut ne pas sortir par l'urètre par trois raisons principales : i° parce que ce liquide n'est pas poussé au dehors ; 2° parce que, poussé au dehors, il trouve un obstacle dans l'urètre qui s'oppose à sa sortie ; 3° par la réunion de ces deux causes , l'absence de pouvoir çxpulsif et l'obstacle matériel.

De là déjà trois grandes divisions dans le traitement et trois séries de moyens qu'il a fallu étudier.

Je laisse de côté, comme connaissances banales,

et, du reste, peu avancées , tout ce qui tient au traitement de l'inflammation et des désordres nerveux qui empêchent la miction. Je me réserve de communiquer à l'Académie tout ce que mon expérience a pu m' apprendre sur ces deux causes de la rétention pins ou moins complète.

Laissant également de côté, pour éclairer et concentrer mon sujet , la première et la troisième cause de rétention que je réserve également pour des communications ultérieures, il me reste à entretenir l'Académie de la deuxième cause, qui consiste dans les obstacles matériels placés dans l'urètre et qui s'opposent à la sortie de l'urine par le canal , bien que le liquide soit poussé au dehors par la vessie et ses annexes.

Il y a trente ans, lorsque je commençai mes travaux sur le sujet de la rétention d'urine par obstacle matériel, je croyais, comme tout le monde, que ces obstacles ne consistaient que dans un épaississement de la membrane muqueuse de l'urètre, épaississement qui, graduellement, finissait par fermer le canal ; mais bientôt je m'aperçus que, même lorsque je parvenais avec patience, longueur de temps et douleur, à donner de la largeur au passage par le moyen banal (la bougie), je n'obtenais souvent aucune ou je n'obtenais que peu d'amélioration dans la sortie du liquide. Il m'a donc fallu chercher une autre cause que les rétrécissements à la rétention , et cette cause, je la trouvai dans la foule des dé-

sorti res qui assiègent les membranes muqueuses dans toutes les autres parties du corps : tantôt je trouvai cette cause dans ces petites ulcérations plates et rondes avec douloureux boursouflement des bords, que l'on observe si communément sur la muqueuse du gland et du prépuce ; tantôt une masse spongieuse faisait saillie dans le canal ; tantôt cette masse spongieuse était adhérente à la membrane dans une grande étendue, et tantôt elle était pédiculée. Souvent ces masses étaient ulcérées et sécrétaient un liquide ichoreux, qui faisait le désespoir des malades; d'autres fois le patient , qui ne pouvait uriner, bien qu'il s'introduisît des sondes énormes, avait des développements veineux et même artériels soit dans une étendue considérable du canal , soit localement. Alors c'était ou un bourrelet circulaire ou une masse placée suivant la longueur du conduit ; ces masses molles se déprimaient par les sondes , qu'elles laissaient passer, et, se gonflant de nouveau par un nouvel afflux de sang lorsque la compression cessait, elles ne permettaient pas aux urines de couler. Tous ces désordres étaient situés différemment : tantôt dans la courbure de l'urètre, tantôt dans la partie droite, tantôt en haut, tantôt en bas, à gauche ou à droite. De là des indications différentes.

Les rétrécissements proprement dits présentaient également des différences : souvent ils étaient mous et spongieux dans toute leur Ion-

gueur, d'autres fois durs et fibreux; quelquefois le même rétrécissement participait de ces deux états. Tantôt c'était une virole de i ou 2 millimètres, tantôt un tube fibreux de quelques centimètres. Cette virole ou ce tube fibreux étaient rarement concentriques à Taxe du canal ; le petit trou dont ils étaient percés, placé sur les côtés, augmentait les difficultés. Ce petit trou, tortueux et parsemé lui-même d'obstacles, rendait fréquemment le passage infranchissable. Bien souvent ce petit trou ne faisait pas suite à un infundibulum conducteur d'une bougie; placé quelquefois au sommet d'un mamelon et défendu par les irrégularités de son bord, il était difficilement trouvable. Là, c'étaient des valvules cornées, sèches, quelquefois uniques , mais bien souvent nombreuses et enchevêtrées l'une dans l'autre. Ces valvules en demi-lune, attachées en haut, en bas, à gauche, à droite du conduit urétral , s'entre-croisant , faisaient un lacis d'obstacles fibreux qui, bien que laissant sourdre l'urine en parcourant leurs sinueux détours, ne laissaient pas pénétrer l'instrument le plus ténu. Bien souvent une de ces valvules, et elles sont alors molles et épaisses, avait sur son sommet un foyer de suppuration ; quelquefois ce foyer était derrière la valvule ou le boursouflement circulaire, et il donnait lieu à ce produit si connu sous le nom de goutte militaire, nom que, par dignité, la science repousse.

Quelquefois des concrétions lithiques compli-

quaient tous ces désordres. Tantôt c'était un dépôt pulvérulent ou derrière les parties rétrécies, ou entre les valvules morbides, on sur des végétations; d'autres fois l'obstacle consistait en de véritables pierres engagées dans le canal, d'abord sous forme de gravelles et grossies sur place, c'est à-dire entre tous les obstacles et les sinuosités du canal malade et déformé.

Je trouvai encore tous ces empêchements compliqués d'un autre obstacle au cours des urines , de ce grossissement de la lèvre postérieure du col de la vessie. Ce grossissement était dû soit à une hypertrophie du tissu sous-jacent, soit à des varices considérables, soit à des végétations ; or toutes ces modifications, qui sont modifiées ellesmêmes, présentaient des indications différentes. Cette complication provenant du col était trèsgrande; car, empêchant la miction dans le haut du canal , elle me privait du secours que me donnait la sortie de l'urine pour me faire connaître le progrès que je faisais pour débarrasser la partie inférieure de ce conduit.

La pierre gisant dans l'intérieur de la vessie était également une cause de déception de même nature ; elle empêchait aussi la miction dans le haut du canal. Pour apprécier immédiatement mes progrès, il a fallu trouver le moyen de me débarrasser sur le moment même de cette complication. J'aurai l'honneur de présenter à l'Académie, comme particulièrement digne d'attirer son at-

tendon , cinq observations de guérisons immédiates et simultanées de rétrécissements et de pierre existant sur les mêmes sujets.

Je rencontrais aussi bien souvent , dans la continuité de l'urètre, ces valvules disposées en panier à pigeon , valvules qui , très-développées, rendaient souvent impossible le passage des instruments lorsque leur cavité était tournée vers le gland , et empêchaient la miction lorsqu'elles étaient tournées du côté inverse; une seule fois j'ai trouvé les deux dispositions existant simultanément chez le même malade.

Trop souvent je rencontrais des duretés provenant des cicatrices produites par des chancres , produites par le nitrate d'argent ou autre caustique inconsidérément dépensé dans le canal, produites enfin par des causes traumatiques, telles que blessures du périnée, intéressant l'urètre, telles que ces incisions profondes qui se pratiquent maintenant; toutes ces cicatrices, placées différemment, affectaient des formes différentes qui demandaient des moyens variés pour surmonter les difficultés que chacune d'elles présentait.

J'avais aussi à surmonter les obstacles qu'apportaient au rétablissement du calibre de l'urètre, et les fistules, qui présentaient, dans ce canal, leur ouverture quelquefois entourée de végétations, d'autres fois revêtues de dépôts lithiques, et les fausses routes simples ou multiples résultant de cathétérismes malheureux ou de

manœuvres faites par les malades inexpérimentés ou rendus maladroits par la souffrance ; fausses routes qui existaient concurremment avec un canal obstrué et perdu dans les tissus en désordre, puisqu'elles dérivaient précisément de ces difficultés; fausses routes, enfin, qui aboutissaient souvent à des clapiers à parois épaisses, clapiers qui déviaient le canal en le comprimant dans tous les sens.

Enfin , pour finir ce tableau , que je trace pour donner une idée du travail que m'imposait le désir de vaincre tous ces obstacles par des moyens appropriés à chaque genre de difficulté, j'ai trouvé des canaux si étroits naturellement que les malades n'ont jamais uriné que par un jet filiforme ; chez ces malades, que le moindre gonflement frappait de strangurie, il a fallu aussi découvrir le moyen de les soulager (i).

(1) Je possède deux cas bien avérés de ces urètres naturellement presque imperforés , chez lesquels j'ai rétabli la miction; malheureusement je n'ai pas la permission de les publier. J'en connais un troisième si étroit que le cathétérisrne ne peut être pratiqué que par un instrument d'un millimètre et demi, et encore est-il accompagné d'une douleur qui ne permet^ pas de le compléter pour faire des recherches dans la vessie. Tous les symptômes et les circonstances commémoratives me font supposer l'existence, dans la vessie, d'une pierre parvenue au plus grand développement ; je ne fais que supposer, car je n'ai pas fait les recherches convenables, ne voulant pas laisser voir au malade le fond de ma pensée.

Je suivrai ce malade, et j'en parlerai si j'acquiers des notions plus complètes sur sa position.

1859. — Le malade que j'ai suivi n'avait pas de pierre, il n'éprouve plus de sensation pénible. Depuis 1855 j'ai eu plusieurs nouveaux cas de presque imperforation du canal.

J'ai trouvé également à corriger l'exubérance des dispositions naturelles qui nuisait à la miction facile et complète : un méat trop étroit, un nœud de gland trop prononcé et quelquefois ulcéré sur son sommet; le repli urétral, qui rappelle l'hymen chez la femme, et que le metteur des bougies atteint si souvent; une étroitesse congénitale d'une partie du canal , surtout à l'extrémité antérieure de la portion membraneuse ; le repli membraneux connu depuis si longtemps, qu'on appelle anatomiquement valvule du col, etc. (i).

(1) On fait beaucoup de contes, de théories et d'opérations, sur ce col ainsi modifié. Dés 1831, je scarifiais profondément cette partie hypertrophiée. On obtient bien, dans quelques cas rares, une sortie plus facile des urines en faisant la section de ces cols hypertrophiés ; mais cette section, que l'on montre à tort si communément accompagnée de succes, produit des hémorragies quelquefois considérables, hémorragies auxquelles on remédie assez facilement lorsqu'on est maître d'un grand passage, mais qui donne plus de tourments aux chirurgiens et aux malades, lorsque le passage est étroit et le cathétérisme pénible et douloureux.

Du reste, on appelle cette hypertrophie valvule du col, et c'est un mauvais mot, car il rappelle le repli delà membrane muqueuse vésicale, qu'on nomme ainsi en anatomie. Or, comme, lorsque la lèvre postérieure du col s'hypertrophie, cette valvule analomique disparait, parce que la muqueuse est distendue à cet endroit et que son repli s'efface, il s'ensuit qu'on parle de valvule précisément lorsque celle que l'on connaissait n'existe plus.

Si l'on a besoin de désigner l'effet de soupape que produit la lèvre postérieure hypertrophiée, on devrait appeler cette partie soupape du col; mais le mot n'y faisant rien, je répète que l'incision même profonde de la soupape hypertrophiée du col donne rarement une issue plus facile aux urines.

Il y a, d'ailleurs, bien d'autres causes que l'hypertrophie de la soupape du col, et qui résident au col, qui empêchent la miction principalement chez le vieillard, et ériger en principe de fendre ou d'enlever cette partie de cette soupape est au moins une hérésie.

Les exigences de la pratique demandent cependant qu'on ait recours à

Si vous remarquez , Messieurs, que je rencontrais et ces excroissances spongieuses , et ces masses ulcérées, et ces gonflements variqueux, et ces valvules, et ces ulcères , et ces étranglements fibreux, et ces tubes cartilagineux , et ces cordes fibreuses, et ces bourrelets avec sécrétion, et ces dépôts lithiques pulvérulents, et ces pierres, et ces grossissements du col, et ces cicatrices et ces fistules, combinés sur le même sujet au nombre de deux, de trois, de quatre et plus, vous estimerez quelles difficultés s'élevaient contre les efforts de celui qui désirait opposer à ces obstacles un ensemble de moyens qui, s'entr' aidant l'un l'autre, feraient arriver plus sûrement et plus promptement à la guérison que par un ou deux moyens, toujours les mêmes et contre lesquels les vœux que vous formez pour des procédés meilleurs et plus philosophiques sont une suffisante protestation.

Il y a donc trente années, je voulais vaincre tous ces obstacles, que du reste je ne connaissais pas encore, avec ce vulgaire instrument qu'on appelle une bougie. Mais je m'aperçus bientôt que la bougie était loin de me permettre de rendre toujours aux malades le passage qui leur est si

ce moyen ; mais au moins deux fois sur trois on fait chou blanc, et on n'obtient rien que des désordres qui sont quelquefois fort grands.

1859. — Je persévère dans cette manière de voir, et j'ajoute que rarement le malade qui était valvulaire résiste au système de l'authenticité suivie. Le mieux , quand il arrive, persiste rarement.

précieux. Introduites dans les cas simples et faciles, elles rendaient bien momentanément la faculté d'uriner quand encore on parvenait à les introduire ; mais elles finissaient souvent par durcir l'obstacle mou qu'elles rencontraient et qu'elles comprimaient ,, et, de durcissement en durcissement, elles faisaient passer un obstacle mou et dépressible à un état de callosité, dont la rigidité pour serrer finissait par dominer et par vaincre l'action dilatante de la bougie : de là, fermeture complète du canal par et malgréla bougie. Je m'aperçus donc que le remède aux obstacles simples, généralement adopté, était trop souvent la cause d'un obstacle plus sérieux.

Et cela devait être.

En effet, une bougie que l'on introduit journellement, et qu'on laisse pendant un temps quelquefois fort long, détermine dans l'endroit comprimé une irritation qui , lors même qu'elle est latente, ne tourne jamais ou presque jamais au ramollissement définitif de la partie qui fait saillie ; ensuite ne semble-t-il pas qu'un corps dur, qui passe continuellement dans une ouverture à parois qui s'endurcissent tous les jours par le frottement, ne doive produire à la longue (que l'on me pardonne la comparaison) des duretés analogues à ces duretés produites sur nos orteils par une chaussure étroite qui sans cesse les frotte et les comprime?

Dès le commencement de mes travaux, je dé-

couvris donc l'inconvénient des bougies, et si depuis j'ai rencontré des malades qui aient momentanément résisté à mes moyens, tous ces malades étaient de vieux rétrécis à terrain battu et durci par cet agent de dilatation.

Je me suis donc senti autorisé, dès longtemps, non-seulement à renoncer aux bougies comme moyen de dilatation des rétrécissements de l'urètre, mais encore à renoncer à la dilatation sous une forme quelconque , et , affermi dans ma croyance par de nouveaux faits, je finis cette première partie de mon Mémoire par supplier l'Académie de prendre mon initiative en considération et de s'emparer de cette question pour la soumettre à ses recherches : Les bougies employées pour dilater les rétrécissements ont-elles des inconvénients , et spécialement celui de convertir la portion rétrécie en callosité fibreuse qui se contracte impassiblement , et de donner lieu, sans résultat curatif, a des accès de fièvre intermittente? (i).

(1) Demander à de.s médecins qui tous emploient les bougies et dont un nombre assez grand vit presque uniquement de l'usage facile de ce moyen de leurrer les malades d'une guérison qui n'arrive jamais, était sans doute une témérité; aussi l'Académie a fait la sourde oreille et n'a nullement pris ma proposition à cœur. Je ne crois pas qu'elle veuillejamais constater la nocuité des bougies.

Du reste, il y a quelque chose de fort remarquable qui résulte de l'innocent métier de mettre des bougies. Comme je viens de le dire, il y a des médecins qui ne font que cela, et par cela seul qu'ils ne font que cela et ne savent faire que cela, la plus grande considération s'attache à eux; car ils montrent dans leur salon une collection de malades, qu'ils dispo-

En apportant à la solution de cette question capitale une partie de l'intérêt qu'elle attache aux

sent généralement en espalier ou autour d'une table, sous l'apparence de lecteurs de journaux attentifs et modestes.

A ces malades en puissance de bougies qui les maintiennent immobiles et dans des positions gênées et douteuses, un chirurgien célèbre dans ce genre de traitement, et qui vient malheureusement de mourir , avait donné le singulier nom de pin touins, probablement à cause de leur ressemblance avec ces oiseaux manchots qui restent des journées entières immobiles et groupés sur certains rivages des mers lointaines.

Plus un médecin a de pingouins dans son salon , plus il a de réputation, et plus il doit en avoir; car chacun juge de son talent d'après l'ampleur de l'espalier ou du cercle occi.pé... à rester tranquille et décent.

Or, comme cette collection de malades ne vient que de. ce que le chirurgien ne peut pas les guérir, et que par cela les pingouins s'agglomèrent, il s'ensuit que plus le chirurgien est impuissant, plus il a de réputation.

Il n'y a rien de tel pour faire fortune que de savoir bien plumer des pingouins ; cette science consiste à tirer les plumes une à une et doucement. Je le dis encore, avec mes guérisons immédiates, je n'obtiendrai jamais la tendresse des amuseurs de rétrécis, et dans les académies il y en a beaucoup. Quand je dis amuseurs, je n'entends certainement pas attaquer l'intention, mais le fait ; je n'entends pas non plus atteindre celui qui use de la bougie comme palliatif ou comme assistant les autres traitements, mais bien celui qui en use comme moyen curatif. Mais ce n'est pas seulement en matière de rétrécissements de l'urètre que l'ignorance est une cause principale de réputation.

Examinons l'ignorant sous le rapport de la maladie de la pierre.

Que l'on suppose un homme qui a la pierre, et que l'on suppose un chirurgien capable d'enlever cette pierre immédiatement par l'urètre, ou un chirurgien malhabile qui ne possède pas d'instruments convenables, ou qui n'a pas appris à s'en servir, ou qui n'a pu apprendre à s'en servir.

Eh bien, le malade va chez le premier chirurgien et lui conte son cas. Le chirurgien dit au malade : 11 faut vous guérir; mettez-vous là. Et, effectivement, il guérit le malade. Le malade sort, rencontre un ami, lui conte qu'il vient justement daller consulter un chirurgien, que ce chirurgien lui a trouvé une pierre et la lui a ôlée immédiatement. Croit-on que l'ami admire? Pas du tout; il juge que l'opération étant si promptement faite, elle devait être bien facile, et l'on n'en parle plus. L'habile chirurgien r< ste dans l'ombre.

Maintenant ce même malade va consulter une mazette qui, par le fait

problèmes à résoudre sur les rétentions d'urine, elle rendra, j'ose le lui assurer, un grand service

de son état de mazette, doit être ou un quart, ou un demi, ou un charlatan tout entier.

La mazette examine, sonde, fait souffrir le malade ; croit sentir ; ne le croit plus ; fait mettre le malade dans toutes les positions, lui met le doigt dans tous les trous... Il ne trouve rien, cherche encore ; et le malade de se dire en grimaçant, et avec admiration : Comme cet hommelà cherche bien !

La mazette trouve enfin une pierre, et il dit au malade, d'un air dolent mais assuré : « Hélas ! mon cher monsieur, je dois vous dire que vous avez une pierre.»

Alors le malade de s'écrier avec épouvante. «Ah! mon Dieu, monsreur, vraiment!... j'ai une pierre? Vous en êtes sûr? Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Et que pensez-vous qu'il faille faire ?

— Mon cher monsieur, reprend la mazette en se gourmant, c'est une question délicate à laquelle je réfléchirai. Votre pierre est assez volumineuse^ je penserai à ce qu'il faut faire. »

Alors le malade, consterné, retourne chez lui; il conte partout que le célèbre docteur Mazette lui a trouvé une pierre. La femme, le père, la mère, les enfants, le portier, le trotteur, le facteur, proclament partout que le célèbre docteur Mazette a trouvé une pierre; cela se répand, cela se dit, cela se redit, cela se narre, cela se raconte, et le nom célèbre vole de bouche en bouche et fait vibrer tous les tympans.

On écrit en province ; un journal du lieu met, à Yinsu du docteur, la fatale nouvelle en entre-filet; l'entre-filet repousse de marcotte dans les journaux de la grande ville, toujours à Yinsu du docteur, et l'on se dit en s'abordaut :

Savez-vous? M. X. a la pierre; il va être opéré. — Vraiment!... Par qui donc ? — Par le célèbre docteur Mazette.

Mais le célèbre docteur remet l'opération, drogue son malade, et le retentissement se prolonge.

Enfin le jour de l'opération est habilement fixé à trots jours (*); car, pendant ces trois jours, l'attention va se rallumer (**).

Chacun dit alors à l'autre : Dites donc, eh bien! c'est décidé; vous savez ? ce pauvre M. X. va être enfin opéré. — Ah bah ! vraiment! Et qui

(') Mais, monsieur le docteur Mazette, vous tuez votre malade en prolongeant son attente; il s'exténue et dépense son courage, pendant que vous spéculez.

(*") Quelques-uns vont me dire, mats c'est du savoir-faire, et vont peut-être ajouter, en se léchant les lèvres, mais c'est tout naturel! Non, Messieurs, je ne peins pas le savoir-faire, car ma plume traiterait avec plus de sérieux les gentillesses que l'on appelle de ce nom ; je peins simplement un ignorant en jouissance, et non ce qui est quelquefois le fait d'un homme d'esprit et souvent le fait d'un coquin. Je reviendrai, un de ces jours, sur le savoir-faire etl'honnête homme au savoir-faire... et sur bien d'autres choses, si ou m'y force.

à l'art d'abord, et ensuite à ces nombreux rétrécis qui cherchent leurguérison dans le moyen de

est-ce qui l'opère? — Eh ! mais c'est le célèbre docteur Mazelte. Et le nom du docteur Mazette retentit encore.

L'opération se fait, le malade souffre, et chacun dit : Comme il souffrirait davantage, si ce n'était pas le docteur Mazette!

En sa qualité de mazette, le célèbre docteur écorne la pierre, en l'ail sortir un atome, et laisse dans la vessie la pierre, qui a fait des petits. Chacun regarde l'atome et ne voit pas la pierre ; alors chacun s'extasie sur l'adresse extrême du célèhre docteur Mazette.

Une seconde, une troisième, une quatrième, une vingtième opération est nécessaire, et, entre chacune, le nom de la mazette retentit et retentira d'autant plus souvent que les opérations seront plus fréquentes. Or, comme les opérations sont d'autant plus fréquentes que la mazette est plus mazette, et que plus les opérations sont fréquentes, plus on prononce le nom du docteur Mazette, il s'ensuit que ce nom est d'autant plus counu que la mazette est plus grande, et que plus la mazette est grande, plus le nom est connu.

Ça va toujours comme ça.

Mais le malade meurt. Alors on dit : Il faut qu'il ait eu une bien mauvaise maladie ; car c'est le célèbre docteur Mazette qui l'a traité, et s'il eut dû être guéri, cela ne pouvait être que par lui.

Mais le malade guérit après douleurs, inflammations, fièvres, blessures, arrachements, contusions, qui ont cent fois fait douter de sa vie. Alors on dit : 11 fallait le fameux docteur Mazelte pour le tirer de là.

Et le docteur Mazette, comme un chat, retombe toujours sur ses pattes.

Et sur ce, le docteur Mazette va aux nues; et l'autre docteur reste à terre... parce qu'il guérit trop vite.

Et le docteur Mazette monte, monte, monte ;sic itur ad astra.

Et là, il devient un juge et mesure le génie avec... ses oreilles.

Et il trouve naturellement le génie d'autant plus court que ses oreiN les sont plus longues.

Cette histoire , qui se renouvelle tous les jours, prouve donc encore qu'il y a beaucoup plus de chauces de réputation populaire pour l'ignorant et le malhabile que pour le savant et l'adroit chirurgien, par la raison qu'on a plus souvent l'occasion de prononcer le nom de l'ignorant que celui du savant.

Le public écoute le nom et ne le pèse pas, et le nom le plus souvent entendu est à ses yeux le plus grand : le charlatan sait cela.

J'en connais d'aucuns auxquels, par cette raison, la réputation ne manque pas, et, si quelque chose m'étonne, c'est qu'elle ne soit pas plus grande.

se rendre malades, et cela, Messieurs, de par la

science.

Ne prenez pas, ô lecteurs, cette historiette pour un paradoxe; croyez qu'elle est vraie et sérieuse.

Rappelez-vous surtout que ce livre n'est qu'un recueil, et qu'il permet à ma plume, dans les notes, une certaine gaieté instructive.

Puisse cette gaieté me laver à vos yeux d'une morosité dont quelques intéressés m'affublent, et vous donner à croire que, pour le moment du moins, je ne suis pas mort, comme le croit à mon endroit la jeuue.sse des écoles, d'ailleurs si bien instruite (-')!

Je reviendrai autre part sur cette piquante question, que je ne craindrais pas de faire dans le but de démontrer que, dans notre bienheureux état, les qualités négatives l'emportent beaucoup, en ce qui a rapport au succès populaire, sur les qualités positives.

Voyez où nous mènent, sous ce rapport, la grandeur d'àme, le désintéressement, la franchise, la vérité, le dévouement, l'honnêteté, l'aptitude à tout, etc!

Et voyez où nous mènent comparativement la bassesse, l'intérêt, la duplicité, le mensonge, la personnalité, la coquinerie, et l'aptitude même bornée à une seule chose, etc. !

Cela est en grande partie la faute des lois.

Mais je m'abandonne à parler philosophie, au lieu de parler d'urètre et de vessie.

Pardon !

(*) J'ai demandé à quelques élèves des écoles, sans me l'aire connaître, ce que c'était que la Uthotripsie et quel était l'auteur des moyens qu'on mettait en usage pour la pratiquer; ils m'ont donné tout autre nom que le mien. Cela fait certainement honneur à la justice et aux connaissances des professeurs en chirurgie chargés de les instruire. Je remédierai à cela.

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