NAPOLEON III
Sous le manteau impérial.
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Qui douterait, maintenant, de la durée de l'empire? L'homme d'aventure, le coureur de trône, que les gens de sa famille avaient considéré, dans les heures troubles, comme un chimérique souffleur de bulles, pouvait contempler l'horizon avec confiance et sérénité. Il pouvait d'autant mieux croire en l'avenir de sa dynastie que ce fils lui était né justement en la phase de son règne, qui en marqua l'apogée.
Il y a de l'orgueil et du contentement dans le royal pourpris. Hier, c'était cette « naissance de miracle », objet d'illusions sans bornes. Aujourd'hui, c'est l'acte final du Congrès des nations, restituant à l'Europe, hélas! pour de trop courtes années, les salutaires douceurs de la concorde.
Quelles coïncidences de dates et quelles oppositions dans les événements! A la même date printanière de 1814, Paris subissait la loi de la force, que les généraux de la Révolution et de l'Empire avaient imposée, tant de fois, aux capitales étrangères. Ses portes avaient cédé à la poussée de l'invasion. Les troupes prussiennes, autrichiennes et russes foulaient le territoire français et le rançonnaient avec une àpreté chargée de rancunes. Mais la victoire a changé de couleurs. Les vainqueurs de 1814 consentent à recevoir, aujourd'hui, la paix d'un Napoléon; ils sont devenus ses hôtes et ses alliés. Il y avait de quoi troubler une tête plus forle que n'était celle de Napoléon III. La revanche était complète pour la France et son dernier empereur. Aussi
famille, mais il est véritablement encore le fils du pays tout entier, et ce nom lui indique ses devoirs. » (Ilépome de l'empereur aux félicitations du Sénat sur la naissance du prince impérial, Palais des Tuileries, 19 mars 1856.)
bien, pensait -il à de tels rapprochements historiques, pendant que se préparaient les magnificences baptismales?
L'Église, dont la mise en scène sacerdotale, les hymnes, les parfums et les lumières rehaussèrent d'un éclat si impressionnant le faste monarchique, n'avait pas déployé plus de pompe et de magnificence, en ses basiliques pour le sacre des rois, qu'elle n'en dépensa dans la nef de IVotre-Dame. pour célébrer <levant Dieu et devant les hommes la venue d'un enfant enveloppé dans ses langes et qu'on espérait ajtpeler Napoléon IV.
Le 14 juin 1830, une joie diffuse rayonnait des fenêtres du Château dans les rues et sur les places publiques. Au repas de gala, en la salle des fêtes où la najijjc fut mise, les vœux pleins d'élocjuence des principaux personnages de l'Etat avaient ouvert à une existence commencée de la veille des perspectives indéfinies de bonheur et de succès. Les réjouissances i>opulaires ne le cédaient point en sincérité débordante aux transports du monde officiel. La joie de vivre était dans tous les cœurs. Les acclamations enthousiastes montaient dans les airs avec les fusées du soir, avec les gerbes éblouissantes des feux d'artifices prodiguant leurs motifs lumineux, aux regards d'une foule extasiée.
Les sentiments étaient à l'image de la situation générale et de la satisfaction qu'elle inspirait.
A l'intérieur, on n'avait nul besoin d'ajipeler les médecins politiques en consullation. Lii France se portail fort bien. Au dehors, les j)euples sans prévention
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accueillaient les idées françaises avec élan, avec sympathie, comme des idées d'ordre, de culture et de progrès.
Le parvenu du Deux-Décembre avait réellement le droit de se dire qu'il venait de toucher au summum des félicités humaines, — au moins de celles qu'il était en mesure d'atteindre, n'ayant plus en possession, outre la fortune, l'autorité, la gloire, le don par excellence de la jeunesse. Encore essayait-il de s'en donner l'illusion, dans la compagnie des femmes, qu'il aima beaucoup, qu'il aima trop.
Quarante années plus tard, l'un des familiers de la maison d'Orléans, un adversaire, par conséquent, et qu'on n'aurait su soupçonner de complaisance, à l'égard de l'impérialisme, me rappelait, de vive voix, toute son impression d'alors, mêlée d'admiration et de crainte, d'admiration pour la beauté du spectacle et de crainte pour sa fragilité.
« Quand je i)assai, nous disait-il, sur la place du Carrousel, encombrée d'équipages, devant le palais des Tuileries, quittant l'hôtel de M. Thiers et une demidouzaine de fiacres, à la porte, pour me rendre chez la duchesse de Galliera, rue de Varennes, où quelques voitures mieux attelées attendaient les maîtres en visite, je ne pouvais m'empêcher de réfléchir avec tristesse sur l'étrange atîaiblissement de la cause des Princes, en comparaison de tant de prospérité matérielle. »
Seuls, au milieu de ces apparences de force et de sécurité, de rares esprits, tels que le duc d'Aumale, intéressés à être clairvoyants, pressentaient que les catastrophes de la guerre ruineraient, un jour, le magnifique établissement impérial.
Mais, comment prévoir, alors, que ces recommencements de Brumaire auraient pour épilogue des désastres et des ruines sans nom?
La France était riche, heureuse et respectée. Les princes étrangers multiphaient les visites à l'empereur, attirés par les démonstrations d'une hospitaHté noble et cordiale. Le premier d'entre eux, en 1856, le prince royal Frédéric-Guillaume s'était mis en route pour Paris, accomjtagné du baron de Moltke. On ne fut qu'attentions et prévenances, aux Tuileries et à Compiègne, pour l'héritier du trône de Prusse. Il avait eu des succès de courtoisie parfaite dans la haute société française. Nul plus que lui ne se montrait empressé envers l'empereur, nul jilus attentif envers rimj)ératrice, à laquelle il prodiguait les marques d'une j)ure admiration. Après la visite du futur empereur d'Allemagne à Napoléon III était venue celle du grand-duc Constantin, frère du tzar et grand-amiral de Russie, hier, le jtlus acharné partisan de la guerre contre la France, maintenant le messager de paix le ])lus désireux d'apporter en personne le gage d'une réconciliation complète entre les deux jiuissanccs. D'autres personnages du même rang suivirent. L'opinion allemande s'était, longtemps à l'avance, préoccupée, avec cette pointe d'orgueil et de susceptibilité qu'elle découvre si aisément, de l'accueil que recevrait le roi de Pavière Maximilien, à la Cour de Napoléon III, lorsqu'il aborderait ce théâtre éblouissant et voudrait affronter la grandeur, qui environnait le trùne de rem})ereur des Français. L'étiquette bavaroise |)ul se déclarer, de tous points, satisfaite. Napoléon III avait monté sa maison sur un j)ied qui lui permettait de recevoir les souverains des dilVerenls
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degrés, majores vel minores, avec l'éclat convenant à chacun d'eux.
De temps en temps, revenant à l'habitude qui lui avait été si utile, pendant les derniers jours de la Présidence, pour affermir sa fortune et étendre sa popularité, il renouvelait, en personne, ses démonstrations officielles, sur les différents points de la France. Ces voyages, à travers les départements, n'étaient qu'une suite d'ovations, de ville en ville, chauffées, d'abord, par le zèle d'une administration habile, mais qui trouvaient des échos sincères, au cœur des populations.
Le S avril IS-JS, à Cherbourg, l'empereur, accompagné de l'impératrice, montait à bord du vaisseau de guerre la Bretagne, pour se diriger sur Brest, avec une flotte entière comme escorte. Les souverains français venaient de recevoir, dans le fort de Cherbourg, la visite en grand apparat naval de la reine d'Angleterre. Maintenant, ils voguaient vers le pays d'Armor, magnifiquement convoyés par les vaisseaux d'escadre (1). Sur la Bretagne se déployait le pavillon de l'amiral commandant Pothuau.
D'autres navires plus légers suivaient le sillage de la noble frégate. Le département de la marine avait apporté un soin extrême à trier l'état-major de ces bâtiments, tandis que l'élite de la cour, désignée d'après l'ordre des fonctions, avait l'honneur et le contentement d'accompagner Leurs Majestés dans un voyage, qui allait bientôt revêtir des aspects de triomphe.
Aux côtés de l'empereur se voyaient les généraux
(1) On a gardé les noms de ces bâtiments : l'Arcole, VAuslerlUz, VEylaUy le Xapoléon, le Doiiaiverth, YUnion et ÏIslij.
^'iel et Fleury, le secrétaire intime Mocquard, puis les barons de l'Isle et de Bourgoing, l'un écuyer de Napoléon, l'autre préfet du palais, enfin le chambellan marquis de Chaumont-Quitry et deux otficiers d'ordonnance (1).
Le 9, aune heurede l'après-midi, après avoir franchi par unités, les passes étroites du goulet, l'escadre évolua majestueusement, la Bretagne en tète, dans l'immense rade de Brest. Des volées de canon, venant du port, saluèrent son entrée; elle y répondit par les décharges répétées de toutes ses pièces, qui l'enveloppèrent, pendant quelques minutes, d'une blanche fumée traversée d'éclairs. Aux détonations de rarlillerie se mêlaient, dans une clameur de fête, les cris enthousiastes de la foule régionale, accourue en ses habits de dimanche, et qui, massée sur les points les plus propices à la \ue, applaudissait à la magnificence du spectacle.
Une yole très élégante de construction s'était détachée du port; trente rameurs, d'un mouvement égal, la conduisaient vers le vaisseau amiral. On s'émerveillait à considérer le luxe de sa décoration, pendant qu'elle rasait légèrement la surface des eaux. Deux statues dorées, de figuration mythologique, supportaient, à l'arrière, une tente de velours écarlate, où scintillaient les abeilles comme des gouttes d'or, et que surmontait la couronne impériale avec l'aigle aux ailes cployées. Comme entraîné par h^s néréides et les tritons
Il -Vu service de riinpéralrice tlaii'iil attachés, outiv ks danas du palais : les comtesses de Lournul ot de La Bedoyère, future princesse de la Moskowa, son chambellan le comte de Marnésia, son écuyer le baron de Pierres et le docteur Joberl de La Salle.
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sonnant de la trompe, qui en complétaient l'ornementation extérieure, ce canot de gala eut bientôt abordé la Bretagne. L'empereur et l'impératrice y prirent place pour être menés à terre, et l'esquif léger repartit, suivi d'une flottille d'embarcations.
Le maître de la ville attendait, au débarquement, les personnages souverains, pour leur présenter en cérémonie les clefs de la ville. Mais, déjà les équipages ofificiels s'étaient avancés. Le cortège fut promptement arrivé à l'église Saint-Louis, où vibraient les éclats triomphants du Te Deum.
Un spectacle aimable et joyeux s'offrit au regard des heureux princes, en sortant de l'édifice sacré : ce n'étaient, partout, dans la ville, que banderoles au sommet des mâts vénitiens, bannières, guirlandes, arcs de triomphe improvisés. Les drapeaux aux couleurs nationales flottaient; sur le passage des voitures, du haut des balcons, se répandaient les fleurs, ainsi qu'une pluie embaumée. L'enthousiasme était général. Les Bretons, au fond de leur cœur, étaient flattés de la visite d'apparat qu'on rendait à leur pays. Depuis la célèbre Anne de Bretagne, au xvi'' siècle, aucune princesse de France, en particulier, n'avait eu la gracieuse inspiration de les venir voir chez eux, et leurs sentiments s'avivaient d'une personnelle gratitude envers la jeune impératrice, qui réveillait en eux, par sa présence, Tun des plus chers souvenirs de leur histoire.
Sur deux points difl"érents de leur parcours, Napoléon et la compagne de ses félicités avaient reçu les bouquets, que tendaient à leurs mains des délégations de jeunes filles. Ils s'arrêtèrent, à la préfecture, pour y demeurer trois jours. Le dîner de gala fut somptueux au-
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tant qu'il devait l'être. A travers les fenêtres de la salle passait le reflet des illuminations embrasant la ville entière.
Le 12, au matin, des voitures de poste à la livrée impériale emportèrent l'empereur et l'impératrice, poursuivant leur course en Bretagne, au milieu de l'empressement inouï des populations armoricaines.
Dans le même temps, on commençait à célébrer, du dehors, le Paris de Napoléon III, si animé, si brillant. L'éblouissement de ces choses nouvelles, devenues pour nous si simples et si courantes, provoquait une admiration, dont nous n'avons pas idée, de nos jours.
Déjà réirnait, à la préfecture de la Seine, en tête d'une administration organisée comme un ministère absolu, le principal inslaurateur du Paris moderne : le baron Haussmann. Aucun des grands fonctionnaires de l'empire ne devait conformer plus hardiment sa propre initiative à la pensée du maître, qui était de voiler la compression morale sous les signes extérieurs de la fortune publique. Nouvellement arrivé de la Gironde, où il avait été l'un des premiers à saluer le lever du soleil napoléonien, il avait dit, un jour d'audience, à l'impérial parvenu : « Sire, j'ai rêvé d'accomplir de larges desseins, des plans grandioses; ne bornez pas mon elïort, et votre capitale sera la capitale du monde; et la Rome d'Auguste n'aura pas eu de splendeur comparable au Paris de Napoléon III. » A ces paroles, qui flattaient une ambition déjà née, les yeux brumeux de l'empereur s'étaient animés d'un regard
plus chaud qu'à Tordinaire. Un éclair avait passé sous ses paupières alourdies. Il répondit : « Faites. » L'œuvre de transformation connmença.
L'heureux préfet! Il avait su grouper, autour de lui, pour le succès de ses visées audacieuses, pour leur gloire aussi, ces maîtres ingénieurs, ces embellisseurs par excellence : les Belgrand, les Alphand. Rien ne faisait obstacle à ses projets. Il avait, à souhait, sous la main, l'autorité qui ordonne, règle et décrète, les hommes de mérite, qui mènent et dirigent, en seconde ligne, l'argent qui rend l'exécution facile. 11 pouvait tailler en plein drap et puiser à pleins coffres, jusqu'à épuisement de crédit, après de longues années d'usage. Le trésor national s'appelait, à présent, le trésor du prince. La caisse publique n'était autre que la corbeille de César. A coups de millions, il allait changer, de fond en comble, la physionomie de l'immense cité.
On a la nette souvenance de ces jeux formidables du pic et de la truelle. Il s'agissait d'ouvrir des tranchées profondes à travers les amas d'habitations insalubres, de faire passer de larges sillons de lumière par le noir dédale des ruelles, des carrefours propices aux barricades ou des impasses étranglées, et de rejoindre, au moyen de communications rapides, les quartiers excentriques au cœur de la ville. Ces plans, on les avait formés, étudiés sous les administrations précédentes; mais, ils semblaient n'avoir de chances d'être tirés des cartons, où ils dormaient, que dans des délais assez longs, un à un, pour ainsi dire, au furet à mesure de la disponibilité des ressources. Soutenu par les complaisances prodigues de Napoléon III, l'entreprenant préfet, à qui ses prédécesseurs Frochot, Chabrol, Rambuteau, Berger,
avaient préparé des combinaisons pratiques, les attaqua tous à lu fois, et mit en chantier, simultanément, les énormes travaux qu'ils nécessitaient. Ce fut une sorte de remue- ménage universel.
Tel qui croyait connaître Paris s'étonnait de ne plus retrouver son chemin dans l'embrouillement des voies imurovisées de la veille. C'était, à chaque pas, un changement de perspective et des aspects inattendus. Des îlots de maisons disparaissaient, comme par enchantement. On n'apercevait, aux angles des rues, qu'écha faudages aériens et compliqués, où circulaient, parmi les charpentes, des équipes pressées de travailleurs. De l'effondrement des murailles, tombaient et remontaient sur la ville des tourbillons de pouss;ère. L'ombre et la clarté se jouaient, tour à tour, en effets pittoresques dans l'obscurité des ruines, sur la blancheur des assises nouvelles ou dans la profondeur des maisons é ventrées, qui découvraient, à limproviste, par des baies violentes, le mystère des habitations intimes (1). La métamorphose de Paris prenait, sous la baguette du tout-puissant administrateur, un entrain qui tenait du prodige.
Cependant, des critiques s'élevaient, des o|>positions voulaient se dresser à rencontre de ces l)ouleversements à outrance. Les amis du passé se lamentaient de voir périr tant d'édifices, d'habitations, d'hôtels, où des séries de générations avaient vécu, qui étaient, en quelque sorte le cadre, le théAIre, la mise on scène des Ages disparus et dont chaque pierre en tombant émiettait un morceau d'histoire. Les fervents de l'art pur
Il V. /< Pitiis dcinoli, <\'Va\. Founiicr.
dénonçaient des impiétés commises, des actes de vandalisme regrettables, qui faisaient s'abîmer, parmi les plâtras vulgaires, tantôt un joyau d'architecture, tantôt un bloc inconnu, que le génie avait touché. Les amateurs de constructions originales se révoltaient contre l'uniformité, la monotonie plate de ces innombrables trouées qui, dépeçant obliquement les murailles de la vieille capitale de nos rois, en revenaient toujours à la même inflexibilité géométrique, au même culte exclusif de la ligne droite. Enfin, les humanitaires, les socialistes se récriaient contre les abus d'un régime d'expropriation brutale, qui chassait les artisans du centre, anéantissait le Paris artiste et philosophe, le Paris historique et penseur de jadis, pour Tunique triomphe d'un luxueux matérialisme (1).
Vaines réclamations, plaintes inutiles. Les démolisseurs, encouragés de haut, allaient leur train. La rue de Rivoli poursuivait son sillon envahisseur, balayant les ruelles et les masures, qu'elle coudoyait au passage, et renversant tout devant elle comme un torrent. L'inauguration des quartiers neufs allait de front avec la transformation radicale des anciens agglomérats. Sans entendre la voix effarée des archéologues, à chaque menace du marteau, qui se levait sur un souvenir, ni les doléances des économistes plaidant le pour et le contre par théorèmes, llaussmann continuait son œuvre de défrichement avec obstination, engloutissant, parfois, dans des travaux d une utilité douteuse et passagère, des témoins précieux d'une autre époque et le patrimoine des générations futures, mais aussi répandant à
(1) V. le Paris démoli, d'Ed. Fournior.
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Ilots la lumière et la santé, au plus noir des quartiers lépreux et malsains; accomplissant de hardies conceptions architecturales, rendant possible, en quelques années, l'achèvement de ce plan gigantesque du Louvre, qui avait effrayé plusieurs dynasties, multipliant les débouchés de la civilisation moderne, les voies amplement aérées, où circule, aujourd'hui, sans encombre, le flot des activités parisiennes, dressant, dans des conditions inouïes de luxe et de dépense (1), des monuments grandioses; et combinant, à merveille, avec l'élégance de la toilette extérieure les intérêts d'utilité puhliiiue par la création de marchés, d'hùpilaux, d'institutions de crédit et de prévoyance.
L'empereur n'avait pas borné à l'embellissement de la capitale son attention et ses vœux. Lyon, Bordeaux, et d'autres grands centres connurent les bienfaits de son initiative. Lors de son premier passage ofiTiciel dans l'antique Lugdununi, il s'était entretenu avec le préfet Chevreau, longuement, des dilïérentes mesures d'utilité, qu'il désirait y voir mettre en œuvre. L'un des premiers actes de son gouvernement fut de réunir, à Lyon, la Guillotière, Vaise et la Croix-Rousse (2). En fondant l'agglomération lyonnaise, eu lui donnant uu seul administrateur, en la plaçant sous le même régime municipal, il avait voulu faire tomber les dernières barrières, qui séparaient des populations si étroitement liées par la solidarité de leurs intérêts. Et, partout, il en était de môme; partout, l'empire édifiait, œns-
1 Des gens d'esprit se demandaient comment on pouvait trouver assez d'nrt'enl dans les caisses de la Ville pour faire face à toufes ces façadex.
<'l) Taris, 20 février 1865. Lettre de l'empereur au ministre de l'Intérieur.
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truisait, jetait fondations sur fondations, comme s'il se fût jugé lui-même indestructible. Les villes se couvraient de monuments. L'industrie prenait un essor fébrile. La France attirait sur son marché les capitaux de l'Europe entière.
Une ombre fâcheuse, une pensée inquiète, gênaient ce grand essor. Souvehtes fois. Napoléon songeait qu'il n'avait pas rempli identiquement les deux clauses fatidiques de ses serments de jeunesse. 11 avait reconstitué l'empire. Il n'avait pas libéré l'Italie.
Quoique l'idée de l'unité italienne n'eût jamais quitté son esprit et qu'elle lui fût restée chère, entre toutes, il n'était point sans en appréhender, comme chef d'État et pour les intérêts du pays dont il avait la garde, les contre-effets lointains. Il tardait par un scrupule de légitime prudence à se lancer dans le vaisseau de Cavour.
Le rappel de ses souvenirs, les insinuations diplomatiques et les motifs pressants du ministre piémon tais, la contenance mélancolique et digne d'un peuple exprimant par des vœux, des plamtes, des allusions de chaque heure, ses espoirs dans la justice de l'Europe et l'aide particulière d'un grand prince : que de raisons pour l'y conduire! Mais des considérations de sagesse politique, qui avaient bien aussi leur force et leur valeur, le retenaient, hésitant.
On sait comment une série d'attentats répétés contre sa vie, contribuèrent à l'y lancer, presque de force.
Sa propre existence se trouvait engagée dans la solution de ce problème si compliqué devant l'histoire et
la diplomatie. D'anciens partisans du carlx)narisrae, dont il avait eu le temps d'oublier le nom et de perdre la trace, depuis qu'en des jours de jeunesse follement aventureuse et romanesque, il s'était afiilié à des sociétés secrètes italiennes, s'étaient rappelés à lui, mais sous quelle forme! Par des moyens hardis, violents, par des tentatives d'assassinat. C'était leur manière rude de peser sur la marche trop lente des négociations diplomatiques. Ils lui remettaient en mémoire, brusquement les promesses qu'il n'avait pas tenues, l'engagement solennel qu'il avait contracté jadis dans lombre des conspirations et n'avait pas rempli, de coopérer, de tous ses moyens, aussitôt qu'il en aurait la puissance, au relèvement de l'Italie.
La question, de générale qu'elle était en son essence politique et religieuse, lui était devenue comme une alVaire personnelle à régler.
Toutes les haines assemblées contre le fils de la reine Hortense, depuis le succès inouï de l'audacieuse aventure politique des deux frères Louis Napoléon et Auguste de Mornv, s'étaient rencontrées sur ce terrain, où les avait rejointes, en outre, pour les servir ou les venger, des agents capables de recourir aux pires expédients.
L'année i85o avait vu le premier attentat commis contre la vie de Napolé-on III. Un Italien, du nom de Pianori, en fut l'auteur et le paya de son sang. Suivant la version restée inédite d'un témoin de l'acte, et qui, en homme prudent, soucieux de n'être impliqué, de quelque faeon que ce put être, aux suites d'un procès jiérilleux; suivant celle version inconnue, disonsnous, la balle avait j)orté.
L'empereur allait à cheval et au ixis. Un homme
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s'avança, du bord du trottoir où il s'était rangé et, prompt comme l'éclair, très en face, braqua son arme, pressa la détente : Napoléon III fut presque renversé sur sa selle. Le meurtrier demeura, quelques secondes, comme figé d'étonnement, qu'il ne fût pas tombé sous la balle, qui l'avait dû frapper en pleine poitrine. Une cotte de mailles l'avait protégé, le mouvement qu'il avait fait en arrière ne laissant pas de doute sur le fait qu'il eût été touché.
Peu de mois après éclatait la machine d'Orsini.
Une sorte d'ascendant superstitieux poussa certainement Napoléon III à marcher. L'Autriche allait fournir d'elle-même un prétexte à l'ingérence étrangère. L'empereur s'en saisit et brusqua la scène d'explications avec l'ambassadeur autrichien, le baron de Hûbner, la fameuse scène, d'où sortit la guerre.
Par la logique de l'histoire, par les nécessités de la géographie (deux forces plus puissantes que les troupes de l'Autriche), les peuples italiens étaient poussés invinciblement à se serrer entre eux pour ne former qu'une seule nation, sous un sceptre unique.
Napoléon III ne fit qu'avancer l'heure.
On avait bien déclaré, avant que la guerre éclatât contre l'Autriche, que la Lombardie, leurrant les vœux de ses libérateurs, ne demanderait qu'à retourner aux mains de ses maîtres, par indifférence patriotique ou par un long usage de la soumission. On avait annoncé que les Toscans repousseraient loin d'eux l'idée d'obéir à un principicuhi de Sardaigne. Des esprits sérieux avaient cru ne pas se tromper en prédisant que l'anarchie serait le résultat le plus certain de cette levée de boucliers en faveur d'un peuple turbulent et sans
aucune fixité d'attachement. Mais, il ne fallut pas beaucoup fie temps pour s'apercevoir que des dilTérences de climat, de costume et de mœurs, que des jiarticularités dislinctives dans le ian^Mge et l'accent, n'empêchaient pas l'âme italienne de se retrouver pareille, en tous lieux, et qu'il n'y avait, en réalité, qu'un seul j)euple dans la péninsule.
Par le secours puissant et par la faute politique de Napoléon III allait s'élever, grandir et se coller au flanc de la France une nation homogène, ambitieuse et jalouse, dont l'extension devait lui créer, dans l'avenir, un voisinage (ort embarrassant. Mais l'empereur, ses ministres et son peuple ne voulurent voir, tout d'abord, outre les avantages immédiats de l'annexion des deux provinces : Nice et la Savoie, que le fracas des victoires, le flottement des (Ira])eaux et le lelour, dans la capitale délirante d'enthousiasme, des troupes françaises victorieuses.
Parmi les journées à grand s|teclacle du règne de Napoléon III s'inscrivirent ces deux dates, au plein de sa force : le 25 décembre 1853, où défilèrent devant le chef de l'Etat les bataillons rapjielés de Crimée, et le 14 août 1859, où l'enthousiasme populaire confondit dans une immense rumeur ses vivais au couple imp»'rial et ses démonstrations passionnées en faveur des troupes rentrant d'Italie.
La première de ces manifestations |)ubliques avait été moins grandiose, mais aussi très impressionnante. La guerre n'était pas terminée, (pioique la prise de Sébastopol en eût fait espérer la lin prochaine. L'empereur avait décidé le rappel des quatre régiments de ligne les plus éprouvés par le feu de l'ennemi, ainsi que le retour