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que des besoins très mesurés; désormais, il allait y travailler et vivre en cultivateur.
Tout en parlant de saisir le soc de la charrue, il n'avait, guère, changé ses habitudes européennes. Le général ^Vatson "SVebb, la première connaissance qu'il eût faite à Xew-York, le représentait comme un gentleman plein de douceur et de réserve, recherchant de préférence, la société des vieillards et des femmes. Il ne s'en tiendra pas, longtemps, aux velléités rurales de tout à l'heure et n'aura pas besoin qu'on vienne le tirer de son champ, comme un Cincinnatus. Très attentif au choix de ses fréquentations, il se répandait, à \e\v- York, dans quelques familles distinguées par le sort ou par l'intelligence de ceux dont elles se composaient, chez les deux Stewart, chez AVashington Irving, Tun des plus grands écrivains des deux mondes, le chancelier Kent, les Clinton et les Livingston. En ces maisons hospitalières on s'intéressait à l'entendre, causant de ses malheurs, avec l'accent qu'il savait y mettre; car, il se posait en victime et il eut toujours besoin qu'on le crût tel en France, pour les sympathies dues à sa cause; ou bien, on l'écoutait portant la conversation sur ses oncles, sur sa mère, sur les membres de sa famille désunie, ou sur les raisons qui l'avaient poussé à brusquer l'afl'aire de Strasbourg. Il disait combien il avait tenu, surtout, à s'annoncer, à se faire connaître, non comme un aventurier ordinaire cédant à une folle exaltation, mais comme l'aîné des neveux de l'empereur s'efforçant à reprendre, de force, la suite de sa politique. Fréquemment, par un bonheur qu'il appréciait à l'extrême, il se rencontrait en ces lieux avec l'Italien Arese, le plus cher, le plus constant des amis, et dont la cha-
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leur de sentiments ne pouvait que le stimuler à la reprise de ses desseins. Ces larges vues, il ne les avait pas abandonnées; il insistait sur ce point, toujours, que sa destinée était inéluctablement liée à celle de la France. « Si j'avais noté chacune de ses paroles, écrivit l'un de ses habituels interlocuteurs new-yorkais, si je les reproduisais, aujourd'hui que ses visions se sont réaUsées, on verrait que la plupart d'entre elles furent aussi prophétiques que celles piètées au prisonnier de Sainte-Hélène (I). »
De douces lettres lui venaient de sa mère, lui offrant d'aller le rejoindre en Amérique, ou le rappelant doucement en Europe, tout en lui conseillant d'attendre avec une patience raisonnée et une résignation pas trop longue l'instant projHce. Lorsqu'il reviendrait au pays d'adoption, il se consolerait de l'avoir quitté en constatant que son nom y était resté cher et que pas un habitant de cabane ne se trouvait, au village de Sallenstein, ni aux alentours, qui ne possédât son portrait. « C'est doux d'être aimé ainsi ». lui disait-elle, heureuse qu'il fût l'objet de tout cet amour. On se souvenait, en Thurgovie, des précieux services rendus par sa généreuse initiative, des écoles créées, des secours offerts jtartout où il y avait un malheur véritable à soulager, du concours, maintes fois, apporté, de la meilleure grâce, aux travaux champêtres ou militaires du canton, et de sa belle ardeur, du courage dont il avait donné une j)reuve si remar(]nable, lors(|u'il sauva la vie d'une femme et d'un enfant, en se jetant à la tête des che\au\ emportés, qui les trahiaient à l'abîme.
(1) Hcv. Slcwaii. \ •ndicadon.
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Cependant, il était très loin d'elle. Et cette séparation trop lourde à son cœur achevait de briser le peu qui lui restait de forces. Impressionnable au point qu'après une grande douleur elle tombait dans un état d'anéantissement complet, d'où l'on aurait cru qu'il ne serait plus possible de la tirer, on la voyait, maintenant, toujours souffrante et triste. D'un appétit si léger qu'elle semblait vivre presque sans nourriture, sa maigreur effrayait les regards amis, anxieux de découvrir un symptôme sur ses traits, un signe seulement d'amélioration survenue dans son être. L'affection de poitrine, dont elle était atteinte, compliquée d'une maladie de nerfs, épreignait ses jours d'une continuelle angoisse. La solidité de son jugement n'empêchait point qu'elle ne fût la victime d'une complexion très fragile. Extrêmement sensible au froid, elle se voyait retenue de force sous un climat âpre et redouté des poumons délicats ; elle n'aimait rien tant que la chaleur d'un beau ciel d'Italie, et il lui fallait s'enfermer, durant des jours et des semaines, pour se garder des souffles glacés du Nord ! Elle avait failli mourir, parmi les brumes de la Hollande. A Aix-les-Bains, on la connut bien faible et bien paie. Dans la sévère Thurgovie elle était loin d'avoir trouvé, disions-nous, latempé'rature égale et sereine, qu'on recommandait à sa constitution. Depuis quelque temps, le mal consumant qui avait flétri sa beauté, découronné sa grâce, accusait de menaçants progrès. Elle sentait sa vie s'éteindre. Elle fit apf)el à l'absent, de sa voix douce et plaintive, qu'il crut entendre.
Il ne se demanda point si les décrets de la politique lui permettaient ou non de revenir en Europe. Immé-
diatement il retint sa place sur le paquebot le plus prochain. Le 12 juin, on mettait à la voile. De toute la force de son désir inquiet il aurait voulu presser la marche du navire fendant les flots de l'Atlantique. Le 10 juillet, il avertissait sa mère de son arrivée dans le plein tumulte de Londres, seul et le cœur déchiré, au milieu de parents qui s'éloignaient de lui et d'une foule indifférente. Après un temps d'arrêt nécessité par l'attente de ses passe-ports, que l'adhésion du gouververnement de Louis-Philippe lui permit d'obtenir, sous le nom supposé d'un citoyen anglais (l),il putse remettre en route, mais tourmenté de la crainte que ce ne fût trop tard. Dans la première semaine d'août, il toucha au terme de ses vœux ardents^ Par une chaude après-midi, il montait d'un pas pressé la côte d'.Vrenenberg. Il se retrouvait, après huit mois d'absence, en ces lieux aimés, et se demandait si tout ce qui lui était arrivé dans l'intervalle : la journée de Strasbourg, son enlèvement de la prison, son embarquement, cette promenade en mer interminable, son voyage dans les deux Amériques n'était pas un rêve.
Quelques minutes plus tard, il serrait sa mère contre son cœur, pleurant à la fois de joie et d'émotion pénible; car, si de la retrouver dans ce calme logis lui était infiniment doux, bien douloureuse était son impression à considérer sur le cher visage les signes trop évidents d'une fin prochaine.
11 y eut un instant d'apaisement dans leurs Ames; un court rayon de soleil éclaira leur mélancolie. I^i malade semblait renaître au sourire d'un beau ciel: on
(Il Diidlcv.
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la portait, deux heures par jour, sur la terrasse du château ; elle respirait mieux et se reprenait à causer. On formait des projets. Et, à la faveur de cette illusion d'un moment, le prince Louis, toujours possédé de sa fièvre ambitieuse et mystique, retournait aux œuvres de la politique. On essayait, entre soi, des répétitions privées, en quelque sorte, de ce qui serait à proclamer plus tard, des grands mots à dire, quand aurait sonné l'heure, et des professions de foi bonapartistes et populaires, qu'on porterait à l'afTiche en l'honneur de cette force aveugle : le suffrage universel, qui ne crée pas seulement des députés, mais aussi des dictateurs et des Napoléon .
Son exaltation personnelle ne lui permettait pas de croire qu'il put s'abstenir d'y songer ni qu'on lui fit un grief d'en avoir préparé la graine. Naguère, il avait promené dans une place de guerre française le drapeau d'Austerlitz. Il s'était offert en holocauste au souvenir du captif de Sainte-Hélène. Un premier insuccès n'avait en rien modifié les dispositions de son àme, sinon qu'il l'avait rendue plus impatiente. Aussi fortement que jamais, il restait persuadé de la nécessité d'établir en France un gouvernement fort, c'est-à-dire un gouvernement qui, n'étant plus le même, pourrait être le sien (1). Lui seul, représentant rjualifié de la doctrine napoléonienne serait en droit de constituer ce pouvoir sur les bases de la démocratie. Il n'aurait à com}i-
1) Dans un des clubs de la Révolution, un soir. Chamfort montait à la tribune, annonçant qu'il parlerait du despotisme et de la démocratie. Son discours n'eut pas besoin d'être long pour tout dire, lltenaiten ces deux mots :
« Moi, tout; le reste, rien : voilà le despotisme. .Moi, c'est un autre; un autre, c'est moi : voilà la démocratie. »
compler, en efï'et, ni sur l'aide ni sur les sentiments de la famille, dont il avait eu la démonstration négative, très récemment encore. Ses oncles Joseph et Lucien, apprenant son arrivée d'Amérique à Londres, quittèrent la capitale anglaise pour n'être point exposés aie recevoir. A leurs reproches, à leurs blâmes indirects ou formels, il avait répondu qu'il ne se reprochait rien, qu'il n'obéissait point à des ressentiments personnels, mais qu'un mobile puissant l'entraînait et s'imposait à lui avec l'autorité d'une religion.
Une nécessité cruelle Tobligea de suspendre l'élaboration de ses programmes empiriques.
L'état de sa mère s'était aggravé au point de ne laisser aucun espoir de salut. 11 ne quittait plus le chevet de son lit. Malgré tant de soins assidus, qui lui étaient prodigués pour prolonger sa vie et adoucir ses souffrances, la reine n'avait plus qu'un souille de vie trop faible pour résister aux âpres vents d'automne. Le t) octobre, ses hùtes, ses amis, s'étaient rassemblés dans sa chambre, siirs de l'imminence du fatal instant et ne pouvant retenir leurs larmes, muette expression de leur douleur. « Êtes- vous là? demanda-t-elle d'une voix si basse qu'elle leur parvenait à peine comme un murmure. — Oui, répondirenf-il<. — Alors, adieu, mes amis; ne m'abandonnez pas. »
Louis, en perdant sa mère, avait tout i>erdu, hors la volonté persévérante de suivre, une à une, les exhortations qu'il tenait d'elle et d'obéir jusqu'au bout à son inspiration toujours lumineuse en lui. Il conservera en permanence ses enseignements dans la mémoire et son testament politique devant les yeux. EnelTet, « la reine Ilortense » avait écrit, à son intention, une série, de
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réflexions et de pensées, qui furent son évangile actif jusqu'à la pleine réalisation de la seconde expérience napoléonienne.
Depuis la disparition de sa mère, il passait les jours, soit à Arenenberg, soit dans le domaine voisin de Gottlieben, non pour cloîtrer son intelligence dans cette sorte de retraite contemplative que lui conseillait, en roi philosophe, Louis Bonaparte, mais pour y respirer le calme nécessaire à sa grande tristesse (1).
Quelques anciens serviteurs et de rares amis de passage composaient toute sa société. De fois à autre, il se rendait à Constance, sous un déguisement militaire qu'il jugeait bon d'adopter. Il revêtait, alors, l'uniforme des soldats de l'armée badoise pour éluder, du même coup, la surveillance de la police française et celle de la police allemande.
En la petite maison, qu'il lui plaisait d'appeler YErmitage de Saint-Xapoléon, fréquemment se présentaient des visiteurs. 11 permettait qu'en de certains jours on pût interroger du regard et de la pensée ce coin d'histoire intime.
Des relations de voisinage, qui furent chères à la duchesse de Saint-Leu, s'étaient maintenues discrètes et affectueuses. 11 n'avait pas interrompu ses bons raj)ports avec les dames de Crénay. Il aimait à retrouver
(1) Il avait aussi à mettre en ordre les conditions embarrassées de rhéritage. « Ma mère, écrivait-il d'Arenenberg au roi Louis, m'a laissé bien des charges, bien des obligations et un vieux château à moitié restauré, qu'il faut achever, si Ton veut en tirer quelque chose. Cela sera, d'ailleurs, ma seule distraction de cet hiver. »
en la maison de campagne de la marquise de Crénay, proche de la sienne, M"^ de Séréville, future comtesse de Sparre, une très belle personne dont il se montra légèrement épris. Plusieurs fois, il leur avait annoncé d'un accent convaincu dont elles se jouaient : Cn jour, je serai sur le trône de France. On en riait, on le plaisantait, et, pour faire bonne mineà l'impression produite, il feignait d'en sourire, malgré qu'il prît la chose fort au sérieux. Lorsqu'il sera devenu ce qu'il s'était juré d'être, il n'oubliera pas la marquise de Crénay, ni M"* de Séréville, sa nièce et fille adoptive; bien qu'il leur connaisse des attaches légitimistes très accentuées, il mettra de la coquetterie, dans l'exercice de sa puissance, un jour, à protéger efficacement des membres de cette aristocratique famille, moins pourvue d'argent que de titres (1).
D'une manière courante, il ouvrait sa porte aux confidents de sa politique. Tels le colonel Vaudrey, envers lequel il avait contracté une forte dette de reconnaissance, depuis Strasbourg, et son fidus Achates, le missionnaire turbulent de sa cause, l'ancien sous-oflicier Fialin, qui portera si haut, sous l'Empire, son titre ducal de Persigny. Celui-ci avec sa loquacité, ses exubérances du geste et de la parole, dignes d'un Gaudissarl balzacien, ne donnait guère à deviner, dans ce temps-là. qu'il y eût en lui l'étoffe d'un ambassadeur et d'un ministre.
Strasbourg ne les avait découragés ni les uns ni les autres. Ils n'avaient pas de sujet de conversation, qui
(1 o Je passais presque toutes mes soirées, en 1848, chez les Crénay, qui, l'hiver, habitaient un joli appartement, en face féglise Sainte-CIotildo. Que de fois j'ai entendu la manjuise raconter, dans son salon, des histoiresdii prince Louis! » (Baron Pu Casse, les Dessiytis du Cotip d'Etat, p. il.)