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cience intègre et réputé pour son austérité de principes. Du nom de Franck-Carré, il occupait les fonctions de premier président à la Cour de Rouen. Une situation plus considérable lui avait été conférée, sous Louis- Philippe, à la Cour de Paris. C'était ce Franck-Carré qui porta la parole contre Louis-Napoléon, à la suite d'une de ses échaufîourées : « le hasard de Boulogne ». Et, maintenant, le sujet insoumis, le politicien rebelle contre lequel il avait requis, avec tant de véhémence, l'application entière de la loi, était le maître
couronné du pays. 11 le voyait, à quehjues pas de lui, dans une même salle, entouré des marques de respect et de soumission, qu'on prodigue à la toutepuissance. On dansait. L'empereur prenait plaisir au bal. Cependant, Sa Majesté avait remarqué l'ancien procureur général, avec sa figure pâle, son front barré d'un pli d'inquiétude. Par une malicieuse inspiration (ce lut là toute sa vengeance), il exprima le désir ou plutôt la volonté que le premier président fît partie de son quadrille. Le grave magistrat eut beau se défendre, protester qu'il ne dansait pas, n'avait jamais dansé : le chambellan de service ferma l'oreille à sa plainte; l'ordre était donné, il dut céder à l'invitation, entrer comme on l'avait exigé dans le quadrille, se mouvoir en cadence avec une inexpérience de cet exercice, qui le rendait étrange à voir, et faire fiice, dans la contredanse, à l'épouse du triomphant dictateur que, de tout son pouvoir de juge, il avait désigné jadis, pour la détention ou le bannissement ]ierpétuels!
Quel renversement des situations! Le prévenu de 1840 n'était plus responsable de ses actes et de ses décisions que devant le pays, c'est-à-dire devant personne. Il statuait, légiférait en toutes matières. La France était le domaine de sa juridiction incontestée. Et, sous sa loi, les événements, au point où nous les avons laissés, contiimaient à progresser vers la pacillcation des peuples et l'amélioration du bien-être général.
l\Ialgré la guerre et la disette, le mouvement ne s'était point ralenti. Le produit des impôts directs, signe certain de la richesse publi(]ue, dépassait, d'année en année, les évaluations les plus optimistes. Le crédit de la France allait s'élever à des hauteurs de prospérité
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inconnue. Jamais l'empereur ne posséda de jours aussi pleins, aussi florissants qu'en 1830, l'année du Congrès de Paris et de la naissance du prince impérial.
Des calamités cruelles, quoique passagères, s'élaient appesanties sur la France, en 1833 et 1834; des inondations effrayantes avaient dévasté les campagnes, en 1833, tandis qu'une guerre longue, coûteuse et meurtrière sans raison, affligeait l'humanité. Une large traînée de sang s'était étendue comme une tache lugubre sur les brillants préludes de l'empire. Au printemps de 1830, il ne restait que le souvenir de ces tristesses. La nature avait arrêté le cours de ses débordements. Le bruit des canons ne retentissait plus douloureusement dans les cœurs. Pas une ombre ne voilait l'atmosphère ensoleillée de la vie nationale. La paix avait rendu ses bienfaits au continent. Et Napoléon III, plus ambitieux de gloire ou de gloriole que de profits certains et durables, triomphait. Il eut, pour unique objet d'une prise d'armes formidable, la neutralisation de la mer Noire. Il l'avait obtenue, sans que s'y ajoutât rien de plus tangible ni de plus profitable pour luimême ni pour son peuple. Mais il avait fait de la France l'arbitre de l'Europe. Ce résultat théorique l'avait contenté. Il n'en souhaita pas davantage.
L'effondrement de Sébastopol, sous une lueur d'incendie terrible et grandiose, avait été suivi d'une immense lassitude dans les armées ennemies. Malgré les dispositions belliqueuses du ministre anglais Palmerston, malgré l'obstination dans la résistance des champions du slavisme, les vues pacificatrices de l'Autriche et de la France s'étaient fondues avec les désirs d'apaisement du nouveau tzar Alexandre II. Paris fut
désigné afin d'être le siège du Congrès, qui discuterait le traité définitif, ou plutôt un traité bien provisoire en l'espèce, puisque si peu d'années devaient suffire pour défaire ce qu'on avait cru gagner, à coups de millions et d'existences humaines, et jwur ramener les choses exactement, comme l'avait prévu le comte de Beust. au ftaluquo antebellum.
Par l'importance des négociations engagées, par l'éclat des réceptions de jour ou des galas du soir, le Congrès de Paris rappelait les aspects animés et festovants du fameux Congrès de Vienne, mais sans le revers de ces convoitises encore inassouvies, sans l'accompagnement de cette envie fiévreuse de spoliation, qui travaillaient, en 1814 et en 1813, les puissants aux dépens des faibles.
Les séances d'affaires n'avaient lieu que tous les deux jours; chaque soir, dans les sphères officielles, c'était le retour d'un grand dîner, suivi de bal, voire même de cotillon. On n'y ménageait rien; et, quand ces fêles avaient commencé, elles ne voulaient plus finir.
Tous les vœux des peuples étaient tournés vers l'espérance; tous les sentiments des princes ou de leurs ambassadeurs allaient à la joie. Le comte Walewski, pour clore ces assises diplomatiques où, à vrai dire, il ne fut pas toujours à la hauteur de son rùle présidentiel, donna un festin superbe, au ministère des AlVaires étrangères; et. sous la douce influence du vin jiétillant, il éleva un toast généreux à la durée de la paix. « Elle sera dural)le, prononra-t-il, parce qu'elle est honorable }X)ur tous. »
-V quelques instants de là, le 1"^ avril 1856, hténéficiant de la gloire dont ses armées s'étaient couvertes. Napoléon III passait une grande revue sur le Champ de
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Mars, sorte de démonstralion forte en l'honneur des lauriers pacifiques. Sous l'impassibilité de ses traits se devinait une impression d'orgueil froidement exalté. Il était accompagné des représentants des premières puissances du monde. Ces délégués de l'Europe venaient, à une dizaine de pas derrière lui, témoignant par leur seule présence des sympathies que l'héritier du conquérant s'était acquises et qu'il avait inspirées à ses ennemis de la veille. On y remarquait, avec une prédilection des yeux qui répondait au sentiment général ou à un simple ellet de curiosité individuelle, le comte Orlolf et le prince de Reuss, le marquis de Villamarina, ministre de Sardaigne, le maréchal espagnol Narvaez, le général Prim, enfin la suite des attachés militaires, tout en aiguillettes, broderies et plumes. L'effet d'ensemble avait l'éclat des plus belles fêtes militaires et rayonnait du plaisir de tous ceux qui en contemplaient le spectacle.
Mais, dans l'intervalle de ces belles journées, Napoléon avait éprouvé une félicité plus intime et plus complète.
Depuis plusieurs mois, l'impératrice annonçait et, au dire de ses dames et de ses médecins, supportait d'une manière satisfaisante les signes précurseurs de la maternité. L'empereur aurait un fils pour le mois (i)
(1) " Chaque matin, le docteur Dubois fait prendre à l'impératrice une dose do laudanum destinée à empéclii^r que l'accoucliement n'arrive avant Je 20 mars. » {Journal du docteur P. Menière, p. 249.)
de mars : c'était chose prévue, décidée; nul n'aurait osé mettre en doute que ce ne fût un prince. L'événement était attendu avec désir et crainte, de la part de l'impératrice, qui appréhendait, en femme soumise aux grièves douleurs, de n'avoir pas assez de courage, quand le moment serait venu; avec une émotion partagée d'impatience et d'inquiétude, chez l'empereur; avec une curiosité vivement intéressée, dans le peuple. Tous les jours, une foule de visiteurs se portait à l'Hôtel de Ville pour admirer le berceau en argent otTert à l'impérial poupon par la Ville de Paris.
Les premières nouvelles parvinrent au milieu d'un grand dîner d'ambassadeurs. Le soir du \o mars, il y avait gala diplomatique, chez Baroche, président du Conseil d'État. C'était la dix-septième réception dînatoire de cette abondante série. Le comte Orlofl", le porteparole de la Russie et le héros habituel des réunions dont le Congrès était l'occasion ou le prétexte, avait produit, là, son effet accoutumé, avec sa haute prestance, ses décorations étalées sur sa tunique vert sombre et les portraits entourés de diamants des trois tzars : Alexandre 1", Nicolas, Alexandre II, dont il jilastronnait sa poitrine. De la façon la plus amène, il avait longuement tenu la partie de conversation, ce géant russe, d'un homme de petite taille et de mine austère, l'ambassadeur de la Porte ottomane, Ali-Pacha, simplement vêtu d'une noire redingote boutonnée jusqu'au col, et n'ayant, pour signe distinctif de son orientalisme, que le rouge éclatant de son fez. M. de Cavour, moins sérieux d'apparence, pendant tout le repas, avait fait la cour, tantôt à sa voisine de gauche : lady Clarcndon, tantôt à sa voisine de droite : la marquise
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(l'Ély (1), Le représentant de rAutriche, le comte de BuoI, s'était montré, comme on le retrouvait, partout, suffisant et hautain, pendant que le délégué de la Prusse, Manteufîel, avait rendu particulièrement appréciables, ce soir-là, sa simplicité de bon goût, sa courtoisie naturelle et l'élévation de son intelligence. Les causeries étaient au plus haut de leur animation; on venait de sortir de la salle à manger pour savourer en conversant, dans un salon voisin, l'arôme pur du moka et la délicatesse des fins cigares.
Tout à coup, parut un officier d'ordonnance. Il était arrivé en grande hâte. Baroche était mandé immédiatement aux Tuileries : on y attendait, d'une minute à l'autre, la naissance d'un prince ou d'une princesse. Dans la chambre de l'impératrice se tenaient, depuis le matin où s'éiaient lait sentir les premières douleurs : la comtesse de Montijo, la princesse d'Essling, l'amirale Buat, les docteurs Conneau, Dubois et Jobert de La Salle. Auprès de cette chambre tendue de bleu, c'està-dire dans un cabinet contigu, attendaient d'être appelées : les princesses Mathilde et Murât. A de fréquents intervalles, venait l'empereur, tendre et encourageant. La terminaison s'annonçait longue et laborieuse. Les médecins parlaient de recourir aux moyens extrêmes, du moins les docteurs Dubois et Conneau. Car, le troisième d'entre eux, Jobert de La Salle, s'était trouvé mal,
(1) Cette marquise d'Éiy, honorée de la confiance entière de la reine Victoria, jusqu'à vaquer, pour elle, aux soins de sa correspondance privée, était venue à Paris, chargée d'une mission très intime : celle de tenir au courant sa souveraine et son amie du bulletin de santé quotidien de l'impératrice. 11 fut connu que l'illustre ministre italien Cavour s'empressa fort auprès de la blonde iady, afin d'obtenir sa main, et qu'il n'eut pas la satisfaction de l'v décider.
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non d'émolion. mais des suites d'an repas trop oopieasement apprécié: de sorte qu'il avait fallu le soigner lui-même, l'emmener dans une pièce voisine, d'où il était rentré, la mine blafarde, les traits décomposés et peu en mesure d'aider efficacement, en cette grave circonstance, son collègue Dubois.
Les crises se succédaient pénibles, sans résultat. L'empereur était dans un état neneui indescriptible : il ne cessait de verser des larmes et de sai^loter. Enfin, ces angoisses purent se convertir en des transports de joie. Vers trois heures du matin, c le désiré » ^int au monde. Les gouvernantes le présentèrent à Napoléon, qui, passant d'un extrême à l'autre, ne put contenir les effusions de son ravissement paternel. Il s'était précifàté hors de la chambre en s'écriant : ce*t un fils.' ces! un fiU.' Et. dans son exaltation momentanée, si contraire à sa froideur coutumière, il n'avait pu s'empêcher (détail bien connu >. d'embrasser, pour ainsi dire sans les voir, les premières personnes qui s'étaient trouvées de^^ant lui.
Les Tuileries a\'aient revêtu, d'on moment à l'autre, un air de troisième ciel. Une émulation fié»Teuse s'était emptarée des habitants du palais à traduire leur allégresse en des félicitations ardentes. Un seul, en cette foule agitée de bonheur, gardait une physionomie sombre et maussade. N'était-ce pas dans le caractère de celui-là. parce qu'il avait de l'ambition, de l'intelligence, des mérites, et que les occasions lui manquèrent toujours de les appliquer, n'était-ce |X>int dans son caractère aigri de jalouser et de haïr? (I) Le prinœ
If U poavait, avec Umt son e^mt, se rendre aiiaw et seduaaaL Ce o*éuit, malb«Qreo«emeDt. pas son habitude, parce qvTl s'élut lUt va parti
Napoléon ne cachait point sa déconvenue amère; de ce jour étaient renversés ses calculs d'héritier présomptif. Chacun pouvait lire sur son visage les siennes de la déception, qui troublait les profondeurs de son âme. A plusieurs reprises, on l'avait prié de signer, d'abord, en sa qualité de premier prince du sang, Facte de naissance de Louis-Eugène Napoléon. Il avait commencé par rembarrer fortement Fould et Baroche, qui lui présentaient, officieux et empressés, le papier et la plume. D'autres s'entremirent. La résignation ne lui était pas venue; il persistait à s'y refuser. De trois heures et demie du matin jusqu'à la huitième heure, les membres de la famille, les officiers de l'état-civil se trouvèrent dans un étrange désarroi, par le fait de ce mauvais vouloir aussi imprévu qu'inexplicable. L'obstination d'un prince du sang allait-elle mettre en défaut le cérémonial prescrit? Enfin, lassée d'attendre, impatiente d'en finir, la princesse Mathilde, sa sœur, qui avait avec Jérôme son franc-parler, l'interpella en ces termes, que chacun entendit : « Il y a vingt-sept heures que je suis là. Combien de temps nous faudrat-il encore y rester? A quelles fins peut aboutir ce refus de signer? L'évidence n'en restera pas moins ce qu'elle est; et la mauvaise humeur, que tu laisses trop voir, nefera de tort qu'à toi-même. » Jérùme-Napoléon prit la plume, d'un geste rageur. Son Altesse signa.
La ville n'était pas encore instruite de l'heureux événement. Pendant toute la journée du lo mars, l'impatience populaire s'était manifestée pleine d'agitation
pris de n'en donner l'impression que le moins possible. On connaissait de ce prince du sang bien davanl;ige son impertinence voulue, sa dureté, son mépris systématique dos bommcs et des choses.
et de fièvre, comme si le hasard de celle nalivité eût dû gratifier, au même instant, chaque habitant de Paris de biens personnels et durables. Enfin, le 10, à sept heures du matin, résonnèrent les premières décharges d'artillerie, jetant à tous les échos la grande nouvelle. Au vingt-unième coup s'était produit un arrêt. Le vieil adjudant, qui commandait le feu aux canonniers des Invalides et qui était un vétéran de cet exercice — ayant annoncé, tour à tour, la naissance du roi de Rome, du duc de Bordeaux, du comte de Paris et de Napoléon IV, tous les dauphins promus au trône et dont aucun ne régna — avait voulu ménager son effet et préparer une surprise, tout à coup, ébranlant les airs comme une explosion triomphante. Pendant plusieurs secondes, lesFrançais de la capitale purent croire qu'une fille avait vu le jour et non pas un fils héritier impérial. Soudain éclata la vingt-deuxième détonation, puis, la vingt-troisième et le feu continua jusqu'à la centunième. Des acclamations retentirent. La rumeur de la foule enthousiaste monta jusqu'aux fenêtres du palais. Et le langage des dieux se mêlant aux vivats de la multitude, des poésies, des cantates surgirent, instantanément, des meilleures i)lumes pour célébrer l'ontrée, dans le monde de cet enfant de France, ainsi que l'empereur s'était plu à le qualifier, j)ar une habile adaptation au présent des mots et des usages de l'ancienne monarchie (1).
(1) o LVmpcreur Napoléon, mon oncle, qui avait appliqué au no\ivcau système créé par la Révolution tout ce que l'ancien régime avait de bon et d'élcTé, avait repris cette ancienne dénomination des Enfants de France. C'est qu'en elTet, Messieurs, lorsqu'il naît un héritier destiné à perpétuer un système national, cet enfant n'est pas seulement le rejeton d'une