‹ Rêve d'empereurChapitre 18 sur 29 · EN ATTENDANT L APPEL DE SA DESTINÉE · texte numérisé non relu

EN ATTENDANT L APPEL DE SA DESTINÉE

Un reste d'espoir subsistait dans Tàme des princes exilés. La duchesse d'Orléans, chaque matin, s'attendait à recevoir une députatiou l'engageant à revenir aux Tuileries. Pendant que le vieux roi et Leurs Altesses interrogeaient, en vain, l'horizon, par delà les vagues normandes, les Bonaparte prenaient leurs dispositions alertement pour les remplacer, à Paris,

lien fut parlé, tout à l'heure. Lorsque Louis-Napoléon sollicitait l'autorisation de quitter le logement insalubre de Ham pour aller consoler son vieux père malade, en la Cité des Fleurs, à Florence, il attestait ciel et terre que loin, très loin de sa pensée était l'intention de former aucune tentative nouvelle contre le gouvernement établi. De même, lorsqu'il remit les pieds en France, par l'effet d'une soudaine commotion populaire, jura-t-il ses grands dieux qu'il n'avait et n'aurait jamais d'autre ferveur dans l'àme que le culte du plus pur sentiment républicain. Il en serait le serviteur et le prêtre.

On ne s'en rapporta pas, d'abord, à sa parole. Des gens encore informés de leur histoire contemporaine se rappelèrent un autre Bonaparte, qui, pour sauver la République, avait renversé la Constitution du 18 brumaire.

Lamartine et les membres du Gouvernement provisoire, qu'il avait avisés de son retour, à Paris, l'engagèrent à reprendre, aussitôt, le chemin de l'Angleterre. Pour plus de sûreté un convoi spécial ramena le prétendant à Boulogne, en compagnie d'un ancien aide de

heureuseiiK'iit omportti quinze cents francs, (jne la l'amille royale s'e^^t partagés. >; [Mémoires d'un ancien ininùilre anglais, p. 107.) Courte disgrâce pécuniaire : la famille d'Orléans ne manquait ni de fonds, ni de biens, à l'étranger non plus qu'i-n Fiam r.

camp du roi Murât, qui se trouva là, par hasard, et qu'on voulut aussi mettre dehors (1).

Si grande fut la surj)rise de Louis-Napoléon, qu'il entra dans une phase de vrai découragement et que cette impression passa de son Ame dans celle de ses affidés, témoins des premières efïusions populaires.

Un réel enthousiasme échauffait les imaginations, en faveur des événements accomplis : le renversement d'un trône; la destruction d'une oligarchie sans grandeur, la conquête du suffrage universel et la proclamation de tous les droits du citoyen. Des espérances infinies s'étaient levées. On croyait au dévouement des élus du peuple, à la solidarité des consciences, à la fraternité des cœurs : 1789 avait revécu.

Tous les chefs militaires avaient offert le concours de leur épée à la défense de la République. La flamme du libéralisme s'était communiquée aux esprits dirigeants de l'armée, en même temps qu'elle avait pénétré les masses profondes du peuple. En de telles conditions, sur quelle force appuyer une tentative de restauration impériale? La foi des plus ardents prosélytes vacilla. Persigny, pendant plusieurs semaines, versa dans un républicanisme très coloré (2). Et, tout en exhortant ses amis à ne point délaisser leur œuvre de propagande

(1) V. A. Sanans, Uisloire de Ui Révolulion de Février.

("2) « Je pensais que lo sang do Napoléon inoiulcaux veinesde la France pouvait mieux que tout autre la préparer au régime des libertés publiques; mais, après les grands événements (jui viennent de s'accomplir, je déclare que la République régulièrement constituée pourra compter sur mon dévouement lo plus absolu. Je serai donc loyalement el franchement républicain. « (Fialin de Persigny, Aux électeurs de la Loire.)

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au sein des classes ouvrières (1), Louis-Napoléon craignait bien d'y perdre et ses soins et son argent.

Les rapports entre l'exécutant du programmne napoléonien et les personnages portant les premiers noms de l'Empire se maintenaient à l'état d'extrême froideur. Ses compagnons de Strasbourg et de Boulogne hésitaient. « L'apôtre Persigny avait, pendant un jour, . comme l'apôtre Pierre, formellement renié son maître. » Aux élections d'avril, pas une voix ne s'était portée sur le nom de Bonaparte.

C'était à désespérer d'une si longue espérance.

Mais une lumière continuait à briller dans la vie intérieure du fataliste, la flamme amie qui ne l'avait jamais abandonnée, la lumière de son destin. 11 se remit de son alarme en pensant que, toute réflexion faite, sa position eût été trop difficile en France, tant que la constitution n'aurait pas été fixée. 11 se soumit et attendit.

Sa patience n'eut à supporter qu'une courte épreuve. Aux élections partielles du 0 juin, quatre départements l'élurent, sans qu'il se fût présenté à leurs sulîrages. H reprit sa valise de voyage. On menaça de l'arrêter. Un nouveau triomphe électoral le rendit maître d'une situation, qu'il avait l'air de ne pas chercher et dont il affectait de ne tirer aucunement gloire.

On ne le verra pas, en effet, se jeter dans la mêlée avec cette fougue de jeunesse, où l'emportait, en 1830, l'impatience de se produire. Observer le terrain prudemment, se rendre acceptable avant de s'exposer à

(1) V. Aristide Flitit, Itcvélalions sur la propagande naix)téonienne faite en i8i8 et 18i9, Turin, 1863.

paraître redoutable, surveiller ses débuts de manière à ne pas inspirer de ces craintes soupçonneuses et de ces inimitiés puissantes, qui l'auraient arrêté, au premier pas : tels étaient les acheminements de son adroite tactique.

Feignant de résister aux premiers appels de la nation, parce qu'il les jugeait susceptibles d'inquiéter les consciences républicaines; se démettant de son mandat de député, à regret, sans doute, mais par abnt'gation patriotique et parce qu'on le lui avait décerné, peut-être, à la légère; se retirant, dis-je, deux fois de suite, à dessein de se faire désirer une troisième; et semblant n'accepter, enfin, que lorsqu'il ne lui était plus permis de se dérober aux vœux réitérés du pays, il se coulera dans la place avec précaution et lenteur. Par un chefd'œuvre de savoir-faire, il bridait ses plus vives inq>atiences et donnait à croire que la France avait besoin de lui.

11 continua d'être habile en jouant d'indécision et de maladresse, pour commencer.

Le 24 septembre, il faisait son apparition à l'Assemblée, bien discrètement. 11 était allé s'asseoir, au septième banc de la troisième travée, à gauche, entre son ancien précepteur Narcisse Vieillard et le journaliste, député, homme d'affaires, Joseph Havin. Des tribunes publi(iues les regards allaient à lui curieusement, interrogeaient sa mine, détaillaient ses apparences, il avait des moustaches et une royale noires, une raie dans ses cheveux d'un blond foncé, une cravate sombre comme le reste de sa vèturc, un habit noir boutonné; mais, il était ganté de blanc.

Deux jours après, les yeux le suivirent, montant à la

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tribune, un papier dans la main droite et venant faire acte de présentation devant FAssemblée du pays. On remarqua qu'il avait prononcé le mot compatriotes avec un accent étranger, gardé d'Augsbourg (1). Il eut, bientôt, terminé son allocution, dont le trait final fut salué de quelques cris : Vive la République!

Il regagna sa place. Son cousin, le prince Napoléon alla le féliciter et il ne se passa rien d'autre, ce jour-là. Simplement Tun des parlementaires, et non des moindres, Victor Hugo, constata qu'il s'était assis sans dire un mot à ses voisins, qu'il ne devait pas avoir reçu le don de l'éloquence et qu'il avait l'air aussi embarrassé que taciturne. Morny était aussi dans l'enceinte. Peu enthousiasmé des débuts fraternels, il avait jugé que Louis-Napoléon n'était pas très fort.

Le 9 octobre, il eut à s'expliquer sur la question des candidatures éventuelles à la présidence de la République. Il s'était absenté, au début de la séance, comme si le sujet n'avait pas eu d'importance particulière pour lui. Néanmoins, par un singulier à-propos, il était revenu, juste au moment où se discutait l'amendement Antony Thouret, qui excluait des conditions d'éligibilité les membres des anciennes familles impériale et royales. Le prétendant avait des raisons de se montrer attentif. Tout à l'extrémité de son banc, il écoutait, en un complet silence, le menton dans la main ou ne changeant d'attitude que pour tortiller sa moustache avec une certaine fébrilit(''.

(1) « Lord Normanby m'a dit que le premier discoui-s du i)rince n'avait f)as réussi et avait été dé'bité avec un f<>i-t accent allcniaiid, que je n'ai jamais remarqué chez lui. " ^Lord .MainiesLurv, MiJinuires il'iin micien minixire, éd. 188.J, p- 132.;i

On le vit se lever. Dans la salle bouillonnait une intense agitation. Les uns voulaient qu'on votât sans l'entendre. D'autres lui criaient : Parlez.' Sarrans occupait la tribune. Il céda la parole à son honorable collègue Louis- Napoléon. Le silence se rétablit, instantanément. On attendait de sa bouche quelque déclaration grave, solennelle, pleine d'importance. Il prononça de courtes paroles, peu significatives, et redescendit de la tribune, selon le mot d'un témoin, au milieu d'un éclat de rire de stupéfaction. Était-ce là ce qu'il promettait de rare, d'extraordinaire, de napoléonien? Les commencements n'étaient pas à la hauteur de ce qui allait suivre. Mais il avait pris connaissance du milieu, où il aurait à recruter des partisans. Il saurait se familiariser par l'usage avec cette atmosphère de parlement. Il y prendrait, peu à peu, toute l'assurance nécessaire jiour y marquer sa place et pour que cette place, bientôt, tùt la première.

Les élans de la deuxième République avaient beaucoup perdu de leur primitive ardeur. On parlait trop, à l'Assemblée, on n'agissait pas assez. C'était une bonne époque pour les faiseurs de harangues. Les roses pourpres fleurissaient, à merveille, dans le champ du socialisme oratoire. On s'enivrait du vin fumeux des promesses. Eu réalité, la société n'en allait guère mieux. La classe moyenne gémissait sur l'ébranlement de sa sécurité. Le peuple ne démolissait de bariicades que pour en redresser. Et les intellectuels d'alors se sentaient étrangement perplexes.

Bien évidemment la France glissait sur la pente, qui

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