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leur fût plus habituel, que de s'entretenir du moment possible où surgirait une occasion nouvelle, et celle-ci décisive.
Dans le salon, contre Tune des parois de cette pièce d'aspect plutôt sévère, se vo^'ait la copie d'un tableau célèbre de David, où l'imagination du peintre s'était élancée sur les pas de Bonaparte franchissant les Alpes. Louis-Napoléon y ramenait souvent les yeux, comme pour s'entretenir dans une idée d'effort et de courage. Un matin que, Fialin étant là, le prince fixait l'image avec une attention plus soutenue que d'ordinaire :
vv Oui, mon ami, déclara- t-il à cet associé des premières défaites, préludes d'un grand triomphe; oui, n'en déplaise aux sages, qui ne veulent pas le croire, moi aussi, je franchirai les Alpes et crierai : En avant! à la tête d'une armée française. »
De tels propos pouvaient étonner quelques oreilles; ils étaient écoutés comme des oracles de certitude par un Persigny, par un Vautlrey, des fanatiques de l'idée.
En ses heures d'isolement volontaire, il se retirait dans un corps de logis séparé, l'élégant pavillon où sa mère avait fait disposer un appartement pour lui et dont chaque détail révélait le passage d'une attention délicate ou prévoyante. Là, il continuait quelque brochure entamée, mettait en ordre les alTaires de la succession et classait, feuilletait les papiers de l'absente. Des fragments de mémoires, d'instructives correspondances, des pages écrites afin de continuer, en quelque sorte, au delà de la vie, la conversation éducatrice de la mère avec le fils. Il relisait les memoranda de cette douce ambitieuse, dont les pensées furent en concordance politique si complète avec la signification qu'il
sut leur donner au moyen de ses actes. Il en méditait les enseignements et s'en pénétrait au point qu'ils ne sortiraient plus de sa mémoire, mais deviendraient la rèiîle successive de ses efforts, à l'appui de ses prétentions héréditaires. C'était une suite d'observations, comme celles-ci, étrangement nettes et pratiques de la part d'une femme, qu'on supposait toute de langueur sentimentale et romanesque :
Vous êtes prince, ne l'oubliez pas: mais, sachez aussi sous quelle loi. A'otre titre est de date récente : pour le faire respecter, il faut vous montrer, avant tout, comme capable d'être utile. Lorsque ceux qui possèdent des biens craindront pour leurs avantages, promettezleur d'en être garant. Si c'est le peuple qui souffre, montrez-vous comme étant, ainsi que lui, un opprimé; faites entendre qu'il n'a de salut qu'en vous.
Le rôle des Bonaparte est de se poser en amis do tout le monde : ils sont des médiateurs, des conciliateurs.
Accueillez chacun, ne repoussez personne, même les curieux, les hommes à projet, les conseillers. Tout cela sert.
Chaque paire d'oreilles est prédisjiosée à des sensations particulières, chaque esprit est touché d'un genre particulier d'arguments. Employons donc toutes les cordes de la voix, toutes les sortes de raisons. Ne nous
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fatiguons jamais d'affirmer que l'empereur était infaillible et qu'il y avait un valable motif national à tous ses actes.
Ne manquez pas de publier indéfiniment qu'il avait rendu la France puissante et prospère et que chacune de ses conquêtes apportait en Europe des institutions à tout jamais regrettables.
On finit par faire croire ce que l'on dit à satiété; on obtient toujours ce que l'on demande sans se lasser et sur tous les modes, depuis le ton de la litanie jusqu'au rythme fier de l'ode héroïque.
En France, on a facilement le dessus dans les discussions, lorsqu'on invoque l'histoire; personne ne l'étudié et tout le monde y croit. On a beau jeu pour V accommoder^ à sa guise.
Je vous l'ai dit : surveillezrhorizon.il n'est comédie ou drame qui, se déroulant sous vos yeux, ne puisse vous fournir quel(|ue motif d'y intervenir, comme un dieu de théâtre.
De ce manuel d'im[)érialisme ad usum Delpfuni ne croirait-on pas voir se dégaj^er, une à une, les raisons déterminantes de toutes les paroles apprêtées, de toutes les formes de séduction po[)ulaire, à propos employées
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par Louis Napoléon pour capler l'opinion publiciue, rallier à sa f'orlune et s'imposer aux événements?
A défaut de calculs polilirpies profonds, il se composait un corps de doctrines [)i'éparaloires, commodes, élastiques, et laissant une large place au hasard, ce complice du succès, toujours prêt à grandir et à forfilier ce qui s'élève et devient fort. Il s"api)renail à disci()liner une àme naturellement chimérique. 11 mettait de l'ordre et de la clarté dans un cerveau fumeux. De fait il ne perdait pas son temps, pendant cette période de retraite, au manoir d'Arcnenberg.
Le plus doux privilège, que la nature ait accordé à l'homme, c'est de se ressaisir, au plein de la vie, des impressions de l'enfance. Louis Napoléon était attaché par les fd)rcs de son cœur à ce nid de ses jeunes années. En ces lieux, chaque détour de sentier, chaque pas dans le jardin faisait lever devant lui un souvenir tendre ou mélancoli(]ue. Chaque pièce de la simple demeure i)rincière, musée de Tamour et de la reconnaissance, lui rappelait le langage expressif et les yeux aimés de sa mère. 11 redisait en les traversant : « Elle fut ici. J'entendis là sa voix. Par ses avis, par ses instigations fortifiantes (pioitpie mélangées d'alarmes, elle exhaussa mon àme et lui ouvrit le champ des vastes espoirs. »
Aussi lui agréait-il, pour s'en {)énétrer davantage, de faire les honneurs d'Arenenberg aux étrangers de marque, qui lui en transmettaient le désir. Dans la pièce principale de l'habitation, il attirail le regard du visiteur sur une esquisse du roi de Home aciuarellisée par la reine llortense ou sur une peinture le représentant lui-même, tout enfant, auprès de sa mère en
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grande toilette, qui se penchait affectueusement vers lui. A ce sujet, il rappelait, volontiers, des traits de ses premiers ans, dont il avait conservé la souvenance précise. Dans le salon voisin, il goùlait un vrai charme à s'arrêter, en compagnie sympathique, devant un beau portrait d'Hortense de Beauharnais la montrant par un clair de lune romantique, accoudée sur son balcon, songeuse, et dans l'attitude sentimentale qui convenait à sa languissante physionomie.
A de très rares personnes il ouvrait la chambre strictement close, où sa mère avait exhalé le dernier souffle. On y entrait avec recueillement; il entr'ouvrait les écrins, indiquait un tableau, une miniature, désignait d'une main respectueuse des objets qu'elle avait touchés, des reliques chères, dont il espérait bien n'être jamais contraint à se déposséder. Il paraissait s'être résolu à vivre en cette paisible retraite, fort éloigné du monde, pendant quelques mois encore. Brusquement on eut connaissance qu'il en était parti pour aller en Angleterre et se rapprocher des côtes de France.
Des incidents sérieux avaient précipité son départ. Malgré que le gouvernement français lui eut rappelé que si l'on avait toléré son passage en Suisse, c'était uniquement i)Our lui permettre d'y remplir un pieux devoir, il continuait à user de cette tolérance, dont la raison avait cessé. On avait dû procéder aux sommations, mettre en mouvement les ressorts diplomatiques des deux pays, et passer, enfin, aux menaces directes contre le peuple voisin, qui, en ne lui defen-
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dant point son sol, encourageait les résistances du prétendant bonapartiste. Un appareil de guerre s'était déployé. Vingt mille hommes avaient été massés sur la frontière. Par point d'honneur et par élan de patriotisme, les autres cantons helvétiques s'étaient solidarisés avec ia Thurgovie, parlant d'armer contre cette agression et de courir à un désastre certain, plutôt que de sacrifier à un lâche abandon !e sentiment de la dignité nationale. Pour épargnera la Suisse hospitalière une conflagration, dont elle aurait été la victime, Louis Bonaparte préféra quitter son territoire. Il se retira de la Suisse très indigné contre l'intervention du gouvernement français. IMus tard, il renversera la situation: ce sera lui-même, en 1852, qui réclamera de la Confédération helvétique l'expulsion des réfugiés de sa patrie. En attendant, il gagna Rotterdam et s'embarqua pour l'Angleterre.
Le grand asile européen s'était ouvert à lui, pour la deuxième fois. Il n'arrivait pas seul à Londres, mais accompagné d'une suite de sept personnes, des amis éprouvés tels que Fialin de Persigny, les colonels Vaudreyet de Montaudon, et des serviteurs, qui en auraient mérité le titre par leur dévouement absolu, comme Charles Thélin et Fritz Richenbach. Descendu d'abord au Fenton's Hôtel, puis dans une autre de ces maisons communes, à \Vaterloo- Place, il loua, pour y rester jusqu'au mois de décembre 1X39, le (.arlton-House, appartenant à lord Cardigan, entre Saint-James et Regent-Slreet, c'est-à-dire en l'un des plus beaux quartiers de la ville. Il avait emporté d'Arenenberg de précieux objets, dont il com{K)sa l'ornement de la pièce principale de ce logis particulier : des |>eintures représentant Joséphine et Ilortense de Reauliarnais; des
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médaillons de famille, des reliques d'histoire, telles que l'écharpe tricolore portée par Bonaparte, à la bataille des Pyramides, l'anneau du couronnement; les ordres, plaques et croix, qui avaient eu place sur la poitrine de l'empereur et « le talisman de Charle-magne », enlevé par droit de conquête à la tombe fameuse d'Aix-la-Chapelle.
Pendant les premiers jours de son installation, à Cari ton -House, il ne songea qu'à composer son personnel (l), ordonner son train de vie, rassembler ses idées et ses meubles. Cependant, une vague de curiosité montait autour de sa quasi-solitude. Ce qui restait de la haute société londonienne, en cette période d'automne, vouée de préférence aux grandes habitationsprovinciales, était possédé du désir de connaître le neveu du grand Napoléon.
Déjà, lors de son premier séjour à Londres, proûtant des hautes sympathies dont sa mère était l'objet, de la part des premières familles de l'aristocratie anglaise, il avait noué des rapports précieux, qu'il eut la satisfaction de retrouver, auprès de lord Holland, de la duchesse de Bedford, de la marquise de Douglas, de lord et lady Grey, du comte d'Eglington. Des réceptions brillantes lui furent ménagées, dont les journaux rendaient compte. Le duc et la duchesse de Somerset donnèrent un grand diner en l'honneur de Son A liesse royale le duc de Capoue et du prince Louis Napoléon. Il fut remarqué, au courant des gazettes, que le duc de Wellington lui témoigna des attentions pleines d'in-
(li Ce personnel comprenait alors seizfî porsonncs. Il ;ivait une paire de chevaux de trait, un cheval pour un cab et deux chevaux de selle.
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térêt; qu'à Lemington le lord-lioutenant du château de Warwick organisa des fêtes, à son intention; qu'à Birmingham, à Manchester et à Liverpool, il obtint les succès d'un héros du jour; et que les ladies rivalisaient de bonne grâce, en leurs réceptions, à lui rendre presque aussi agréable que sa patrie son séjour dans une grande ville étrangère. Entre temps et aux heures de la saison des chasses, il ne résistait point aux invitations qui lui ouvrirent, tour à tour, quelques-uns des plus riants et des plus opulents domaines de la noblesse anglaise en déplacement dans ses terres. Chacun de ces grands seigneurs mettait une sorte d'amour-propre à lui donner, de nouveau, comme ils l'avaient fait pour la reine Hortense (1), une idée aussi complète que possible de l'élégance et du luxe répandus dans ces châteaux avec une splendeur inconnue ailleurs.
A Londre>, il fréquentait particulièrement à Gore- House, dans la célèbre mansion aristocratique et littéraire, où la belle, l'aventureuse et si imprévoyante lady Blessington brûlait les derniers feux de sa magnificence. C'était là, dans celte demeure fameuse, aux larges pelouses, aux allées superbement plantées d'arbres centenaires qu'avait, autrefois, promené ses pas le pieux ^Vilber force récitant ses psaumes, à grand confort. Maintenant, aux soirs de la spirituelle lady et sous le gouvernement intérieur accepté du prince consorl, au l rement dit le comte Alfred d'Orsay, se rejoignaient les plus brillants esprits de la société de Londres ou de celle de Paris en voyage.
La première rencontre de Louis-Napoléon et de lady
(1) Cf. Fragments de mémoires inédits.
aj
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BlessiDgton était un souvenir de jeunesse. Les détails en revenaient à la mémoire du fils de la reine Hortense. sous le jour d'une impression attendrie. C'était par une tiède journée de mars 182."<, à Rome; elle habitait à grand luxe le palais Negroni et l'avait quitté pour rendre une visite à la duchesse de Saint-Leu. L'une des temmes, auxquelles on avait le plus souvent répété que du moindre de ses mouvements, de chacune de ses paroles et de sa personne entière émanait le charme de plaire, elle se sentait, à la fois, curieuse et inquiète d'aborder celle qu'on disait être la séduction couronnée. L'entrcA'ue lui fut d'une douceur extrême: comme d'habitude, flortense se laissa conduire à son clavecin, pour y moduler l'une des romances sentimentales écrites et composées par elle. Pendant la conversation, elle eut des mots et des sourires d'une grâce très aimablement soulignée. Jamais des heures (à moins qu'elle n'en eût oublié d'une félicité plus complète) n'avaient jjaru si courtes à la visiteuse, qui, la veille, cependant, avait eu l'oreille et l'imagination bercées aux paroles d'un Byron. La reine de Hollande n'était pas seule à tenir compagnie, dans le salon, à la grande dame anglaise. Plein d'attentions et d'amour était, à côté d'elle, son fils le prince Louis. Sous l'impression d'enchantement où baignait l'âme de lady Blessington et qui la disposait à tout idéaliser, celle-ci avait vu en lui un jeune homme ardent et beau, doué de talents nombreux et, de tous points, au moral comme au physique, digne d'une semblable mère.
îllle le retrouvait, à présent, jiarmi ses illustres invités, distinct de tous, portant sous les airs graves et réfléchis de son visage, la fierté de son nom et la
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certitude d'être appelé à en ressusciter la gloire.
Il n'était point de prévenances généreuses et choisies qu'on n'eût à son égard, lorsqu'il résida, j)lusieui-s jours à Brodrick-Castle, chez le duc de Hamillon, son parent. Ses hôtes, pour la plupart, n'envisageaient en lui cju'un prince digne de leur intérêt, sans doute, mais ne possédant aucune chance prévoyable de s'élever à plus d'éclat et de puissance; chez le duc de Montrose, on le traita en véritable empereur. Et il n'en paraissait point surpris, parce qu'il n'y voyait qu'une prétérition de date, une démonstration anticipée de ce qui serait ou pourrait élre.
« Croyez- vous, écrivait le greal iron diike, lord Wellington, que ce jeune homme Louis-Napoléon ne veut pas se laisser dire qu'il ne sera jamais empereur des Français! »
Lui rappeler, en manière de doute, l'issue malheureuse de l'atïaire de Strasbourg ne taisait qu'amener sur ses lèvres un sourire énigmatique. S'il paraissait distrait, absent, au milieu des réjouissances dont il avait à prendre une part, c'est qu'en réalité sa pensée n'était pas là; il songeait, perdu dans une vision soudaine et qu'il était seul à percevoir, il songeait, les yeux ouverts, aux résolutions qu'il aurait à convertir en démonstrations positives, pour la famille des Bonaparte, lorsqu'il serait monté sur le Irùne.
Le duc de IS'ewcaslle, qui le voyait souvent, au Brodrick-Caistle en reflétait l'exacte impression, au hasard d'une impression conmiuniquée à sir Archibald Alison :
« Nous allions, le prince Louis-Napoléon et moi, chasser ensemble. Mais ne nous souciant, alors, beau-