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CHAPITRE OXZIÈME

Les derniers beaux jours.

Un parallèle : les fêtes comparées du Congrès

de Vienne, en 1814,

et de l'Exposition universelle de Paris, en 1867.

Entre les années de grâce, que nous décrivions, tout à l'heure, et les désenchantements de la période finale, dont nous exposerons les causes, il y eut, encore, une heure de bénédiction pour l'Empire, où les nuages en formation s'étaient comme effacés, perdus, sous un voile radieux. Mil huit cent soixante-sept et l'Exposition universelle furent ce point d'arrêt dans la lumière.

On ne saurait mieux comparer 1867 et ses « embarras de roi » qu'à la grande époque viennoise de 1814- 1815. Exposition et Congrès : les termes du parallèle semblent fort éloignés. Pourtant, que d'analogies dans les détails par l'importance des allées et venues internationales, se concentrant sur un même point de l'Europe, par le nombre et l'éclat des galas officiels, par la diversité des spectacles présentés à la foule et par l'abondance des plaisirs en circulation! De les rapprocher seulement, au hasard d'un éclair traversant notre pensée, nous inviterait à en justifier l'impression d'une manière plus complète et plus précise. La double image ne pourrait qu'augmenter d'attrait reflétée dans

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un miroir unique. Sans abandonner la suite de notre récit ni perdre de vue la figure centrale, rétrange physionomie dont nous avons entrepris l'analyse intime (jui nous empêcherait, |)Our varier nos impressions, de nous arrèler, au passage, sur cette vision simultanée des mouvements de fête dont Vienne et Paris furent, tour à tour, le brillant théâtre?

Pendant l'hiver de 1814 et le printemps de 1815, la capitale de l'Autriche ofTrait un aspect d'animation étrangère et de fièvre heureuse, chez les habitants, qu'on ne lui avait jamais connue aussi intense. L'Europe avait envoyé chez elle non seulement tous les rois, mais une élite incomparable d'hommes et de femmes appelés à s'y rejoindre par un concours de circonstances inouïes.

Il y eut, dans le Paris de 1867, moins de personnalités illustres qu'au Congrès de Vienne. Le terrain de fête n'y découvrait point des eiîets aussi resplendissants. Il s'y vit autant de séductions, autant d'agréments aimables, avec moins de magnificences. De même que la ville de Metternich, en 181o, ne s'était point laissé submerger par le flot international, de même, en 1867, la grande cité parisienne avait su demeurer fidèle à son esprit, parmi tant d'influences, qui s'étaient emparées de son sol et de ses habitudes; et ce furent ses hôtes, qui, par une attraction subie sans résistance, s'étaient plies à ses goûts, à ses passions, à ses plaisirs.

Dès les premiers jours de février, Paris s'est mis en frais pour recevoir le monde. 11 se jKire, s'emlxîllit, fait {]e^ avances à ses hùtcs attendus et sourit au succès. En ses atours de circonstance prématun-ment revêtus, l;i Ville ressemble un |»t'u, suivant un mot d'Henri Ilochefort, au maître d'hùlel ayant dressé sa table trop

tôt et qui, les bras croisés, guette, sur le pas de sa porte, un peu inquiet, l'arrivée des consommateurs. Légère alerte vite dissipée. Déjà, le flot s'annonce abondant et pressé, à travers les promesses des journaux. De mille points surviennent les amis inconnus qu'on espérait. On a prévu de la confusion dans le nombre et compris qu'il faudrait d'abord les aider à se reconnaître parmi les méandres des rues inconnues. Des guides imprimés en profusion sont lancés sur le marché de la librairie, qui se complètent, s'ils ne se contredisent. Un subtil industriel a trouvé mieux. Il a inventé la boussole de l'Exposition. La foule des naufragés de la rue s'arrachent l'utile objet. Sa fortune est faite.

Tout Paris respirait la plus franche allégresse, le jour de l'inauguration de ce grand concours international, qui marquait un progrès immense sur l'Exposition de IS-'^io. Heure de triomphe pour Napoléon et si bien faite pour lui ouvrir des perspectives illimitées sur la durée de son œuvre! Une magnifique assemblée s'était réunie dans la vive lumière du Palais de l'Industrie. Le chef de l'État présidait à la cérémonie, en habit noir et la poitrine ceinte du grand cordon de la Légion d'honneur; à son côté, sa blonde compagne attirait les regards de la foule des invités; elle charmait tous les yeux, avec sa robe de couleur changeante et sous son élégante coiffure entourée d'une couronne de violettes, d'où s'élançait une aigrette efïilée.

On n'avait oublié personne, dans les invitations officielles adressées aux souverains. Ils mirent quelque lenteur à faire les premiers pas, chacun attendant de son voisin qu'il hii donnât l'exemple. Victor-Emmanuel

avait commencé par faire savoir qu'il resterait à Turin; sérieusement malade à ce que disait son ambassadeur, le chevalier INigra, il appréhendait le voyage de Piémonten France, mais celui-là seulement ; car, on avait appris, presque aussitôt, qu'il était allé chasser dans la montagne. En revanche, à Saint-Pétersbourg, le chancelier Gortschakoff, désireux d'un séjour de plaisirs et d'affiiires, à Paris, pressait son maître. Il avait de grands projets en réserve. Le tzar se décida à ne point laisser languir l'invitation de IS'apoIéon. Aussitôt ([u'on fut informé, dans les autres Cours, des dispositions de l'empereur de Russie à se mettre en route, chacun voulut hâter ses préparatifs. Le roi de Prusse activa son départ, emmenant avec lui deu.\ hommes de son choix : Otto de Bismarck et le comte de Moltke.

Un demi-siècle auparavant, à Vienne, on avait vu se succéder exactement les mêmes alternatives d'empressement à accepter et d'indécision à venir. La fraternité des rois et des princes, le doux spectacle de cette heureuse communion d'âmes sœurs et rivales, à la fois, était plus imaginaire qu'on ne le supposait. En vérité, si les maîtres de l'Europe avaient uni leurs efforts pour renverser le dominateur des trônes, leur belle entente se dérangea, aussitôt (lu'il se fut agi de répartir entre soi les bénéfices du partage. Le tzar Alexandre et le roi de Prusse, les deux bons frères, dont le second n'eût point fait un seul pas sans le mettre exactement dans la trace du i)remier, avaient bien failli ne pas se rendre à l'appel de l'empereur d'Autriche. Ils n'auraient envoyé ([uc leurs ministres. Par bonheur, on avait trouvé des voies accommodantes, qui permirent de remettre sur pied les projets du voyage. On reprit en

grande diligence les travaux d'aménagements, suspendus, pendant trois semaines, à la Burg. El, dès qu'on eut la certitude, dans les cours du second ordre, que les fiers potentats s'étaient annoncés, les retardataires n'eurent plus que le désir impatient de se faire voir. Personne n'aurait voulu manquer au rendez-vous des têtes couronnées. Il n'était pas jusqu'au roi de rs'aples, l'excommunié de l'Europe monarchique, qui n'eût eu l'envie de courir à Vienne, tout au moins pour y défendre, en personne, sa cause si menacée. Les rois de ^Yûrtembe^g et de Danemark, entre autres, avaient été des plus diligents à toucher au port. On remarqua que le second de ces princes avait été si pressé de rendre sa visite à l'empereur, qui tenait à le recevoir, comme il convenait, dans la lumière et solennellement, qu'il était arrivé dans le salon de réception, dès avant que les bougies fussent allumées. Quel dérangement imprévu pour les lois de l'étiquette ! François II, voyant ses serviteurs vaquer à leur office d'éclairage avec une extrême agitation, comme des gens très en retard, avait eu la bonhomie de leur prêter la main; et le blond monarque du Nord s'était annoncé juste pour le surprendre en cette occupation domestique.

A Paris, comme à Vienne, les plus hautes couronnes lurent les premières à se montrer. A leur suite s'étaient portés les princes de moindre étage. C'étaient les rois de Wurtemberg, de Bavière, de Belgique, le vice-roi d'Egypte, le prince Antoine de HohenzoUern et de tous les souverains celui qui excita le plus d'intérêt, après le tzar, c'est-à-dire le sultan Abd-ul-Aziz.

Il y eut des manquants, des princes exotiques qu'on

uLtendait et ([ui ne se présentèrent pas à l'appel de leur nom. L'imagination populaire eut quelque déconvenue d'apprendre, après des annonces fallacieuses de journaux, que l'empereur de Chine était un peu jeune pour se mettre en voyage, n'ayant pas [)lus de dix ans, et que le sultan du Maroc avait trop à faire, avec ses tribus en perpétuelle révolte, pour s'exposer à ne plus retrouver son trône en revenant de Paris (1). Mais, sur tant d'autres points et par tant d'autres gens d'imporlancc sollicitée, distraite, captivée, elle s'en était consolée très vile...

Vienne, en 1814, avait fait d'immenses préparatifs d'hospitalité royale. Le luxe qu'on y dépensa étonnait et ravissait les yeux, en même temps, par la richesse et hi distinction réunies. Si Leurs Majestés tzarienne et prussienne s'ellorçaient de masquer leur surprise sous un air de dignité imperturbable, elles n'en furent pas moins saisies de la magnificence du spectacle. Tout le long des allées du Praler s'alignaient des régiments d'élite habillé.-> de neuf et dont un beau soleil d'automne avivait les brillants uniformes. Des musiques nombreuses égrenaient dans les airs les marches et les chants nationaux propres à redoubler l'allégresse générale. La po{)ulation entière de la ville et des laubourgs s'était répandue par les rues, en costumes de fête, ('e lut une merveilleuse journée.

Très simple en ses habitudes, l'empereur d'Autriche s'était promis de ne jias compter avec ceux qu'il avait priés d'èlre siens, autant qu'il leur plairai! de l'être. A cha(pie souverain, j)riuce régnant on prince royal,

(1) Il onvtn.T, pour l'v représenter, son fi-orc .Muley-Abbas.

c'est-à-dire en espérance de régner, il voulut attribuer, pour leur service quotidien, des chevaux de race, des voitures de cour et une escorte de gardes à cheval. L'organisation en avait été réglée d'une telle manière qu'on ne vit jamais aucune confusion se produire sur ce qui revenait de droits ou d'égards à chacun; et le grand écuyer comte de TrauttmansdorlT y donnait ses soins avec une si parfaite exactitude et tant de sûreté que pas une erreur, pas un accident, n'arriva dans le mouvement de tous ces équipages princiers.

Pareillement une belle ordonnance présida, dans le Paris de Napoléon III, à la réception des rois et aux honneurs rendus. Sans égaler l'éclat de cérémonie avec lequel l'empereur François II, à la tête d'un superbe cortège, avait salué l'entrée des monarques du Nord, en sa noble ville, il y eut, pour accueillir le nouveau tzar et le nouveau roi de Prusse, en la capitale française, de vastes déploiements de troupes, des parades superbes, des alignements de fantassins et de cavaliers sur leur passage, autant qu'on en pouvait souhaiter, et d'autres spectacles militaires, opéradiques ou de pur cérémonial, organisés en leur honneur avec une remarquable entente de la mise en scène.

Les grandes figures retenaient, surtout, l'attention publique. Au premier plan se détachait le tzar. Une stature imposante, un visage agréable, quoique d'expression sévère, des gestes dignes, des mots heureux et le renom de sa générosité (I) : tout concourait à

(1) On disait merveilles des libéralités russes, sans compter celles qu'on prétait au tzar et à sa suite, dont ils n'avaient jamais eu le mouvement ni ridée. L'écu,\f>r fie Napoléon III avait sauvé la vie du t/.;ir Alexandre II en interposant son cheval entre la poitrine du souverain et le jjistolet de

faire d'Alexandre II, malgré les élans fraternels de la France d'alors vers la malheureuse Pologne, un favori du peuple parisien. Le premier Alexandre s'était dépensé avec plus d'entrain et de gaîlé dans la haute société viennoise, où l'amour et l'ambition se disputaient, à l'envi, ses préférences. Mais on n'en voulut pas longtemps au nouvel autocrate de ses airs un peu moroses. On lui savait gré de ses longues promenades à travers la ville, de l'intérêt qu'il témoignait à en visiter les parties essentielles, sauf à laisser de côté le Sénat et la Chambre, qui ne disaient rien ou peu de chose à ses goùls césariens. On lui était reconnaissant d'avoir compris le charme et la grandeur de la capitale française et d'apprécier, d'une si bonne grûce, les plaisirs d'art qu'elle offrait à ses yeux. IN'avait-il pas dit, en présence de Napoléon III et s'adressant au préfet Haussmann : « Devant celte reine qu'est Paris, nous ne sommes plus que des bourgeois. »

Dans une occasion analogue, mais ayant à l'âme et aux lèvres des sentiments bien ditférenls, le roi de Prusse admirait, du haut des Bultes-Ghaumont, le panorama circulaire du nouveau Paris. Ses yeux cherchaient, au loin, l'un des points d'accès de l'enceinte. L'ayant reconnu, il le désignait au même fonctionnaire : « C'est par cette porte, lui dit-il, que nous entrâmes en bSL'I. — Oui, réplicpia Haussmann, avec plus de noble fierté que de bonheur justifié dans la réponse;

Bcrezowski. Il fut dit (pie la reconnaissance do rompereur moscovite s'était exprimée f;randiosemcnt. La vérité, si on l'eût connue, aurait appris (|ue Raimbaux n'avait revu ni titres de noblesse pour soi, ni diamants pour sa Icnune, ni remerciements des villes russes, mais plusieurs centaines de lettres lui demandant des secours à prélever sur une fortune imaginaire.

mais, depuis lors (et il lui montrait des constructions s'érigeant, de place en place, autour de la ville) nous avons construit quelques forts. »

La France n'avait conservé qu'un souvenir de gloire des sanglantes hécatombes amoncelées sous les murs de Sébastopol. Une mutuelle estime de leurs qualités de courage et de générosité animait les deux nations, France et Russie. En outre, comme pour renforcer leurs sentiments réciproques, une légende inaltérable s'attachait au nom du premier Alexandre, à la mémoire de son beau rôle, à Paris, en 1814, aux jours de popularité universelle, où l'on faisait de lui le recours unique de toutes les grandes infortunes, où l'on avait oublié le vainqueur pour ne voir qu'un protecteur inspiré des plus nobles sentiments.

Si le Paris de 1867 acclamait l'empereur de Russie, il n'accueillait que d'un salut sans chaleur le monarque régnant à Berlin. A bien des détails s'accusait l'écart très large, qui s'était marqué, dès le premier jour, entre les sympathies réservées aux deux souverains. Les couleurs slaves et britanniques flottaient abondamment dans les airs. Les drapeaux allemands étaient rares, aux fenêtres parisiennes. Pendant un bal, qui se donnait à l'Hôtel de Ville, les prévenances à l'égard de Frédéric-Guillaume n'excédaient pas la courtoisie purement officielle. Plusieurs fois, l'orchestre avait repris l'hymne russe, tandis que, par une négligence involontaire et regrettable en l'espèce, on avait omis complètement le Heil dir 0 Siéger Kranz-, dans le programme de la soirée. Avec ses allures militaires, sa physionomie énergique et dure, Frédéric-Guillaume ne gagnait pas les cœurs. Ses apparences raides n'invitaient pas aux gestes em-

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pressés. Des gens se chuchotaient à l'oreille que, fort heureusement pour lui, le roi de Prusse n'avait pas oublié d'emmener ses aides de camp; sans quoi, il se fût trouvé bien seul dans la foule î Son ministre Bismarck, tout en provoquant une curiosité plus générale, n'eut pas, lui non plus, les honneurs de la fêle. A vrai (lire, à la cour et dans le peuple, on s'entretenait beaucoup du personnage. Aucun des mouvements de Bismarck ne passait inaperçu. Un jour, on avait remarqué que, dans sa politesse exagérée de formes, lui, si sceptique et si dédaigneux au fond, s'était incliné jusqu'à terre en saluant Napoléon et que l'Impassible avait souri. On commentait chaque circontance, chaque menu détail de ses apparitions en public (1), soit en bien, soit en mal, mais trop rarement avec la juste opinion de ce que représentait en force, en intelligence active pour son pays, en menaçantes perspiectives pour les autres nations, sa personnalité supérieure et funeste. Dans le seul à seul, le roi et son ministre se revanchaient, à leur aise, de la pénurie des applaudissements du peuple fiançais. En tète à tête, ils échangeaiant leurs observations recueillies, jour par jour, sur les vices d'organisation intérieure, l'état défectueux des forces militaires et les éléments de faiblesse, qu'ils avaient su pénétrer, à travers une surface aussi brillante. Ils n'avaient pas perdu leur temps et se promettaient bien d'en utiliser les enseignements, plus fard.

il) Un soir qu'il Otail aux Variétés, la curiosité des spectateurs l'avait poursuivi jusque dtrrit'ie les draperies de sa lope. De la sympathie presque lui était venue de ce qu'on l'avait vu sourire aux cascades d'Hortense Schneider, et l'impression finale, ce jour-là, fut qu'il n'avait point l'air méciiant et que, même, il avait une bonne tête.

Guillaume avait pris son parti de la froideur de ses hôtes et n'en instruisait point les gazettes allemandes. Tout au contraire, celles-ci, stylées de la bonne façon, n'enregistraient que d'excellentes nouvelles sur les succès du roi et de ses ministres, à Paris. Dans les termes les plus flatteurs les journaux d'outre-Rhin rehaussaient, à grand fracas, l'impression de respect et de crainte, qu'avait produite sur l'état d'esprit d'un peuple frivole, la belle et fière tournure de leur Frédéric- Guillaume (1). Au lendemain d'une solennelle revue, passée au Champ de Mars et qui avait tenu, par une chaude après-midi, les souverains à cheval, pendant, plusieurs heures, Berlin fut ravi d'apprendre que le tzar et l'empereur des Français avaient paru terriblement affaissés, tandis que le roi de Prusse, toujours à l'aise et dispos, faisait avec ces pauvres monarques un contraste réconfortant.

Paris avait appris très vite à reconnaître les personnages étrangers, d'après leur façon de vivre et de dépenser.

Le tzar jouissait d'une réputation de munificence, qu'on aurait été fort embarrassé de porter au crédit du roi de Prusse. Sans prendre la peine de se demander d'où vient à de certains princes leur aisance à puiser des deux mains dans les colîres de l'État, on était émerveillé, confondu d'admiration de savoir que les trois millions apportés dans les valises de rem])ereur de

(1) Les journaux anglais en donnaient une version bien différente. On lisait dans le Slrir de juin : « Il y a tu à leur arrivée (celle de Guillaume et de Bismarck) un mouvement de curiosilc tôt dissipé ; en somme le maître et le serviteur ont fait fiasco. »

(2) Preussùche Zcitung, juin 1867.

Russie, pour son séjour à Paris, s'étaient volatilisés, en fort peu de temps, et que le tzarevitoh, à lui seul, en avait absorbé presque neuf cent mille francs. Les nouvellistes ne manquaient point l'occasion de comparer, sur cette base, le train des maisons régnantes, ils s'égayaient, plume en main, des malheureux trente mille francs alloués par la générosité paternelle au prince royal de Prusse. Et la critique mise en verve daubait ferme sur la parcimonie de Frédéric-Guillaume, qui réduisait au strict minimum la liste de ses menus frais et s'était juré, sans doute, de ne laisser en France que le moins possible de son bel argent prussien. C'était l'économie sage et pnidente d'un roi moins soucieux de ses plaisirs et de l'opinion des étrangers que du bien véritable de son peuple, mais qui n'inspirait, évidemment, point des impressions de magnificence.

Que les Parisiens et surtout les Parisiennes appréciaient mieux la noble émulation des princes exotiques à semer les perles et l'or! Avec Abd-ul-.Vziz et le khédive d'Egypte, ils eurent vraiment l'impression de rOrienl à Paris. L'Opéra-Comique et ses légers décors, ses costumes de rêve et ses visions pittoresques, se trouvaient transportés dans la vie réelle.

Les préparatifs de voyage et le départ de Sa Ilautesse ne s'étaient pas effectués sans hésitations ni complications. Des difTicultés d'exégèse émanant de la loiduProphcte, des entraves attenantes au protocole traditionnel, et (les embarras éj^rouvés dans la question budgétaire, avaient fortement gêné le bon vouloir d'.\lHl-ul-Aziz. En premier lieu, il eut à mettre sa conscience en repos avec les versets divins interdi>ant au Commandeur des (!roy«ints d'égarer ses pas au pays des inlklèles. Na[)o-

LES TROIS SOUVERAINS (1867) L'Empereur des Franrais. — La Reine Victoria. — Abd-iil- Aziz.

léon dut l'aider, en la circonstance, par une espèce de convention fictive, qui permît de tourner l'obstacle; il dut lui céder son empire, ni plus ni moins, sous une forme imaginau-e et provisoire. La France étant devenue province turque, rien n'empêchait plus le calife d'en faire l'objet et le but d'une visite à longue distance. Cependant le trésor des Osmanlis, lourd surtout de son passif, n'aurait su tirer de ses profondeurs les millions nécessaires aux frais de route d'un tel et si puissant monarque. Des banquiers européens s'offrirent à propos, qui les lui cédèrent, à gros intérêts. D'autre part, Abd-ul-Aziz, conscient dans sa sagesse, du service qu'il allait rendre à son peuple, en donnant aux étrangers une idée imposante de sa grandeur, jugea qu'il était parfaitement en droit de retenir, en échange, la moitié du traitement de ses fonctionnaires. Enfm, ne voulant rien laisser au hasard, par une dernière précaution avant de s'engager d'une manière définitive, une correspondance fut établie entre Constantinople et la capitale franque, réglant loutes les conditions de son séjour. Lui ménager de ses fenêtres une vue panoramique, qui ne lui parût pas trop misérable, en comparaison des magnifiques perspectives du Bosphore; installer devant la salle à manger de l'immeuble parisien un moucharabieh aux larges dimensions, qui lui permît de tout voir sans être aperçu; expressément i)réparer un ample réservoir, desliné à contenir les barils d'eau, qu'il ferait venir du Nil pour ses ablutions de chaque jour (tel Alexandre P', pendant le Congrès de Vienne, voulait qu'on lui envoyât i)Our sa toilette des morceaux déglace de la Neva) : ce furent autant de recommandations spéciales, qu'on eût à remplir, au pied de la lettre. Il

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vint et se déclara satisfait. Monté sur de magnifiques chevaux, avec la haute selle orfévrée des califes, le manteau de pourpre flottant sur les épaules et marchant en tète de son cortège très décoratif, le sultan produisait une grande impression, aux fêtes et aux cérémonies publiques.

D'un autre côté, le vice-roi d'Ég}'pte ne restait pas en arrière de son suzerain, ni parle faste des apparences, ni par le chiffre de ses largesses. Lorsque son darabieh, poussé par des rameurs superbement vêtus, fdait souple et rapide sur la Seine, mille et mille curieux, du haut des parapets, le suivaient du regard, avec admiration. De la rive, on distinguait Theuroux Ismaïl étendu sur un long siège moelleux, fumant à l'orientale, buvant le noir breuvage, au milieu de ses dignitaires, amis et serviteurs. Trois esclaves allaient et venaient, remplissant les tasses, rallumant les chibouques. Debout, un majestueux Libyen dirigeait le léger esquif. Une vision des « Mille et une nuits » glissait sur les eaux pailletées d'étincelles, aux chauds rayons d'un soleil d'été. Le commerce et les femmes bénissaient Ismad-Pacha. Paitout où il passait, ce dilapidateur magnifique des finances égyptiennes laissait une traînée d'or pour qu'on se souvînt qu'il fut là.

Entre 1814 et 181,'), plusieurs des nobles visiteurs de l'empereur d'Autriche avaient mis leurs soins à se faire l)ien venir, dès leur entrée dans sa maison. Par exemple l'abondance des cadeaux apportés dans les malles du roi de Wurtemberg avait provoqué un gros effet de surprise admirative et jalouse. On en estima la valeur

à plus d'un million de florins. N'était-ce pas excessif et presque inconvenant, demandait le roi de Danemarck, qui s'était senti tout formalisé de ne pouvoir égaler, encore moins surpasser, sur ce terrain de luxe, son « bon frère » de Stuttgart?

Les augustes commensaux de Napoléon III ne s'étaient pas crus obligés à des démonstrations aussi coûteuses de leurs sentiments. La plupart ne prodiguèrent que leurs remerciements et l'échange de leurs invitations. Ainsi le roi de Prusse exprima-t-il le désir que Napoléon III, s'il ne se jugeait pas trop grand seigneur, vînt lui rendre sa visite, à Berlin.

L'indiscrète chronique savait, à peu de chose près, l'état de leur budget parisien, c'est-à-dire les sommes approximatives que chacun d'eux s'était proposé d'y affecter, les voies et moyens de crédit, que les uns et les autres se réservaient d'employer pour cette même destination. Pareillement, l'opinion viennoise aurait pu fixer en \Sl^') d'après les rapports au ministère de Tlntérieur (1), le bilan exact non seulement des rois et des princes, mais des principaux personnages hospitalisés en ces lieux, soit qu'ils usassent de leurs seules ressources, soit que la cour d'Autriche vînt à leur aide pour en étendre les disponibilités. En général, les banques de Vienne avaient ouvert aux souverains des crédits considérables : illimités pour le roi de Prusse, qui n'y recourait, d'ailleurs, qu'avec crainte et parcimonie; quelques cent mille roubles complémentaires, à la disposition du tzar; cent mille florins pour le prince de Wrède représentant de la Bavière, et seulement cin-

(1) Oberste Polizei Holfslelle, Archiv. des ministériumdeslnneren, 1815.

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quante mille à riiilenlion des ducs de Weimar, Oldenbourg et Mecklemboui'g. En se renseignant aux mêmes sources, on aurait eu connaissance que le maréchal de la cour de Danemarck était accrédité, pour plusieurs millions, auprès d'une des premières banques de Vienne; que l'ex-roi de Westphalie, Jérôme-Xapoléon était compris sur la liste des générosités impériales pour une somme de trois cent mille florins, et que le prince royal de Wurtemberg y était inscrit de son côté pour un prêt de vingt-cinq mille thalers. En outre, beaucoup de princes taillaient sur les finances autrichiennes, aussi abondamment qu'on leur en laissait la liberté, ce qui no les empêchait point, à l'occasion, de faire parade d'une certaine vanité généreuse et théâtrale.

Si, pour employer les termes d'une épigramme courante sur la collectivité des monarques en résidence à Vienne, l'empereur de Russie aimait pour tous, si le roi de Danemarck très causeur parlait pour tous, alors que le roi de Bavière et celui de Wurtemberg mangeaient pour tous, il fallait bien confesser que l'empereur d'Autriche payait pour tous. Et comme ils en usaient! Tous ces rois, hier, bien meurtris, avaient pansé leurs blessures dans les délices de Vienne. Ils n'eurent jamais la contenance plus décidée et l'air plus content de vivre sur les biens et l'amour de leurs sujets ou sujettes.

C'eût été jouer de malheur, disait une grande dame de l'aristocratie française séjournant, alors, à Vienne, que de no pas rencontrer, en des lieux choisis ou simplement à la promenade, un empereur, un roi, un prince régnant ou de ne pas heurter, quand on courait à son bul, un grand général, un diplomate fameux, un ministre célèbre. Pareilles, sans être égales, étaient les

chances, en celte belle année crépusculaire du Second Empire. Il y avait réellement aussi fête royale à Paris, comme il y eut des embarras de Majestés, à Erfurt.

Le mouvement de société ne fut jamais plus séduisant ni plus varié que pendant les deux périodes impériales, l'une de 181 -j en Autriche, l'autre de 186" en France, dont nous nous plaisons à noter les ressemblances, bien qu'elles se fussent manifestées en des occasions très différentes. Dans la seconde comme dans la première, mais surtout à Vienne on vit des personnages prépondérants par leurs titres et par leur autorité, céder avec un fol entrain à la griserie des plaisirs de jour et de nuit.

Il y eut plus d'amours en campagne, à la Cour de Vienne qu'en celle de Paris ou de Compiègne, et les princes en humeur de fête y trouvèrent un cadre plus romanesque, plus divers et plus propice aux galantes intrigues.

Quel délicieux chapitre de mœurs à conter, si l'on ne craignait point de s'égarer, trop loin de son sujet!

La dissipation était générale, pendant le fameux Congrès. Alexandre, le roi des rois, « l'Ange », « le Bon Chevalier », « le Libérateur, » l'irrésistible Alexandre, que d'autres moins prompts à l'enthousiasme appelaient simplement « une bonne tète de fou », le tzar, avec ses succès sans nombre, donnait le mouvement. Il en voulait à chacune et toutes étaient désireuses de ses hommages. Ainsi les deux déités voisinant au o9 de la Schenkenstrasse, les princesses Bagration et de Sagan se sont fait une guerre ouverte par l'envie jalouse de ses préférences. Mais son attention était si tiraillée, si distraite de vingt côtés! D'une heure à l'autre, il hésitera entre

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la si désirable princesse Eslerhazy, la riante Sophie Zichy et la belle princesse Auersperg. Il ne saura vraiment pas non plus à laquelle de ses deux dernières danseuses : la jeune comtesse Szechnyi et la non moins attirante Monz Lichtenstein, il olVrirait la palme de son admiration; air, il voudrait inviter l'une et l'autre. Cependant, il a des propos commencés avec d'autres charmeuses. Julie Zichy ne lui semble pas moins séduisante que sa sœur Sophie, ni Léopoldine que Monz Lichtenstein. Puis, comment oublier celle qu'il remarqua si visiblement à l'une des récentes fêtes du soir, une Marie Kleinhart, liUe d'un major de la place?

Dès son arrivée, il s'était exalté sur la beauté des Viennoises. Sans oublier ses intérêts ni le souci de sa grandeur, il accordait beaucoup de temps à ses plaisirs et il n'en avait pas de reste pour mener par deux ou pnr ([uatre ses amours voyageuses. De ce genre d'intrigues il avait noué des fils de tous côtés. Aussi ne man(juait-il aucune redoute, aucun gala. On l'y reconnaissait entre tous, à sa dignité élégante et gracieuse, à sa tournure pleine de distinction et à la manière, qui lui était j)ropro, à la fois respectueuse et vive, d'aborder les femmes. Tout à l'heure, il avait une conversation, (|ni paraissait l'intéresser fort avec un certain domino noir, qui n'était autre (pie la princesse Esterhazy- Raisin. On l'a vu, néanmoins, se détacher de cette aimable causerie et chercher aventure. Il n'a pas fait deux pas qu'il est déjà très entouré. Lu Bigotlini en domino bleu le serre d'un peu bien près. La triomphant»' Morell, à son tour, voudrait attirer son regard. Le grand-duc de Bade, qui la lechercho furieusement nt' lui (Ml laissera pas la liberté. Mais l'énumération

serait trop longue des objets de son inconstance. Et comme si ce n'était pas l'excès du bien que la surabondance des plaisirs de choix offerts à ses appétits lassés, des femmes légères par état, des amuseuses de la scène et de la galanterie avaient trouvé quelque faveur, auprès de lui. avec leurs grâces savantes et leurs sourires marchandeurs.

Nul des souverains n'échappait à Finfluence de cette atmosphère de volupté, qui troublait les plus sages. On avait remarqué que le roi de Prusse lui-même, si méthodique en ses habitudes, les avait un tant soit peu dérangées, depuis quelque temps. On avait cherché, du côté des femmes, la personne qui avait eu ce pouvoir. C'était une transformation imprévue dans tous les détails : il soignait ses formes, assouplissait ses allures, et, ce qui ne s'était jamais vu, de sa part, il se rendait aimable, entreprenant avec les femmes masquées.

On s'égayait du roi de Prusse et de la manière grave, empesée, cérémonieuse, dont il donnait le bras à la belle Julie Zichy, depuis qu'il se croyait fortement épris d'elle. Mais on admirait les grâces mondaines du beau Charles de Bavière, aussi dangereux pour la réputation des jolies femmes que les princes de Dietrichstein et de Metternich. Son Altesse Sérénissime le vice-roi Eugène de Beauharnais était certainement aussi l'un des plus gâtés de la troupe, si l'on ose ainsi parler de ces nobles personnages en tournée de fêtes diplomatiques. On le vo3ait toujours très entouré des frais et gracieux visages, dans les soirées et dans les bals.

Avec sa physionomie pâle et son teint d'albinos, le roi de Danemarck ne le cédait point en galanterie à ses

collègues couronnés du >'ord et du Midi (1). Presque dès l'arrivée, il eut son aventure. Il s'était passionné follement pour une jeune fille de la classe ouvrière, au teint de }»èche, aux cheveux de la couleur des blés, en un mot une jolie griselte. Usant de cette aptitude extraordinaire qu'ont les femmes à sortir de leur condition pour s'habituer, sans plus d'apprentissage, aux airs et commodités d'un état supérieur, cette favorite de la veille avait manifesté le désir de changer d'habitation, ainsi qu'elle avait changé de toilettes, mais richement et comme il convenait à une maîtresse royale. Sans s'émouvoir, elle allait prendre, à son compte, je veux dire au compte de Sa Majesté Scandinave, un logement superbe, dans le fastueux et vaste hôtel de la princesse de Paar. Elle n'avait fait difficulté sur rien, meubles ni loyer, dont le prix était énorme. Il ne lui restait plus qu'à se nommer. « Qui aurais-je l'honneur d'annoncer à Madame la princesse? « demanda resjiectueusement l'intendant ou concierge. « Écrivez, écrivez, hii répondit-elle, que vous avez loué cet appartement à la reine de Danemarck. » Le serviteur s'inclina jusqu'à terre. Il n'eut rien si pressé que de faire tenir la grande nouvelle à la princesse de Paar. Celle-ci mieux informée, quoique absente, entra dans une violente colère et délendit de passer l'accord.

Mais, qu'importait à cette reine de cœur le sentiment jaloux, peut-être, de la grande dame? Elle était, désormais, bien connue, à Vienne. On ne la nommait plus (jue la reine de Danemarck, ce dont elle ne s'étonnait ni

(1) Le roi de Danemarck, au dire do .M"' duMontel, dormait avec toute les iietiles demoiselles les plus jeunes et les pltis couleurs de rose.

ne se fâchait; elle n'y voyait pas d'ironie; elle se croyait bien telle, au moins pour deux ou trois mois. Avec plus d'intelligence et de finesse, une actrice de Paris, en 1867, s'était attribué le titre de grande-duchesse et en avait arboré les droits d'une manière aussi hardie qu'amusante.

Curieux rapprochement de deux caprices : le même cas s'était produit, en 1814, dans la ville du Congrès, de la part d'Alexandre et de son compagnon Frédéric- Guillaume. Impatients, comme des écoliers en vacances, d'oublier les affaires sérieuses, le tzar et le roi de Prusse, le soir même du premier jour, s'étaient rendus au Kârtner-Theater, pour y contempler, dans le ballet Zéphir, les grâces mouvantes d'une danseuse à la mode. Tel, en 1867, un autre Alexandre, maître du plus vaste empire du monde, à peine entré dans Paris, n'avait pas attendu plus tard que l'heure du théâtre pour aller applaudir la diva de la musique bouffe : M"^ Hortense Schneider.

Tel était le train de la fête, chez ces aimables conducteurs de peuples. Encore ne parlons-nous pas d'une catégorie de princes et de grands-ducs, qui poussaient jusqu'à l'extrême désordre la licence, qu'ils s'étaient accordée, de satisfaire leurs appétits, sans choix ni mesure, et qui perdaient le respect d'eux-mêmes dans les plus basses compagnies. « Il y a une canaille de rois, comme il y a une canaille de faquins », disait Christine de Suède, laquelle fut à bonne école pour en juger. Mais, entre les uns et les autres, la distinction s'établissait d'elle seule, à Vienne, et on n'eut pas besoin de la signaler, à Paris.

Le goût de la société intime des femmes et le senti-

ment de la galanterie déclarée occupèrent beaucoup moins de place dans les passe-temps des visiteurs couronnés de Napoléon III, qu'ils n'en eurent, parmi les récréations des Altesses et des Majestés en rupture de Congrès. En pleine séduclion cythéréennc, la vertu de quelques princes germaniques, put se maintenir, hors d'atteinte. Irréprochables époux, ils s'étaient sentis de force à s'abstenir du fruit défendu, dont la tentation leur était de chacjue moment et leur venait de partout. Naturellement, tous les invités de haute marque, à ce banquet des nations, ne se montrèrent pas aussi rigoureux contre eux-mêmes. Ils auraient cru faim injure à leur hôte en ne se réglant pas sur son a[)pétit. Car, ils avaient de qui tenir, auprès de Napoléon III, quant à la manière de prendre les choses de la vie par le côté le plus agréable. Et, puisque nous en effleurons le sujet, nous devons le dire, une fois, fût-ce en y insistant un |)eu : le ûh d'IIortense avait fait un belle pari, une très grande part, dans son « Rêve d'Empereur » à des visions de sultan occidental.

Comme tous les hommes élevés par des femmes, il s'était monlré (\e< plus sensibles à l'acuité de rinq>ression féminine. L'inclination avait été précoce en lui et le goût lui en dura fort longtemps. Il était |)rompt aux romans de tête. Il eut toujours l'imagination jirète à élreindre le fantôme.

Son idéalisme n'empêchait point qu'il eût l'exp^Tience connaisseu.»^e en la féminine matière. Dieu que l'essaim des belles fut d'une abondance incroyable, en sa jeune cour, il ne voyait jamais indilleremment se mouvoir

dans la clarté quelque jolie apparition. La physionomie unie, détachée, sans avoir Fair d'y prendre garde, il suivait le glissement de sa silhouette, il réservait une pariie d'attention à sa démarche, à la manière dont elle appuyait sur le tapis moelleux son pied flexible; il avait une minute d'intérêt vrai, quoique secret, pour la façon dont elle s'arrêtait et prenait place; pour la façon aussi dont elle tournait le visage, saluait, souriait et mêlait sa grâce à tout l'éclat environnant.

D'ailleurs, peu difficile à séduire, chacune parlait à ses désirs, autant qu'elle était prenable. Toute femme jeune et d'un peu d'attraits pourvue, toute personne honnêtement follette, comme l'eût dit ïallemant des Réaux, pouvait s'offrir (1) l'orgueil même éphémère de connaître l'empereur.

L'impératrice Eugénie eut beaucoup à se plaindre de cette propension trop générale et trop persistante.

Le sentiment de la famille était en lui vif et tendre Le bonheur qu'il y goûtait, après ses échappées au dehors, il le disait préférable aux calculs de l'ambition, malgré qu'il ne méprisât point non plus des parures de luxe qui servent à enchâsser brillamment les joies intimes.

Il gardait à sa femme un attachement de cœur, qui ne se démentit jamais; il aurait voulu l'associer en toute circonstance, à chacune des impressions choisies, à chacun des sjjectacles de beauté, d'éclat, de grandeur, dont ses regards étaient les témoins. D'une plume familière et simple, il lui écrivait, s'il était éloigné d'elle, des lettres qu'on aurait pu trouver un peu bour-

(1) C'était le témoignage du chevalier Nigra.

geoises d'accent, mais qui étaient, surtout, humaines et vraies (1).

C'était bien là le fond invariable de ses sentiments d'époux et de père.

Sa religion était en ordre, de ce côté, toutes les fois qu'une naturelle faiblesse ne l'entraînait point à suivre l'occasion passagère et changeante. N'avoua-t-il pas à l'un de ses confidents que sa période de fidélité n'excéda pas les six premiers mois de son mariage, qu'il avait besoin de petites distractions particulières et que, toujours, du reste, il revenait au nid avec contentement?

L'inconstance était une tradition de famille. On en aurait des exemples à citer jusqu'à la fin du livre. Pour ne point passer sous silence tous ceux que nous pourrions dire, nous en relèverons un trait, un seul, bien curieux : l'histoire d'un certain médaillon.

C'était un bijou superbe, ayant appartenu au premier empereur et qui portait sur l'une de ses faces l'cfTigie de l'impératrice Marie-Louise. Comment était-il passé aux mains du prince Demidoff, à Florence? La question est sans importance. Ce qui en eut davantage, c'est qu'un jour, l'un de ses nombreux serviteurs, un jeune groom, en remuant le précieux bijou en avait ébranlé la glace, et que le portrait de l'impératrice en se détachant, avec le verre, avait révélé qu'il n'était que

(1) « Toi et le petit, vous êtes tout pour moi... Je vois avec bonheur approcher le inoment où je vais te revoir, ainsi que notre cher enfant, et j'en suis si hcurtux tiue je me lourmenle, craignant que, tl'ici-là, loi et lui, vous soyez malades. Ainsi, prends bien garde à toi et à lui. Que dans ses promenades, on n'aille pas pi-C-s de l'étang. Ne te fatigue pas, non plus. Toutes ces recommandations sont bétes, pcut-<^tre; mais, quand je suis heureux, j'ai peur. ».

Lettre de S'apolèon à l'impératrice Eugénie, juillet 1856.)

LES DERNIERS BEAUX JOURS 32o

la doublure d'une autre figure, l'image de M"* Georges, que celle-ci couvrait un troisième visage : la douce et tendre physionomie de M*"® Walewska et que la belle Polonaise n'était pas la dernière de la série. Toute une nichée d'amours impériales encloses dans un seul médaillon. Napoléon III aurait pu s'oflfrir, avec l'aide de son orfèvre, un pareil luxe; mais il aurait éprouvé plus de ditlicultés en la circonstance; certainement, il l'eût emporté sur son maître et modèle par l'abondance des figures à renfermer dans un cadre unique, aux compartiments variés.

Chez son oncle, les gestes de la galanterie étaient rares et distants; pour lui l'attirance était continuelle. De temps en temps, il se rangeait, promettait de ne plus troubler la tranquillité de l'impératrice, puis retournait à la tentation. Ces éclipses de la vertu conjugale se répétaient avec trop de fréquence pour qu'on pût les déclarer simplement accidentelles. Malgré ses bonnes intentions d'un retour fidèle, il n'était pas assez maître des occasions, qui le guettaient. Ces occasions étaient fort belles, fort intéressantes; elles avaient le tort et le danger de se réitérer à l'excès. Contraint de jouer un rôle, du matin au soir, il devait encore être de gala, la nuit. Qu'il fût exposé, parfois, loin du grand jour ou de l'éclat des lumières, à manquer son effet, c'était l'inévitable contingence. Les titres les plus relevés ne préservent point la condition humaine de ses défaillances; au reste, il y persévérait avec une ténacité bien téméraire. Trop aisément cédait-il à des regains que lui déconseillaient l'âge et la raison (1). Tel

1) V. sur ce sujet, les piquantes révélations de l<i marquise de Taisay, un peu arrangées par l'imagination de l'auteur.

32G RÉ VF d'empereur

un sultan blasr, lui-même se plaignait du surcroit des bonnes fortunes.

Il est connu que les femmes sont avant tout curieuses d'éprouver par comparaison. Les amies du jour ou les passantes souhaitées, qui se trouvèrent invitées par l'empereur à des entrevues plus intimes, n'y retrouvèrent pas, chacune, leur sensation. Il y eut des mécomptes, de ce côté, et toutes n'en gardèrent pas le secret (1).

Napoléon III n'avait pas, comme un Alexandre ou un Nicolas, autocrates de Russie, celte belle prestance physique ni ces lignes droites et hardies du visage, ni celte démarche ferme et décidé*e, qui semblent indiquer, au premier aspect, que la nature, la naissance et l'éducation réunies, ont créé de certains hommes, pour être des dominateurs. Le tzar Alexandre I", qui fit tant parler de lui, dans les coulisses et boudoirs du Congrès de Vienne, eut l'ambition amoureuse plus exigeante encore que ses appétits d'autorité. H eût voulu être adoré de toutes, heureuses ou non, couronnées ou ne j)Oi'tant pas couronne, princesses de préférence, artistes à l'occasion, pourvu qu'elles se montrassent à lui auréolées de jeunesse, d'élégance et de beauté. Son bonheur était si complet qu'il en devenait incpiiélant. Mais il fondait en lui deux qualités extérieures, qui vont rarement ensemble : il apparaissait, à la fois, majestueux et

(1) Un détail amusant. M"* de RaufTreraont nous le contait, au hasard d'une con\ersation pleine de souvenirs. Une charmante artiste, M"* V" , aux >eux très bleus, avec des cheveux 1res bruns, simple, sans embarras, mais attractive et douce, avait été priée d'une entrevue particulière, en haut lieu. Elle en sortit faiblement impressionnée des facultés amoureuses du prince et se disant «yf/f le pouvoir ne donne jKts loujoum la jmitance.

charmant, ce qui n'était pas le privilège de Napoléon III.

Le zèle des panégyristes put choisir, pour en avantager son portrait, des couleurs bien flatteuses, le représenter avec amour et lui créer des séductions. Le signalement pur et simple de sa physionomie n'indiquait point ce qu'on appelle, en général, des traits de beauté. Si on le prend à sa quarantième année, tel que le dénonçait à l'attention des préfets le ministre de l'Intérieur de la nouvelle République (c'était avant qu'il eût fait lever les mesures d'interdiction prises contre lui), si on s'en tient à ce document, pour le considérer au naturel, il avait les yeux petits et gris, un nez grand, des lèvres épaisses, un menton pointu, le teint sans couleur, la tête enfoncée dans les épaules et, dès lors, le dos voiJté. Ajoutez qu'il avait, comme le grand Napoléon, la taille petite et mal proportionnée (1). La distinction n'était point le trait saillant de ses apparences. Il acquit en ceignant la couronne une dignité de maintien incontestable. Mais, vraiment, pour toucher les yeux et les cœurs féminins il n'avait d'attraits visibles que la douceur de son regard, la bienveillante expression de sa figure et le talisman par excellence : son état d'empereur. Il avait le charme suprême, le rayonnement de sa couronne.

« Les bras de la femme, a dit l'Ecclésiaste, sont semblables aux fdets des chasseurs^ laqueus venatorium. » Maintes fois, il aurait désiré s'y soustraire. Il n'en était pas le maître. Le démon juvénile tarde longtemps à se consumer dans la maturité de certains hommes, que

Ml Choz « l'onrlo » oomme chez « le neveu », un buste trop long raccoarcissait le reste du corps.

328 UÈVE D EMPEREUR

leur nature propre, leur excès de fortune ou l'éclat de leur condition exposent à une tentation perpétuelle (1). Imprudemment, il continuait à mener une existence sultanes(jue peu conforme à sa santé (2), très allaiblissante, au moral, pour son autorité d'époux et de maître. On sait combien se ressentit fiicheusement des fautes privées de l'empereur la politique de l'empire.

Pour en revenir à nos princes étrangers en vacances, il est certain que la plupart d'entre eux, à l'instar de Napoléon III, aimaient le cotillon autrement que comme une figure de danse. Les idées et les mœurs se montraient fort tolérantes, autour d'eux. Ils auraient trop perdu de n'en point profiter. Dans le Paris d'alors, comme à Vienne, au temps du Congrès, régnait sur ce chapitre, une complaisance générale, autorisant à bien des folies; par la raison qu'on les savait d'espèce occasionnelle et temporaire, on se hâtait de les commettre.

Exactement aurait-on pu redire les mots, qui servaient à M"^ Du Monlet {)our exprimer ce qui se passait sous les regards des Viennois, en 1814 : l'hisloire se repose,

(1) Liissait-il errer clans raini,iblt> cercle sa prunelle naturellement imprégnée d'une douceur tendre, aussitôt chez l'une ou chez l'autre, au hasard de la rencontre, joie, orgueil : « Quoil l'empereur m'a distinguée, m'a refiardée, lui qui voit autour de lui tant de femmes admirables! .le suis donc belle à ses veux. » C'était unecomi)otition nouvelle qui naissait, un éveil de sympathie qu'on aspirait à provoquer plus complète.

(2) « Je suis sans nouvelles de Paris, depuis quelque temps et un peu inquiet d'un bruit, (pii s'est répandu, ici, que l'empereur avait eu une attaque. Rien que j'attache peu de foi à cette nouvelle, j'en suis un peu ému; car, la vie qu'il mène n'est pas trop bonne jmur un homme de cinquante-six ans, si j'en ouïs des rapports malluureusement trop certains. > (Mérimée, Lellre à Panizzi 24 décembre 1864.)

les souverains s'amusent et jouissent sans gène de leur congé. Avec une égale aisance, en 1867, chacun a fait deux parts de son existence parisienne : l'une pour le monde officiel et la dignité du dehors, l'autre pour soi et ses très chères faiblesses.

Bien des visiteurs royaux et princiers de l'Exposition semblaient moins curieux d'examiner attentivement le concours des industries nationales que d'en saisir le prétexte pour aller voir les « acteuses » en vedette, et pas seulement les voir au théâtre. C'est en ces momentslà, sans doute, qu'ils se plaisaient à dire : Combien nous aimons la France! Le demi-monde avait augmenté ses effectifs d'une légion de beautés arrivées de Londres (J), de Vienne ou d'ailleurs, avec une faim extrême de ravager les cœurs et les portefeuilles. Rarement avait-on connu, parmi les créatures de luxe et de joie, des temps aussi prospères.

Dans le vrai monde on ne savait qu'inventer à dessein de rendre plus divers les jeux et les spectacles. En 1814, Vienne avait raffiné, pour le plaisir des yeux de ses hôtes, princes et diplomates, l'intérêt des tableaux vivants. Ce fut, par exemple, une soirée délicieuse et rare vraiment que celle donnée par Julie Zichy aux potentats, dont les visites étaient le privilège de son salon. Sa sœur, la comtesse Sophie Zichy et le comte de Wogna chantèrent ce qu'on appelait des romances figurées. Et, derrière une gaze, le sujet de chacun des couplets auxquels ils prêtaient le charme de leur voix, prenait une forme visible : tels, des rêves

(1) Au début de l'Exposition, on remarqua que les Anglais avaient envoyé, en hàlc, leurs célébrités de boudoir, et que celles-ci, encore fatiguées du voyage, s'étaient trop pressées de sortir.

330 Ri:VE D EMI'EIIELR

d'opéras. La société parisienne en avait renouvelé la mode. Les tableaux vivants faisaient fureur sous le Second Empire.

Un y goûtait extrêmement aussi, tout œmme à Vienne, les libertés appréciables et le charme secret des redoutes, où s'échangent, sous le masque, des vérités qu'on n'oserait pas s'enlre-dire, à bouche découverte; où les curiosités de l'intrigue sont rendues plus vives par la difficulté d'y découvrir une inconnue, son nom, ses titres ou sa beauté (I).

C'est ainsi que, chaque jour, on se retrouvait en des réunions exquises par la musique, la danse, les aimables propos. Il n'y avait pas de soir qu'il n'y eût bal, redoute ou gala dînatoire. Que des artistes séduisantes, que des femmes jolies et |)eu sages se fissent un sort dans ces mêlées aristocratiques et princières, que les grands et les petits se confondissent, plus d'une fois, aux étages mitoyens où l'on avait occasion de se rencontrer : ce n'était pas un détail dont il fallût s'eHan^ucher. Mais nul ne se plaignait trop de ces confusions d»' rangs, qui avaient bien aussi leurs agréables surprises.

Parmi tant de politesses de cour facilement échangées, princes et rois s'abandonnaient à cette quiétude dans le plaisir, qui fut si douce à leurs prédécesseurs, pendant les journées historiques du Congres. Les imaginations étaient de mille manières distraites. Chacun s'en donnait à cii'ur joie. Et tous ceux-là prenaient du bon temps, jetaient leur gourme et ne regrettaient qu'une

(Il V. /« Femmes du Seccmd Hmpiir, les dtiaiisconcprnantlos redoutes donoés a\ci; tant de succès, à l'ambiissade d'Autriihe, par la primasse de .Metteriiioli.

chose : c'est que la l'ète ne durât pas davantage.

Il faudra, cependant, quitter cette vie de délices et s'en retourner, chacun en son palais, pour y reprendre la tète de son gouvernement et la conduite de ses affaires. Le lien qui réunissait tant de personnages, d'origines diverses, peu à peu, se desserre, se relâche. Enfin, il s'est rompu, tout à fait.

Les feux d'artifice étaient éteints. Les musiques internationales avaient cessé leurs accords. Tous ces rois étaient rentrés chez eux, les uns charmés d'un voyage conçu sans arrière-pensée, les autres mécontents de n'en avoir pas rapporté plus et mieux que des impressions d'entrevues manquées et des souvenirs jaloux. L'empereur des Français, tout au plaisir d'être le maître de la maison n'avait pas eu l'idée de creuser les intentions et l'âme de ses hôtes. Il était ravi de son succès; fidèle à sa hantise dynastique, il se flattait d'avoir récrit une page, une très belle page de l'histoire de son oncle.

Néanmoins, il n'était pas fâché que tant de galas eussent pris fin. Il l'expliquait avec cette simplicité au prince Napoléon, fraîchement revenu d'Italie : « C'est bien ennuyeux, par moments; on ne sait que se dire; et toujours en uniforme et en fête, à mon âge! Quelle fatigue! » Mais, cette fatigue, demandait Jérôme, avait eu ses compensations avantageuses, ses résultats durables? Sans doute, le tzar et le roi de Prusse voulurent, chacun pour soi, un peu causer politique, traiter d'affaires? « Non, répondit l'empereur, qui ne les avait pas compris, à demi-mot, ni eux, ni leurs ministres, non, pas une demi-heure. Ils ne sont venus que pour visiter Paris et s'amuser. » Une intelligence, qui se croyait

332 HÈVE b EMPEREUR

sagace, pouvait-elle s'abuser à un tel point? Hélas! Une note sombre avait traversé l'harmonie de la fête, et il ne l'avait, non plus, discernée : l'apparition du trio prussien, qui fut si justement comparée à celui des trois masques, dans la sublime finale de Dmi Juan.

G HAPITRE DOUZIÈME

Vers la chute et la fin

Exactement comme en 1815, aux heures charmantes où le Congrès des nations, tiré de son assoupissement politique, se réveillait au bruit de la musique, aux accords de la danse, il semblait qu'en cette aimable société du Second Empire, on faisait de l'histoire avec des « charades à spectacles, en paillettes, en jupons roses et en dominos ». Les fêtes de la Cour conservaient la fréquence et la vivacité qu'elles eurent, pendant la majeure partie d'un règne brillant, prospère, coûteux et finalement malheureux.

Toutefois, malgré l'insouciance générale, ces aspects exceptionnellement fortunés tendaient à s'assombrir. Depuis quelques années, on était tenu de s'apercevoir que la dissipation de l'esprit et des sens, les appétits de la richesse et l'intérêt des affaires n'étaient pas les seules raisons d'être, au monde, que des diflTicultés sérieuses s'accusaient, au dedans et au dehors, chaque jour plus marqués d'inquiétudes, surtout à l'extérieur, et qu'il était regrettable qu'on ne s'en fût point mis en peine, avec plus de suite et de fermeté dans les sphères du pouvoir.

334 IIKVE U KMPEUELU

Comme rétablissait un observateur étranger, après 18t)0, Napoléon III avait enrichi la France au delà de toute vraisemblance et fait de Paris la reine incontestée des capitales. Mais, tout le bien dont il avait favorisé l'éclosion et soutenu les dévelopf)ements, se trouva stérilisé par les contre-effets de la plus notoire incapacité diplomatique.

Il fut un moment de l'histoire moderne, où la France de Napoléon III occupait réellement la précellence en Europe. Ses voisins l'enviaient, la respectaient et la craignaient. Au lendemain de la guerre d'Orient, cette suprématie projetait un éclat d'évidence universel. Elle était acceptée ou subie par toutes les autres puissances.

Alors, le comte de Bismarck et son maître, loin de prétendre à bouleverser le continent, sans la permission de Napoléon III, assiégeaient Temperour des Français de leurs sollicilations pour qu'il fit une place au représentant de la Prusse dans le Congrès de Paris. Alors, les deux grandes forces rivales de la Confédération germanique rivalisaient d'adroites prévenances et de promesses insidieuses pour qu'en faveur de l'une ou de l'autre penchât la faveur de ses sympathies. Que de fois on avait fait passer devant ses yeux, tel un espoir de récompense, ra[»pàt des provinces rhénanes!

L'arrêt de Villafranca consenti en pleine course victorieuse, sur une injonction étrangère, ce demi-triomphe suivi d'un retour en arrière visiblement imposé, porta une première et grave atteinte au prestige de l'empire Iran rai s.

I/intervention funestement prolongée des troupes françaises au Mexitpie, la ruine du projet ambitieux (pie Napoléon, d'accord avec l'impératrice et Morny, avait

roulé dans sa tète, de fonder, au delà des mers, un empire latin capable de suspendre la marche envahissante des États-Unis, contribuèrent plus sensiblement encore à amoindrir l'opinion qu'avait eu le monde de sa force. La secousse de Sadowa, les duperies de l'affaire du Luxembouro: et les provocations successives de la Prusse achevèrent de blesser au cœur cette suprématie passagère.

Cependant, JVapoléon III ne doutait pas qu'il ne fût un très habile homme d'Etat, quant à la manière d'engager, de nouer et de dénouer les combinaisons de la politique extérieure.

A la façon de Louis XV et de Louis XVIII, il lui plaisait de tenir en bride par tine diplomatie occulte les instructions et lamarchede ses ambassadeurs; mais, ce qui était plus périlleux, parce qu'il n'en résultait que méfiance et confusion, il lui arrivait de substituer au sens de leurs déclarations une volonté d'agir et de conclure tout à fait différente. Leur rôle en était singulièrement embarrassé : ils s'immobilisaient dans une situation fausse, que les cabinets étrangers ne manquaient pas d'exploiter contre la nation française.

Pour l'unique satisfaction d'intervenir dans les affaires de l'Europe, alors môme qu'il n'v était pas directement intéressé, il embarquait son action personnelle et le drapeau de la France, en bien des complications inutiles, où il usait son effort sans profit, comme dans la malheureuse question romaine.

Dès les débuts de son audacieuse montée vers les Tuileries, il avait jugé d'une politicpie excellente d'appuyer son bras sur celui de l'Église. Lorsque, président temporaire de la P»épublique, héritier d'un nom qui l'appe-

tait au trône, il avait aflermi la restauration du pape, son calcul s'était trouvé juste à supputer que cette restauration lui vaudrait un million ou deux de suffrages catholi(jues.

L'opération faite, le résultat obtenu d'une intervention fructueuse, à son heure, il crut à la nécessité de poursuivre une politique à double face, dont les premiers effets seraient de lui aliéner la majeure partie des Italiens, sans lui garantir, en échange, la reconnaissance toute platonique de ceux qu'il protégeait, le Saint-Père et les cardinaux (1).

Napoléon connaissait Rome, pour l'avoir habitée, et les traditions oppressives, pour les avoir vues à l'œuvre, d'un état de choses gouvernemental, où toutes les affaires étaient réservées exclusivement à des prélats, à des moines. 11 ne fut pas sans se demander, lui qui conspira contre Rome en sa jeunesse, si les biens mêmes, les biens temporels de l'Eglise n'eussent pas fructifié avec plus d'abondance en des mains plus actives. Toutes les exhortations, (ju'il put lui-même adresser pour atténuer des abus flagrants par la mise en vigueur d'un code d'égalité, par l'adoption d'une large mesure d'amnistie, par les sages pratiques d'un gouvernement libiTal, demeuraient sans elTet. Il le savait et, parfois, il voulait retirer la main généreuse, <lont il soutenait un édifice vermoulu. Sa foi première mollissait. Mais, pendant qu'il cherchait un biais opportun, une voie détournée pour sortir d'encombre, et

(1) « Les cardinaux r^pMent tout bas et, quelquefois, tout haut qu'ils n'avaient pas besoin de notre armi^e, que nous les srônions beaucoup et qu'ils sauraient bien se proléger eux-mêmes, avec l'aide de quelques régiments •fiutrichiens. s ^E. About, Jai question romaine, p. 231.^

semblait ne désirer rien tant que démettre fin à l'occupation française des États pontificaux, survenait la croyante et turbulente impératrice. En l'ardeur de sa dévotion espagnole, qui mêlait, tout ensemble, le spirituel et le temporel, la religion et ses ministres, la puissance territoriale de l'Église et l'autorité du dogme, Eugénie retournait à l'assaut des tiédeurs, des hésitations de son mari. Avec une chaleur irritée elle plaidait la cause de Pie IX, pontife et roi. Très différente en ses façons de raisonner de sa rivale de beauté, la comtesse de Castiglione qui, dès lors, prévoyait le bouleversement radical de ces antiquités si bien gardées et le disait secrètement à l'empereur, elle tournait en querelle d'épouse ses arguments pleins de chaleur sur la prépondérance et la pérennité des institutions romaines. Alors Napoléon, un peu par une obstination de caractère, tendant à ne pas abandonner une entreprise commencée, beaucoup par le désir de garder la paix du ménage, que troublaient assez, déjà, ses inconstances conjugales, obtempérait aux vœux exaltés d'Eugénie; il raffermissait ses instructions à ses agents diplomatiques, pour la conservation d'un protectorat coûteux, équivoque et mal assis, dont la France seule, entre tous les pays catholiques, avait *à supporter les frais, à encourir les responsabilités, à subir les rancunes, reprenait aux Italiens les promesses qu'il leur avait données, la veille, de ne plus opposer ses régiments à leur naturelle envie de rentrer dans leur capitale; se préparait un nouvel amalgame de complications stériles; et, sans y prendre garde, amassait contre lui, contre la France, les inimitiés d'un peuple qu'il se croyait attaché par les liens d'une indéfectible reconnaissance.

338 RÊVE 1) EMPEIIEUR

Des gens atlribuaienl à Pie IX une vague réputation de jettatore; on prétendait, dans le peuple, qu'il ne portait pas chance, autour de lui. Napoléon le savaitil, lui qui tenait de sa mère une certaine propension superstitieuse? Le vrai, c'est que Rome lui fut politiquement fatale.

Rarement l'échiquier européen se montra plus embrouillé, plus malaisé à faire mouvoir ou à remettre en ordre, que pendant la période coexistante du Second Empire. Sur une foule de points se hérissaient des questions épineuses pouvant devenir, d'un moment à l'autre, prétextes de heurts, sujets de conflits à main armée, occasions de guerre.

Comme nous l'exposions, à l'instant même, la politique extérieure de Napoléon III, avec ses points de vue souvent utopiques, était loin d'aider aux transactions de ses ministres. Depuis 18o7, il caressait un projet dhumanité magnifique, une belle conception idéaliste aux vastes lignes, mais qu'il eut le tort de vouloir faire entrer dans l'application positive, quand les temps n'en étaient pas venus. Nous voulons parler de ce principe des nationalités, qui triomphe, aujourd'hui, devant nos yeux, sous la poussée incoercible des races, mais qui encourageait, alors, trop d'espérances pour ne pas déranger bien des calculs et ne pas contrarier ouvertement bien des {possessions acquises. Il ]>ut donner

il) Le cnrdinal Anloiielli, le .Mazarin de l'ic I\, fut magistrat, préfet, secrétaire général de l'intérieur et ministre des finances, en même temps qu'occupé vaguement de son sacerdoce. D'ailleurs, comme l'insinuait ce voltairien d'Edmond About, ses goûts étaient parfaitement simples : une robe de soie rouge, un puu>oir illimité, une fortune énorme, une réputation européenne et tous les plaisirs à l'usage de l'homme : ce peu lui suffisait.

une formule à ses tentatives bien ingvnument désintéressées, de la part d'un chef d'État et leur imprimer un commencement d'exécution. Elles n'aboutirent qu'à de demi-résultats pour les autres et se retournèrent finalement contre lui, parce qu'il n'avait pas prévu les inconvénients d'un tel système, c'est-à-dire les résistances, qui l'empêcheraient de le pousser à fond, lui tout seul en Europe. Telle, la guerre d'Italie, enti-eprise pour l'affranchissement complet de la péninsule, et qu'il dut arrêter court, à Villafranca, devant les menaces peu déguisées de la Confédération germanique de grossir les bataillons autrichiens. Il n'était allé que jusqu'à mi-route, mécontentant ceux-là mêmes, qu'il espéra servir et qui devaient, un jour, le contraindre à regretter son œuvre libératrice.

En 18G3, obéissant à la pression du sentiment public, il soutiendra de son influence morale le patriotisme polonais soulevé contre l'oppression de la Russie; cependant, il n'ira point jusqu'à l'intervention précise et résolue, de sorte qu'il n'aura fait que froisser les sentiments personnels du tsar, sans améliorer le sort de ses protégés. L'insurrection polonaise éclatera. Les gouvernements européens auront à s'en émouvoir. La France, moins que toute autre puissance, ne pourra s'en désintéresser. Une lois de plus, elle prendra le parti du sentiment. Bismarck, lui, travaillant pour les intérêts matériels de la Prusse, saisira l'occasion propice de se ranger du côté de la force. Par une convention spéciale il se rapprochera de la Russie; il prêtera son appui moral (n'osant pas davantage) à l'écrasement du faible. Il se sera concilié définitivement le bon vouloir du cabinet de Saint-Pétersbourg; et l'on sait quel fructueux

340 IIKVE 1) KMPERELR

parti il lui sera permis d'en obtenir, aux jours sombres de notre histoire, tandis que la France se sera séparée avec éclat de la politique russe (1).

De loin en loin. Napoléon voulait bien faire quelque retour sur les fautes du passé. 11 sentit et il avoua qu'il s'était grandement trompé en contribuant par l'appui de ses armes à l'établissement d'un empire homogène et fort, sur la fronlière française et sur la Méditerranée; mais, il continuait de n'observer les forces menant le monde qu'à travers le prisme de ses songes. Les yeux à demi-fermés sur les réalités trop immédiates, il laissera, en 1804, se consommer la spoliation des duchés, premier encouragement à d'autres abus de la force. Et par la môme abstention i ni politique, en 1860, quand il tenait la clef de la situation européenne, à condition de s'en servir promplement. il semblera mettre de la complaisance à déblayer les chemins, (pii conduiront les armées de la Prusse jusque dans le cd'ur de son empire.

Aussi bien les temps difllciles étaient venus pour le gouvernement impérial, dans la ])olili(pie intérieure comme dans les alVaires étrangères. L'opi)Osilion, hier sans organe et sans voix, se faisait très bruyante, depuis que, par générosité, par raison ou par lassitude, l'empereur avait rendu libres à son action la tribune et le journal.

Napoléon s'employait, du mieux (ju'il lui était possible, à remédier aux embarras les plus urgents, abandonnait aux Chand)res une partie de son autorité, dans l'espérance de reconquérir une popularité comjtromise,

^1) Alphonse de Courool. Cf. noire ouvrage sur le Duc de ilorny.

élargissait les premières concessions accordées aux doctrines parlementaires et tentait d'un esprit sincère, mais d'une volonté affaiblie, l'expérience de l'empire libéral. A l'extérieur, il liquidait, non sans peine, les difficultés issues de la période précédente, comme celles de la malheureuse affaire du Luxembourg, se préoccupait, entre temps, d'obvier aux périls d'une guerre, qu'il sentait inévitable contre l'Allemagne et tendait à s'y préparer, mais avec mollesse, incertitude et sans être assez secondé par ses ministres, par le Corps législatif et par sa propre énergie, pour se mettre en état d:en sortir victorieusement.

Ce n'était pas qu'il n'eût compris le besoin d'une réorganisation complète de l'armée et du matériel de guerre, autant que la nécessité du service obligatoire et des contingents nationaux. Il avait mis en avant des idées justes, dès avant la guerre d'Italie; ainsi lorsqu'il projetait de répartir l'organisation militaire en cinq grands commandements. A maintes reprises il parla d'augmenter considéral)lement les forces combatives d'une nation trop riche et, partant, enviée, menacée. On se rappela, longtemps après, que son cabinet aux Tuileries était rempli de spécimens d'artillerie, de mémoires ou d'épurés de balistique et de coupes d'engins de guerre. En outre, il est connu, aujourd'hui, par les pièces tirées des archives, que les avertissements ne lui avaient pas manqué, du dehors, sur l'urgence d'une préparation forte. Dépêches et instructions du département des Affaires étrangères, rapports des agents français dans toute l'Europe : baron de Talleyrand, à Berlin; duc de Gramont, à A'ienne; comte de Massignac, à Saint- Pétersbourg; insistances des diplomates, qui reprirent

342 RKVE D EMPKRKUll

la suite de leurs observations; lettres de l'attaché militaire de Prusse; avis répétés de la reine Sophie de Hollande, une femme de tête plus au courant des alïaires europ«''ennes que bien des ministres; impressions rapportées du pays brandebourgeois par ceux qui l'avaient visité dans la fièvre de son organisation militaire et de ses armements : en un mot, rien ne lui avait fait d(''faut des renseignements capables de lui ouvrir les yeux, d'éclairer son esprit.

Plusieurs fois, il avait tenté le bon effort, fait appel au pays, invoqué par la voix de son ministre de la Guerre, le maréchal Niel, le patriotisme des Cliamltres, afin qu'elles s'associassent à son désir de relever la défense nationale. Los députés des gauches, qui ne voyaient qu'un seul danger, le danger politi(iue, protestèrent; quelques-uns, loin de lui prêter aide, réclamaient la suppression des armées permanentes; d'autres n'avaient en vue que la réduction des dépenses militaires; tous opposaient aux raisons impérieuses d'alors la même résistance aveugle, systématiquement fermée à l'évidence, qu'essaieront d'élever, en lOlH, les radicaux-socialistes de la Ciiarnbre républicaine contre les nécessités brusquement survenues du renforcement des effectifs, jiour la sauvegarde d'une paix armée et forte.

I^s vieux impérialistes se refusaient à sortir de leur illusion confiante. Les adversaires du régime napoléonien s'obstinaient à ne reconnaître d'autre ennemi, dans le monde, (jue le pouvoir dont ils dépendaient. Et l'empereur se rebutait à des oppositions, qu'il n'avait plus, comme autrefois, la jniissance de comprimer; il altaiidonnait la lutte et se laissait aller au fil de l'eau. Iinprudt'mmcnl, il avait fait rilalie pour la jeter dans

les bras de la Prusse. Maintenant, il voyait péricliter son armée, il en avait l'impression et, néanmoins, il permettait aux événements qu'ils vinssent le surprendre, malade et défaillant.

Qu'étaient devenus les jours d'autorité où, plein de constance et de ressort, n'attendant point, pour agir, les conseils de ses ministres, il imprimait à tout ce qui l'environnait une impulsion maîtresse, ou qui paraissait telle? On s'exagérait plutôt, alors, la force de sa volonté. On le jugeait évidemment supérieur au niveau de ses facultés réelles. 11 inspirait le respect et la crainte. Il avait traversé des péripéties inouïes, lutté, vaincu, et pleinement joui de son triomphe. Cependant, la lassitude physique et morale était venue. Elle était perdue, dorénavant, cette vigueur persévérante de l'homme, qui voulut régner et qui, en effet, régna. Sa ténacité originelle ne s'était pas écartée de certaines formules enracinées dans son esprit: il s'y tenait en principe aussi fermement que jamais; mais, fallait-il en arriver à l'application, ce n'étaient qu'hésitations et tiraillements de tous côtés. Sa capacité de décision, de commandement, qui s'était révélée devant l'obstacle, somnolaient dans l'abondance, la fatiçcueou l'ennui. Par des compensations d'amour-propre accordées à la souveraine, en échange des torts causés à l'épouse, il avait permis que Timpéralrice exerçât une action personnelle de plus en plus entreprenante dans les Conseils du gouvernement. Des opinions différentes de celles de l'empereur, des desseins tout opposés, des façons de voir, qui ne correspondaient point aux préférences de sa politique se réclamaient d'un autre patronage que le sien... Dune manière trop visible il n'était plus

344 RÊVE d'eMPERKUR

le maîlre dans sa maison. Qnelle influence prédominerait, tantôt, sur celle de la veille ou du matin, quel ascendant occasionnel imposerait la note du jour sous le prétexte opporlunément saisi de son mauvais état de santé? On n'en était jamais bien sur. Serait-ce une impulsion de l'impératrice, une suggestion de Rouherou une incartade du prince Napoléon? Les rivalités de personnes ajoutaient au désordre de tant de vues contradictoires, que ne gouvernait plus une direction unique.

Peu de gens connaissaient les conditions maladives où il se traînait, depuis quelque temps, et l'apathie morale qui en dérivait. 11 dissimulait son mal, il n'en exprimait aucune plainte; mais les facultés combatives ou le pouvoir de froide résistance, qu'il avait manifesté pour conquérir un trône et s'y maintenir, le hasard aidant, s'étaient séparé de lui.

Plusieurs raisons l'avaient conduit à donner à la France un régime constitutionnel : le désir sincère de frapper l'opinion par la beauté de ce mouvement, auquel aucune obligation ne paraissait le contraindre, la pensée, chère à son âme, qu'il y gagnerait un redoublomeni de sympathie et surtout l'impression quotidienne que son réel affaiblissement physique et moral l'obligeait d'y re(!ourir.

Il n'avait pas eu à le regretter, d'abord. De même (pie, souvent, dans la nature, un calme tronq^eur ])récède la violence de l'oraue, il y eut, avant l'effondrément du deuxième régime napoléonien, une dernière saison ensoleillée, une période de douceur et de clarté crépusculaire pouvant inspirer encore de riants espoirs. Quoique très diminué d'autorité, l'Kiupire, devenu libéral d'absolutiste qu'il voulut être afin de prendre pied

fortement, semblait reparti en course pour un long avenir. Le crédit, qu'on accorde si volontiers, d'habitude, à un jeune gouvernement, s'était reporté vers celui-ci, abondant, généreux. On aurait cru voir, selon la juste pensée d'un historien, non pas un règne déjà vieux, mais un autre règne, qui s'inaugurait. Lorsqu'en 1869, pour la troisième fois depuis la fondation de l'Empire, le Corps législatif fut appelé à se renouveler par l'élection et que, chose inconnue jusque-là, il avait, à chacune des sessions précédentes, atteint la limite légale de son mandat. Napoléon, qui en faisait la remarque avec une satisfaction rendue publique, ne doutait point que la nouvelle législature n'en conservât, elle aussi, la belle durée. Les suites de la grande consultation du 8 mai 1870 n'allaient-elles pas lui en offrir la plus encourageante garantie?

Sur la question posée : le peuple français approuvaitil les changements apportés à la Constitution? la réponse eut l'éclat d'une consécration triomphante. Les dépêches annonçant les résultats des votes départementaux parvenaient aux Tuileries avec la précipitation heureuse des bulletins de victoire. Ironique et fallacieuse promesse d'un jour! Toutes les vapeurs douteuses, qui embrumaient l'horizon politique, semblaient avoir été balayées du ciel par un souffle libérateur.

Aussi, quel sujet d'effusion vive et douce pour la famille impériale réunie, sans témoins étrangers à son bonheur !

C'était en l'après-midi du 9 mai. Le jeune prince était enfermé dans sa chambre d'étude. Un silence favorable l'encourageait à mettre en forme les précédentes

34G lîKVE D EMPEF5EUR

leçons de ses maitres. Il s'y appliquait avec une belle ferveur écolière. Tout à coup, il dut tourner la tête et se lever de sa place. La porte s'était ouverte à deux battants. L'empereur et rimpératrice venaient du salon voisin, se tenant par le bras, l'un l'autre, et ayant peine à garder l'habituelle gravité de leur démarche, alors que tant d'impatience les pressait de lui crier ces mots : « Louis, regarde, voici les derniers chiffres du plébiscite! » Le prince a déjà vu le nombre écrasant des oui, sur la liste que lui tendait la main de son père. Dans un élan gracieux, il se jette à son cou. Une ombre de mélancolie voile encore les veux de la souveraine, comme un doute obstiné qu'elle ne parvient pas à chasser de son âme. Mais le visage de Napoléon rayonne d'une allégresse sans mélange. Au regard d'un spectateur, qui rapporta la scène, toute l'àme de sa physionomie parut se traduire en ces paroles à son fils : « Toi-même tu as reçu, dès aujourd'hui, la consécration du plébiscite national. L'empire, tel qu'il vient d'être acclamé, se survivra dans tes jeunes et durables espoirs. » Tous deux se regardèrent longuement, comme pénétrés d'une extase, qui leur aurait entr'ouvert les rideaux de l'avenir.

Cette vision prolongée ne devait pas dépasser le terme très court de deux mois, au bout desquels la plus violente des catastrophes arracherait du sol français cette dynastie, qui s'y croyait enracinée, désormais, par des attaches indesliuctibles.

L'empereur, après la première explosion de sa joie, était resté vaguement soucieux d'une ombre projetée sur ce bonheur : les cinquante mille voles négatifs de l'armée. Ce détail l'avait touché d'une impression, qu'il

VERS LA CHUTt: ET LA FI\ 347

ne s'attendait pas à ressentir. Dans un dîner offert, aux Tuilerie?, le 19 mai 1870, en l'honneur du nouveau ministre des Affaires étrangères, le duc de Gramont, il n'avait pu s'empêcher d'en faire l'aveu à un diplomate anglais. Et le disant, il avait laissé tomber une révélation, dont son interlocuteur demeura tout saisi. « Au moins, ajouta-t-il, trois cent mille soldats m'ont gardé leurs fidèles suffrages. » C'était donc, là, l'effectif réel de l'armée française, gardienne d'un territoire si convoité, si surveillé du dehors! Elle ne comprenait réellement que trois cent cinquante mille hommes, quand on aurait eu lieu de supposer qu'elle en comportait six cent mille et davantage! Malmesbury lui en fit l'o-bservation. Ils étaient plus nombreux beaucoup plus nombreux, les gens en armes campés de l'autre côté de la frontière. Napoléon n'avait pas répondu. Un voile passa sur ses jeux et sur son front. Mais ce nuage s'effaça trop vite de sa pensée. Quelques minutes plus tard, avec une obstination malheureuse dans l'optimisme, il parlait de la tranquillité de l'Europe. On aurait eu tort de s'alarmer. Les vents étaient au calme. Bismarck n'oserait. Frédéric-Guillaume n'avait en rien changé ses sentiments d'un « bon frère ». Le désir de la paix était dans tous les cœurs. L'observateur étranger put s'en convaincre : l'empereur des Français n'avait aucune prévision de la tempête, dont les signes se rapprochaient. Jamais il n'avait délibéré avec plus d'abandon paisible sur les théories spéculatives, qui lui étaient familières. La candidature éventuelle d'un Ilohenzollern au trône d'Espagne, préparée dans le silence par le comte de Bismarck et le parti militaire prussien, était si loin de son es[)rit qu'il n'au-

rait eu garde d'en trahir seulement la supposition.

Comment éclata la crise fatale? Nous n'avons à l'apprendre à personne.

Toutes les puissances, sauf la Prusse, tendaient à maintenir la tranquillité du continent. Napoléon III appelait de ses vœux le jour béni où les questions, qui divisaient les peuples, pourraient être résolues par un accord européen. L'Angleterre, quoique sa reine n'éprouvât, au fond du cœur, que peu de sympathie pour la France, n'avait aucun intérêt à voir troubler la situation générale. Mais, depuis que, le 24 décembre 1863, fut commise la grande iniquité historique, dite « l'allaire des duchés »; depuis que Napoléon III et ses ministres, malgré les conseils prophétiques de Thiers, avaient laissé passer l'occasion d'étouffer dans leur germe les visées de l'hégémonie prussienne, les hommes d'État de Berlin avaient préparé, disposé, leurs plans, avec le dessein formel que la guerre éclalât. Comptant sur l'incurie du gouvernement impérial, ils avaient résolu de faire aboutir l'inévitable choc pour une époque indéterminée, mais certaine. On n'avait, de l'autre côté du Rhin, aucune raison d'inimitié contre la France. On se piquait même d'en admirer, idéalement parlant, la belle activité intellectuelle, arlisticpie et sociale. Seulement, une considération l'emportait sur toutes les autres : à savoir que la guerre contre cette voisine intéressante et embarrassante, était un mal né^cessaire; qu'elle était le seul moyen de créer l'unité allemande; et que celte unité devrait être faite contre les voisins de l'Est et avec leur argent même, s'il était possible. La France était l'obstacle, on len-

drait de toute son énergie à briser une barrière qu'elle oubliait, d'ailleurs, de fortifier.

Et le gouvernement impérial commit toutes les fautes que ses ennemis pouvaient souhaiter, pour leur en fournir Foccasion, les y aider, au besoin, et leur faire la partie belle.

Le duc de Gramont, l'un des auteurs responsables par sa turbulence et sa témérité de la plus grave décision, qui eût été prise, depuis 1815 (1), a raconté la scène dont fut précédée la déclaration de guerre du 14 juillet 1870.

Tout semblait s'être apaisé dans le différent surgi autour de la monarchie d'Espagne. L'empereur se sentait soulagé d'apprendre que les Hohenzollern n'insistaient point, que la querelle allait prendre fin et qu'il en sortirait, non pas amoindri, mais avec les honneurs d'un demi-succès diplomatique. Par malheur, son entourage avait trop parlé de « l'injure » sanglante infligée à l'honneur de la France. Avec les habitudes si funestes au repos des peuples, qu'ont les journaux de tout exagérer, de tout amplifier, la presse française (comme essaieront de le faire, à plusieurs reprises en 1012 et 1913, désireuses de provoquer une nouvelle conflagration, les feuilles pangermanistes de Berlin et de Cologne) avait surexcité jusqu'à la déraison les colères publiques. Quoi qu'en ait dit et écrit Adolphe Thiers, la nation elle-même, ignorant l'inégalité des forces militaires en présence, réclamait la guerre. Napoléon III, sur le bord du gouffre, hésitait; il cherchait une dernière issue pour échapper à la fatalité des évé-

(1) Malmesbury.

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nements. On en était à la phase aiguë, non plus de la question elle-même, puisque le désistement de la candidature llohenzollern avait supprimé la cause du conllit, mais d'un double orj^ueil national jiorté au paroxysme.

Du Conseil, hâtivement réuni à Saint-Cioud, devait sortir le mot définitif : paix ou guerre. Le Président du Conseil, Emile OUivier, n'avait pas été convoqué à celte séance grave entre toutes. En revanche, les représentants les plus exaltés de la droite impérialiste se serraient autour de Timpératrice, animés de son esprit téméraire. Celle-ci, très surexcitée, déclarait avec véhémence que la mêlée des armes était inévitable, [)Our peu qu'on eût le souci de la dignité de la France. Et les autres juraient sur le même ton. Le ministre de la Guerre, l'incapable Lebœuf, emporté par un mouvement de violence, avait jeté son portefeuille sur le sol en jurant que si le gouvernement se dérobait à ce parti suprême, il ne le ramasserait point et renoncerait à son bûton de maréchal. Ilélas! que n'en avait-il eu plus toi l'inspiration 1 Le parti de la guerre l'emporta. Alors, le duc de Gramont put envoyer sa fameuse demande de garantie pareille à un nltimatum, dont le premier elTet fut d'aliéner à la France les sympathies des autres puissances (1). Le Parlement français, Bismarck et la dépèche tronquée d'Ems firent le reste.

Cependant, la certitude de la victoire s'était emparée de l'imagination populaire. En pouvait-elle douter? Pas nu détail ne manquait à l'organisation des troupes

^l) En iiiiprciiiml celte d/'claralioii coiiiminaloiro, le tzar Alcxandi'e, neveu du roi Guillaume, avail dit : « Je ne puis rien faire de plus pour la paix. I.a licrlé du roi de Prusse est blessée. »

bien armées, bien équipées, disciplinées et vaillantes. Ses chefs l'avaient affirmé hautement, (lomment ne pas les croire? On répétait le mot de l'impératrice, acceptant avec tristesse mais d'un cœur ferme les responsabilités du sang versé. Les premiers chocs, inévitablement, causeraient des victimes. Mais on serait si tôt, ensuite, arrivés à Berlin! L'un des membres du Gouvernement n'avait-il pas promis que les soldats de la Prusse seraient dispersés, comme la paille au vent, au premier souffle de la bataille? En ces premières heures d'une confiance ingénue, nul ne pensait à faire un crime au chef de l'État d'une résolution belliqueuse, qu'avaient encourfigée les ministres et les Chambres. Malgré qu'on eût dû se souvenir des hécatombes de Sébaslopol, la guerre n'inspirait pas cette sorte de crainte universelle, que causent à l'ensemble des peuples les perfectionnements actuels de l'art de tuer. Elle fut acceptée en 1870, délibérément, avec entrain; elle fut, à ses débuts, réellement populaire. Plus conscient de la faiblesse de ses armes. Napoléon se portait au-devant de l'ennemi, le cœur anxieux, les épaules alourdies d'inquiétude, le corps et l'àme malades.

Il n'y eut qu'un jour, un seul jour de joie et d'illusion pleine, au cœur de la famille impériale, pendant cette désastreuse campagne. A Sarrebriick, le jeune Louis avait reçu le baptême du feu. Et son père écrivait, de confiance, à l'impératrice, exaltée d'une double flamme castillane et française, qu'il avait fait l'admiration des vieux soldats. Sarrebrùck! une escarmouche d'apparences heureuses, qui fut saluée comme l'aurore des grandes victoires. Peu de jours après. Napoléon cédait à la nécessité d'abandonner ses fonctions de

352 IIKVE D EMPEREUR

généralissime. Il avait emmené avec lui le Prince impérial, à Verdun, puis, à Chàlons, pour se séparer de lui à Rethel, le 28 août, pendant que l'armée reprenait si malheureusement la route du nord.

Tant que dura le court délai de la régence, l'impératrice, dont la première influence avait été bien pernicieuse, dépensa beaucoup de patriotisme et de personnelle énergie. Mais, qu'elle eût ou non dépassé, comme le lui reprocha Napoléon par la plume d'un confident, le comte de La Chapelle, les pouvoirs qui lui avaient été confiés, elle s'était condamnée à l'elTort impossible. Elle ne sut que précipiter le désastre suprême, suivi de la Révolution, en empêchant l'empereur de rentrer dans Paris, quand la situation de ses armées n'était pas encore désespérée.

Le 1" septembre, à Sedan, pendant qu'une confusion lamentable régnait dans le haut commandement; pendant que les troupes françaises enfermées dans l'espèce de champ clos où les avait resserrées le double mouvement tournant des armées allemandes, usaient en vain leur élan contre les décharges continues, eiVroyablt's de cinq cents canons, vomissant leur mitraille du haut des crêtes environnantes, Napoléon, quatre heures durant, avait erré sur ce terrain de massacre, où ce n'était plus une bataille qui se poursuivait entre des adversaires animés de la rage du combat, mais une œuvre de destruction méthodique. Il s'était montré, aux endroits les plus périlleux avec un sim|)le, modeste et inutile courage. La mort n'avait pas voulu de lui dans cet enfer de feu et de sang. De ses pleins pouvoirs, il ne lui restait que le triste droit de capituler, pour arrêter les horreurs du carnage. Il

avait espéré qu'une tentative suprême de sa part auprès du roi de Prusse, le « bon frère » et le souvenir de leur ancienne amitié lui permettraient de se soustraire aux sommations d'une autorité militaire brutalement triomphante. Mais les raisons de sentiment, sur lesquelles il avait fondé ce fragile espoir, n'adoucirent point les termes d'une capitulation sans merci. Toute Tarmée, maintenant, était prisonnière, tout le matériel de défense était livré; et Napoléon n'était plus le maître ni d'un peuple, ni d'un régiment, ni de lui-même.

Le 4 septembre, trois jours après la défaite inouïe de Sedan, dont les longues conséquences auront fait dévier l'histoire de France et l'équilibre du monde, c'en était fait du second Empire. Le trône volcanique, où s'était assis dix-huit années auparavant, Louis- Napoléon avec une confiance qui semblait défier l'avenir, volait en éclats.

Lorsque Napoléon I" tomba des plus hautes cimes qu'ait touchées l'orgueil d'un homme, la joie d'être délivré de ce pouvoir exterminateur fut si grande dans les âmes que beaucoup de Français en oublièrent le sentiment de la patrie et qu'une foule de gens, par les rues de Paris, criaient, indifféremment : Vivent les Alliés! Vivent les Bourbons! L'équilibre moral n'était j)as, à ce point, renversé dans l'esprit du peuple, qui fit la révolution du Quatre-Septembre. Il n'était personne, alors, comme en 1815, pour crier : Vive Vennemi! Mais les colères, qui grondaient contre le nom de Napoléon 111, quatre fois acclamé par les plébiscites antérieurs, étaient d'autant plus tumultueuses qu'elles étaient avivées des éclats d'un patriotisme aux abois. Les âmes, qui s'étaient endormies sur une fausse joie : la nouvelle

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d'une prétendue victoire de Mac-Mahon, à Landau, avaient dû se réveiller brusquement en face du fait brutal cl jirécis : la déroute de Sedan, (le fut un déchaînement inouï. Les journaux avaient donné le ton de rinvective. Dans les réunions exubérantes des clubs et dans les rues sonnait rude et grossier le langage des jours de barricades. L"im|»ératrice ou plutôt TKsiiagnole, comme on se contentait de l'appeler, avait la plus abondante part des injures déversées à tout le régime déchu : on la rendait directement responsable de la guerre et de ses désastres.

Chacun avait oublié que, deux mois auparavant, moins de deux mois, une explosion d'allégresse avait salué le résultat du vote de la Chambre appelant la France aux armes; que jamais enthousiasme ne fut plus débordant (pi'à la minute d'émotion inlense, où l'on vit s"embar(]uer, à la gare de l'Est, les premières troui)és lancées à la frontière: el que, selon le mot d'un témoin, Paris, à ce moment-là, ronllait d'ardeur guerrière, comme un tambour immense (I).

Maintenant une haine infinie contre tout ce qui évoquai! l'idée de l'Kmpin^ et iapj)elait la personne de l'Empereur s'était étendue sur le juus entier.

Des visages aux traits contractés par la violence de leur sentiment s'amassaient devant les vitrines des libraires; des regards indignés s'arrêtaient longtemps à considérer le dessin diin journal illustré, (pii leur représentai! rFmjiereur en calèche, la cigaretle aux lèvres, la cigarette légendaire de Sedan, allant rendre son épée au roi de Prusse, parmi les morts et les mou-

(I I E. Bercerai, Souvenirs d'un enfant ik Paris.

VERS LA CHUTE ET LA FIN 3oo

rants. Les poings se tendaient contre cette fantasmagorie, cruelle imagination de l'artiste.

Et lui, là-bas, en sa douce prison de AVilhlemshohe, [)erdu dans les nuages de sa i>ensée, il se doutait, à jjeine, qu"il put inspirer tant de ressentiment.

Avec une sorte d'inconscience voulue, il préparait les matériaux de sa réhabilitation devant l'histoire, devant le peuple; et il était si persuadé de gagner sa cause qu'il entrevoyait, dès lors, les voies d'un retour possible en France, à Paris, aux Tuileries encore debout. Des haines violentes, tout à coup sorties du sol, poursuivaient son nom, son image. Il ne les voyait, ni ne les entendait, sous le ciel gris et froid de Cassel; ou, si, par hasard, quelques échos lui en revenaient bien diminués, bien assourdis, il se contentait de faire cette observation que les Français sont un peuple d'humeur vraiment mobile et singulière.

En eftet, il ne se plaignait pas, à Wilhelmshohe, son séjour de captivité, en terre allemande.

Le soir du 4 septembre 1870, le i)remier président de la ville de Cassel recevait, daté du quartier général de son roi, à Yarennes, et signé de l'aide-de-camp Treskow, un télégramme annonçant la capitulation de l'armée française, la reddition de l'empereur et la désignation de la résidence, qui lui était imposée, comme prisonnier de guerre. Des égards étaient recommandés envers lui, dans Cassel et Wilhelmshohe. Sa Majesté prussienne avait choisi, pour abriter la défaite de son ancien hôte de Compiègne, l'un des plus beaux châteaux de l'Allemagne, l'ancienne habitation royale de Jérôme

356 RKVE D EMl'EKEUR

de Westphalie, toute remplie encore de souvenirs najx)léoniens. Des officiers hessois, de hauts dignitaires du pays en avaient ajtpris la nouvelle sans enthousiasme. Dénués de largeur d'âme, dans le succès, ils auraient souhaité que le vainqueur se montrât moins chevaleresque. Les casemates de Graundenz leur eussent jtaru bien suffisantes pour loger le souverain déchu, dont les princes allemands, en visite, adulaient, naguère, le faste et le bon goût hospitaliers. Le gouverneur partageant, au premier abord, les préventions des gens de Cassel, avait répondu, quand on lui demanda sa voiture pour conduire le prisonnier imj)érial, de la gare au château : a Qu'on prenne des voilures de louage! » C'est qu'à vrai dire cet homme avait l'âme blessée d'une douleur profonde, et qu'il en rendait l'empereur des Français resjtonsable : la mort de son lils Paul de Monts, otlicier du 7* régiment d'infanterie de la garde, fr;ippé d'un coup mortel à la bataille de Saint-Privat. Mais, il avait reçu tles ordres. Il avait, au surjdus, de la dignité dans le caractère. Sa pensée s'éleva à des sentiments plus nobles, qui devinrent de la compassion, jtresque (le la sympathie, lorsqu'il eut éprouvé la résignation bienveillante de Napoléon, l'aménité de ses façons, la douceur de ses traits et de sa voix. Frédéric-Guillaume, disions-nous, n'avait pas perdu la souvenance de l'accueil si large dont son fils et lui-même avaient été l'objet, pendant leur tenqis de séjour, trois années auparavant, dans le palais de l'emiiereur. Il lui convint aussi d'agir royalement. D'autre |tart, la reine Augusta, que le hasard des alliances princières avait amenée sur le trône de Prusse et qui se flattait d'aimer la France, l'esprit et l'art français, avait adressé des recommanda-

lions vives, pour que l'Allemagne n'abusât point de la supériorité, que lui avait conférée le sort des armes.

Le o septembre étaient arrivés, par deux trains spéciaux, Napoléon III et sa suite composée de cinq généraux, de plusieurs officiers d'ordonnance, de deux écuyers, de deux médecins et du secrétaire du cabinet, Piétri. Une centaine de subalternes, laquais de haute livrée, domestiques, valets d'écurie, soldats au service des officiers, s'y étaient mêlés, à la faveur de leur situation réelle ou de la confusion des rangs. On amenait, en outre, un nombre égal de chevaux.

Le serviteur prudent et économe qu'était le comte de Monts, gouverneur de Gassel, eut une impression peu régalante à voir débarquer ensemble tant de gens et d'êtres, qu'il lui faudrait entretenir, sustenter, aux frais du roi. Il ne pressentait point que, bientôt, des fourgons remplis d'or, envoyés de France en Allemagne, la lourde indemnité des milliards, rendraient au budget prussien ce sacrifice proportionnellement bien léger (1). Comblés dans leur victoire au delà de ce qu'ils avaient pu espérer de plus extraordinairement heureux, Frédéric-Guillaume et son ministre, eurent la plume facile, en vérité, pour signer Tordre qu'on satisfît aux désirs de l'empeivur vaincu, dans la mesure du possible, ainsi qu'à la commodité de son installation et aux besoins de ses officiers. Un bureau télégraphique et postal fut disposé au château, dont les prisonniers auraient le libre usage. Les appartements étaient larges et meublés luxueusement. La table devait être abon-

(1) Le train delà cour française, à Wilhelmshohc allait coûter de 10.000 à 12.000 thak rs par mois, c'est-à-dire environ 40.000 francs.

3o8 l!l-;\ K l) EMI'EIIELU

dante et choisie. Tout le Iraiii de la maison recul un caractère princier.

Avec son admirable exposition, sa haute colline verdoyante dominant le château, d'où la vue s'étendait sur les montajines et les forêts de la Thuringe, ses massifs d'arbres majestueux, les ruisseaux parcourant le parc et les jardins pour aller se répandre dans une vaste pièce d'eau centrale, avec ses espaces découverts se prêtant aux exercices les plus variés, le domaine de Wilhelmsliôhe eût offert à ses hôtes d(^ nombreux agréments, sous les auspices d'une saison plus clémente. Parfois, (piand le ciel s'éclaircissait, l'empereur faisait de longues randonnées à cheval et restait en selle, deux heures durant, pour son plaisir. Mais les distractions de plein air étaient le plus souvent supprimées par la faute des nuages, qui se résolvaient en des ondées incessantes. Lorsqu'un frisson humide secouait la terre, il restait, la journée entière, enfermé dans ses appartements. A l'intérieur du château, une bibliothèque très remplie d'ouvrages français, aurai! olVci'l à ses officiers comme à lui-même, de belles compensations intellectuelles pour les plaisirs, qu'ils n'avaicMit [)oint, de chasser et de chevaucher. Mais l'entourage militaire du souverain n'en appréciait i\uv faiblement les avantages. La plupart d'entre eux eurent tôt épuisé les plaisirs de l'esprit. Les journaux de France sullisaienl à leur appétit de lecture. Ils passaient le reste du temps à fumer, en échangejmt des propos sur les faits du jour, ou à pousser des boules d'ivoire sur le tapis du billard. Seul l'empereur savait occuper des loisirs monotones. Il méditait à travers les événements et les livres, recommençait, éternel songeur, à échafaudei- des plans d'à-

venir, retrouvait, pour écrire des brochures sur rarniée prussienne ou des adresses au peuple français, Tardeur des anciens jours de Hara, et se détendait, ensuite, dans les jeux consolants de la conversation. Comme s'il n'avait plus eu les mêmes raisons, en ces lieux, de paraître, ainsi qu'aux Tuileries, toujours absorbé en des réflexions profondes, il s'abandonnait à Témotion communicative qu'inspire, souvent, l'adversité. Oubliant les hauteurs de prospérités, de puissance et de bonheur, d'où l'avait précipité la poussée rude de ses ennemis, il n'avait à la bouche que des expressions de gratitude envers eux, pour lui avoir assigné, dans son infortune, une aussi belle résidence. S'il ne cédait point à des accès de désespoir, qui n'auraient pu que le diminuer, aux yeux et dans l'esprit de ses gardiens, il exagérait presque, d'autre part, la placidité de son attitude. Cet air de stoïcisme, cette sérénité trop parfaite ressemblaient, presque, à de l'indifl'érence; et l'on aurait souhaité, ]»our lui-même, que la force du sentiment national, si douloureusement éprouvé, retînt sur ses lèvres, de certaines effusions de langage inattendues de la part de ce taciturne et qui durent paraître, un tant soit peu, déplacées dans sa situation. La parole et le rire (1) ne lui étaient rien moins que des habitudes courantes, en son temps de splendeur et de domination. 11 avait mis à l'aise cette froideur de commande, en la prison royal»- de Wilhelmshôhe. Chose singulière

(1) a De M-' Bazaine il dit, en riant, quelle était une petite créole assez évaporée. On lui avait raconté qu'elle traitii son mari de trailreetde lâche, qu'elle a>Hit violemment blâmé la reddition de Metz et le rôle qu'y avait joué Bazaine. Napoléon s'amusa beaucoup de ces menus laits et rit aux éclats en me les rapportant s. (Général comte de Monts, La caplivili- de Sapoléon m, p. 97 éd. f^anç.^ »

300 IIKVE D EMPEREUR

chez cet homme plein de contrastes, il n'avait jamais eu l'expansion plus facile que pendant les mois de l'hiver 1870, lorsqu'il s'entretenait, dans la province allemande de Hesse-Nassau, avec le gouverneur militaire de Cassel.

Ses discours portaient fréquemment sur l'organisation défectueuse de l'armée, qu'il avait menée au combat. Do sang-froid et comme s'il eût été un tiers arbitre dans la cause, il exposait des considérations sur le système comparé de la mol)ilisation française et de la mobilisation allemande, trouvait que l'une ne valait absolument rien et ne pouvait amener que de la confusion, estimait que la seconde répondait excellemment à une conception pratique intelligente et rapide. « La preuve, disait-il au gouverneur de Cassel, c'est que vous étiez |)rèts, alors que les Français manquaient encore du nécessaire. » 11 en parlait avec une impartialité froide, tranquille et vraiment inconsciente, à la façon d'un appréciateur anglais ou russe jetant son mot dans la balance des opinions. Il voulait bien ajouter que la méthode d'instruction donnée aux otficiers français n'était pas comparable à la supériorité de la méthode allemande. Le comte de Monts eut encore la satisfaction de l'entendre critiquer très sévèrement les vices du système français d'informations, qui, dans la guerre actuelle, n'avait rendu aucune espèce de services. « Du côté français, déclarait-il (il ne disait pas : de notre côté) on avait été dans une ('omj)lèle ignorance des mouvements des armées ennemies. >- Quels aveux, et de sa bouche !

Il disait en avoir connu les défiiuts, sans explicpier assez les raisons (pii l'empêchèrent d'y porter remède. Il rappelait que les Chambres avaient repoussé son pro-

NAPOLEON III Portrait par Flandrin.

jet d'introduire en France le service militaire obligatoire, sans justifier, pourtant, l'incroyable abandon, dont ses ministres et lui-même se rendirent coupables dans le recrutement et l'appel insutiisant des réserves, dans le service de l'intendance et du train des équipages. Des influences malheureuses, disait-il, avaient paralysé ses intentions. Mais les étrangers, qui l'écoutaient, ne parvenaient pas à comprendre comment l'homme qui, au péril de sa vie, avait mis à exécution des entreprises étonnamment audacieuses et opéré d'un tour de main, Morny l'aidant, la révolution militaire du coup d'État, eût pu condescendre, vers les derniers temps de son règne, à d'aussi complètes défaillances. Le comte de Monts, par exemple, avec lequel il lui plaisait de s'entretenir, jugeait inconcevable le rôle d'un souverain dépouillé de son commandement et de son influence, chevauchant derrière son armée et se laissant dicter sa conduite par ceux qu'il avait laissés, pour le représenter, en sa capitale. Cependant, il blâmait les fautes de ses officiers (I), des .sa6reur.s, refaisait sur le papier les plans des batailles, qu'il avait perdues, récrivait des pages didactiques sur la composition et la technique des armées allemandes, entretenait dans son âme la faculté, qui fut toujours en lui inépuisable, d'espérer quand même, envers et contre tous, se révélait, en ses propos, parfaitement convaincu qu'il verrait son pouvoir rétabli, chargeait de missions quelques-uns des siens, comme Pietri et Clément Duvernois, pour en préparer les moyens, essayait d'intéresser, de loin, au

(1) oc Ce qui paraissait étrange à un officier prussien, c'est la franchise avec laquelle l'empereur critiquait des officiers de son armée. » (C. de .Monts, Sapolèon III en caplivil'-, p. 97, éd. française.)

3G2 HKVE h EMPEREUR

rétablissement de sa maison, la sympatliie des victorieux, et se reposait, quant au reste, sur la Providence du soin de le rendre à son peuple. De lui-même, il demandait à connaître l'élat dopinion du pays. Par intervalles, lui en revenaient de lâcheuses impressions. 11 n'en était pas affecté, outre mesure. Uniquement se montrait-il sensible aux traits hostiles visant la personne de limpératrice. Quant aux attaques, dont il était Tobjet, il n'avait pas l'air de s'en soucier plus que si elles ne fussent adressées à des personnes mortes depuis longtemps, ou à des gens ne l'intéressant en rien. Des lettres de menaces, des articles de journaux lourds de réprobation, arrivaient sous ses yeux. Simplement, alois, il pensait au jour de son déjiart, où il avait eu tant de peine à se dérober aux ovations impétueuses de la foule. Maintenant, il était chargé de tous les maux d'une guerre, dont on ledisait avoir été l'instigateur. Quelques semaines s'étaient écoulées depuis (ju'ii avait quitté Saint-Cloud, |X)ur aller se mettre à la tète des armées de l'est. Alors, on l'aimait, on l'acclamait, on lui vouait des triomphes anticipés. Il restait sur ce souvenir et portait, comme sans avoir l'air de se douter qu'elles existassent, le poids des rancunes populaires.

Le 30 octobre, pendant qu'on attendait l'arrivée des maréchaux Canrobert, Bazaine etLebd'uf. à (iassel, était survenue, à l'insu de tous, même de l'empi-rcur, l'impératrict', accom|)agnée du comte Clary et di' M'"'" Lebreloii. Elle avait voyagé, nuit et jour, d'une seule traite depuis Chislehurst. Elle venait se concerter avec Napo- Iton, sur ce qui pouvait encore être tenté pour signer la paix et remettre l'ordre en France, à pn-sent que

Metz était tombé au pouvoir de l'ennemi, ({ue tous les maréchaux, quarante généraux et l'armée du Rhin étaient internés en Allemagne, et que Paris était investi complètement. Pendant qu'elle se rendait auprès de l'empereur, à son air, aux paroles qu'elle lui adressa avant que les témoins se fussent retirés, leurs esprits et leurs regards purent se rendre compte du rôle très personnel, qu'elle avait dû tenir dans les derniers conseils de l'Empire. Au dire du général de Monts, elle marquait une grande assurance, en chacune de ses affirmations, atîectait, à l'égard de Napoléon, une certaine supériorité et une sorte de tutelle, enfin donnait l'impression (ju'elle était habituée, non seulement à se faire écouter, mais à avoir le dernier mot. Elle resta à Wilhelmshohe, jusqu'au P' novembre, au soir. Le train, qui l'emmena, partit dans la direction de Hanovre. L'impératrice retournait en Angleterre. Des deux côtés, Leurs Majestés séparées purent continuer à suivre le cours des événements presque uniformément malheureux pour le pays, autant que funestes à leur ambition de retour.

On avait cru, en France, qu'il était encore possible d'en changer la face. Tandis que Paris retenait sous ses murs le gros de l'armée allemande, bravant les fflets du bombardement et les angoisses de la lamine, un double elVort di[)loniatique et militaire était tenté. D'une part, c'était Thiers, accomplissant son |»éiiible voyage à travers les cours de rEuro|»c, Londres, Vienne, Saint-Pétersbourg, Florence, afin d'amener les grandes puissances à intervenir. D'autre part, c'était Gambetla, se constituant, à la fois, le tribun et l'organisateur delà défense nationale, réalisant d'indéniables prodiges dans les départements, relevant les esprits abattus, créant des

armées, nommant des chefs, achetant, au nom de la nation, des munitions et des fusils, rendant la confiance aux troupes et leur faisant croire au succès, qu'elles rencontrèrent d'abord, j»our retomber, bientôt après, dans le plus profond découragement. La victoire de Coulmiers, qui laissa entrevoir aux âmes patriotes que la capitale et la province |)Ourraient se donner la main n'avait été qu'une éclaircie dans un ciel chargé de teintes lugubres, Paris restait livré à lui-même et n'ayant à compter que sur ses seules ressources. Un moment, les grandes sorties de la fin de novembre avaient exalté l'esprit public. On s'était imaginé que Paris briserait par ses propres forces le cercle de fer qui l'étreignait. Vain espoir, courte illusion! Il fallut lâcher les armes, jiarce qu'on n'avait plus de pain. Les forts, les redoutes furent évacués, le chemin de ronde abandonné, les bouches à feu traînées horsde l'enceinte, les casemates délaissées et les barricades extérieures, l'une après l'autre, démolies. Paris avait capitulé. La guerre était finie. Les préliminaires de la ]»aix étaient engagés. A quel prix elle fut conclue, nous n'avons pas à le rappeler.

Le 13 mars, le comte de Monts fut annoncera Napoléon III sa libération imminente. Un train spécial lui serait accordé jusqu'à la frontière belge. Ses ofliciers rentreraient en France. Il rejoindrait les siens à l'étranger. Le lîl, après la messe célébrée dans la chapelle du chAteau, il quittait Wilhelmshohe, vers la chute du jour, passait à Cologne, où, maign'' l'obscurité naissante, ses yeux purent distinguer, aux alentours de la gare (On attendait l'empereur Guillaume), des banderolles immenses et des écussons blancs, où se lisaient en c^rac-

VERS LA CHUTE ET LA FIN 3Go

tères énormes les noms de Wœrth, de Wissembourg, de Melz, de Sedan, et continua sa roule sans encombre jusqu'à Herbesthal, à neuf heures et demie du soir. Le gouverneur de Gassel, qui lui faisait escorte, avait terminé sa mission. IVapoléon III continua son voyage par Verviers et Malines. Le lendemain il débarquait à Douvres, pour se rendre de là dans sa nouvelle maison de Chislehurst. L'ex-impératriceet son fils s'étaient portés à sa rencontre. Sur le chemin qu'il suivait une foule énorme, sympathique à son malheur, lui témoignait par l'intérêt même de son accueil que l'Angleterre n'avait pas oublié les vingt années de rapports amicaux entretenus entre son 'ancien gouvernement et celui de la reine. La Grande-Bretagne voulut montrer qu'elle n'avait, non plus, perdu la mémoire de la rude campagne, où la France avait uni ses armes aux siennes, pendant la guerre de Crimée. Enfin, d'autres détails du règne de Napoléon III étaient restés dans le souvenir du peuple anglais : son heureux voyagea Londres, en 185o; les bienveillantes dispositions qu'il n'avait point dissimulées envers la puissance britannique, au moment de son conflit avec les États-Unis; enfin l'aide efficace, qu'il lui avait prêtée, lors de la révolte des Cipayes, en offrant à ses troupes le passage par la France, de manière que ces renforts destinés à l'armée des Indes pussent y gagner du temps et des facilités. Napoléon trouva sur le sol de la grande nation une bienvenue consolante.

Le lendemain de son arrivée à Camden-Place, ri recevait déjà la visite de lord Malmesbury. Tous deux se connaissaient, depuis un bien long temps. Que de faits signalés, que de circonstances singulières n'eu-

366 REVE DEMl'EIlELn

renl-ils pas à se remémorei-, durant une conversation (ie plus d'une heure! Et quels contrastes saisissants dans les images évoquées par ce retour sur l'aulrefois, par ces comparaisons avec le présent douloureux! En [k«u d'instants, ils revécurent leur jeunesse à Home, vers lîSiî»: les rêves and^itieux dont Louis->'apolcon avait commencé d'entretenir son interlocuteur incrédule; les suites malheureuses et que l'un avait prédites à l'autre, de l'aventure de Boulogne; la visite rendue entre les murs de llam; le séjour du prétendant à Londres, parmi les fêtes mondaines, traversées d'un etlort (juotidien de propagande extérieure; le sursaut détonnement et de joie, qu'éprouva le prince, lorsque, exerçant dans la noble Cité, la fonction de constable spécial, comme un sujet anglais, il apprit la révolution parisienne du 'l't février 18 18; son départ de conquête, son élection à la Présidence; son avènement extraordinaire à la dictature impériale, et la part qu'avait prise à la reconnaissance en Europe, de ce nouvel état de choses, son ancien ami devenu le ministre des AlVaires étrangères, dans le cabinet de lord Derby; enfin l'éclat inouï des premières années de son règne. Et maiidenant, lord Malmesbury voyait devant lui cet homme, dont la carrière avait été si aventureuse et si prospère, hier encore le maître d'une des premières puissances du monde, et, aux environs de iSo(5, l'arbitre reconnu du continent, il le revoyait sans couronne, sans armée, presque sans tbrtune, rejeté de sa jialrie par la haine de tout un peuple: et, cependant, ayant gardé l'aspect tranquille des meilleurs jours, causant sans amertume, n'uyant pys cessé d'espérer ni de rêver. Car il ne croyait |>;is. même après un pareil écrasement, que la fatalité

dont il fut, loin* à tour, Télu et la victime, eût dit son dernier mot. Il tablait encore sur l'impossible chance.

Momentanément, la journée courante, pour lui comme pour les aulre habitants de Camden-Place, s'écoulait assez uniforme. Il avait accepté sa nouvelle existence, comme un passage transitoire. S'il ne lisait ou n'écrivait, il jiarlageait le meilleur de son temps entre l'instruction du prince et des promenades bourgeoises, aux environs, soit seul, soit accompagné de sa femme et de son fils. Parfois, on le vovait s'arrêter devant la vitrine d'un magasin modeste ou prêter une oreille amusée au babillage d'un oiseau de perchoir.

De retour, il continuait, la plume en main, un ouvrage commencé. Avec cette obstination théorique, grâce à laquelle il trouvait toujours des raisonnements pour les substituer à des faits, il poussait devant soi et se proposait d'envoyer bientôt à Paris un ouvrage important sur les forces militaires de la France, en 1870, d'après les notions acquises, lorsque le temps fut passé de s'en servir. Ou bien il se reprenait à une autre forme d'apologie. Il voudrait dire la vérité tout entière sur les hommes d'État, qui l'avaient entraîné dans l'abîme, sur les intrigues de la conspiration systématique, ourdie à l'ombre de la régence, pour lui barrer la route du retour à Paris et brusquer son renversement. Certes, il se séparerait de ceux-là; il rallierait autour de lui des hommes nouveaux, indépendants, qui ne se croiraient pas tenus, avant tout, de regagner des situations perdues, mais de se créer des litres par leur

308 IlIvVE I> KM PEU EL II

d(''VOuement à la France et à Tempire régém^'é. Sur ce Ihème il adressait des instructions à ceux qui ne désespéraient pas de la revanche du régime aboli.

Il n'était pas rare que, revenant d'une sortie un peu prolon':;ée, il trouvât des visiteurs l'attendant, les uns, comme le duc et la duchesse de Mouchy ou le duc de Bassano conduits par le seul désir de réconforter son âme; les autres, des personnalités agissantes, comme Uouher (dont il se défiait, du reste) accourus auprès de lui, afin de ranimer son énergie, rallumer ses espoirs, et l'exciter à tenter, une quatrième fois, la grande aventure. Il y aurait songé sans eux. A l'Elysée, dans le palais historique, d'où il avait envoyé, vingt-deux années auparavant, généraux et commissaires faire la conquête (le l'Assemblée nationale, l'un des vaincus de cette journée de décembre, Thiers, devenu le pei"sonnage unique, le Libérateur, donnait ses réceptions présidentielles. La foule avait repris le chemin des mêmes salons, coni|)Iimenteuse, empressée, pour y saluer le chef de rÉtat. Cej)endant, l'hôte de Chislehurst se disait qu'il l'econstruirait les Tuileries, dont il ne restait que des décombres à terre, des plafonds enfumés, des crevasses béantes, et qu'il logerait, de nouveau, là, à moins que la (îour ne se reformât, comme le souhaitait l'inipêra- Iricc, dans les appartements du Louvre.

Souvent, sur ce sujet, des conversations intéressant 11' jM'ésent et l'avenir s'échaulVaient, autour de sa table. De 1871 à 187H, des plans furent réellement élaborés en vue d'une restauration impérialiste. Le prince y prélait une attention excitée. Que ne pouvait-il, aussitôt, s'élancer à la conquête du trône paternel? Lugénie mêlait sa voix aux airs de vaillance de son fils; elle

y passionnait sa fougue habituelle. Napoléon III placidement laissait dire, parlant peu, sinon pour reprendre son thème favori, l'irresponsabilité devant l'histoire des conséquences d'une guerre que ni lui ni sa compagne, peut-être, surtout lui, n'avaient recherchée, comme on les en accusait, pour un intérêt dynastique. Quand on le pressait davantage, il berçait d'un vague consentement le zèle de ses partisans en appétit d'agir. Mais, il avait prononcé ces mots, un soir du mois de janvier 1872 : « Je sais que je suis Tunique solution. » Et il avait fait cette autre déclaration, peu de temps après. « Dans un mois, nous serons à cheval. »

Sans se dire qu'il y a des événements qui ne se répètent point, dans l'histoire, il avait adopté l'idée ferme qu'il accomplirait, lui aussi, son retour de l'île d'Elbe. Tandis que la majeure partie du pays, d'ailleurs mal instruite des événements précurseurs de la guerre, aussi bien que des responsabilités multiples encourues dans les conditions où elle fut préparée, conduite, vouait le nom de l'empereur à une exécration sans fin, bonnement il se croyait attendu. Jusqu'à la dernière minute, l'illusion tenace hanta le cerveau de ce rêveur. L'organisation pour la rentrée en scène était complète, malgré qu'elle ne fût connue que d'un très petit nombre d'initiés, malgré que les chefs habituels du parti eussent été tenus à l'écart et que l'impératrice n'eût pas été mise au courant des points essentiels du projet héroïque. De grandes lignes avaient été tracées d'un programme de gouvernement capable de satisfaire, à la lois, le besoin croissant d'autorité et le sentiment national.

La propagande bonapartiste aurait donné de toutes ses forces, avant le vote d'une Constitution dont le premier

370 RKVE D KMPEHEUR

article, pour plus de sûreté, aurait enjoint aux partis la défense absolue de poser légalement la question de la forme gouvernementale. « Depuis plusieurs mois, écrit un histoiien de laTroisième Républi(iue, lesfers étaient au feu. Des hommes politiques importants, des généraux, des préfets, des prélats entraient dans la conjuralion. Rouher, à plusieurs reprises, traversa le détroit ])Our voir si l'Empereur était en état de monter à cheval «.

Malheureusement, le mal dont le professeur (lermaiit Sée avait rédigé un pronostic détaillé, le 3 juillet l<S"(f, et qui, si on reùt connu, avant la déclaration de la guerre, eût inspiré sans doute, des mesures toutes différentes, cernai avait pris un caractère alarmanl.

Il (lut se résignera subir l'opération de la litholiilie, qu'il appréhendait, et se livrer aux chirurgiens anglais, dans l'espoir qu'il en sortirait guéri, c'est-à-dire capable de tenter ce « retour de l'île d'Ellje ».

Sa maladie, en l'état d'aggravation où elle était arrivée, était (lu nombre de celles (|ui laissent peu de chances de salnl. Cependant, l'opération, j>rali(|uée le 2 janvier par sir Henri Thom[)Son, avait obtenu un succès apparent, sur lequel se fondaient les meilleurs |)résages. L'état du malade était annoncé p;u' les bulletins de santé du docteur comme salisfai^ants; il n'avait ])as de lièvre; et l'on atlendail de bons résultats de la troisième opération délinilive, qui di^vaif avoir lieu le 18 janvier. Pour calmer ses souIVrances et lui assurer le sommeil, le docteur (lall })rescrivil de lui donner, dans la soirée, des potions de chloral.

Par une sorte de pressentiment et j>arce (|u"il déclarait i)'('|)rouver aucune douleur momenlanée. iNapoléon éairtail le breuvage de ses lèvres. Il on redoutait

les effets accablants. L'impératrice intervint; elle jugea de son devoir d'épouse de l'y décider; tant elle insista, pria, qu'il consentit, après beaucoup d'hésitation, à aijsorber — selon le dire d'un témoin, le comte de La Chapelle, dernier secrétaire de l'Empereur — la dose fatale, qui lui donna non pas le repos d'une nuit, mais le repos éternel. Il s'était endormi, à neuf heures du soir, et ne devait plus se réveiller, sinon l'espace de quelques secondes, le lendemain, à dix heures du matin après lesquelles il rendit le dernier souttle. Il allait atteindre sa soixante-cinquième année.

Dans les commencements de l'année 1873, qui verra se succéder, à travers les luttes des partis convoitant une succession aussi di'^putée qu'incertaine : le renversement de Thiers, sous la coalition des droites, l'avènement de la présidence militaire de Mac-Mahon, les allées et venues des princes en instance de couronne, la visite mémorable du comte de Paris au comte de Chambord, avec le vain espoir de réaliser la fusion monarchique attendue depuis un quart de siècle; en cette année si remplie d'événements s'était close, avec la vie de Xapoléon III, l'une des destinées les plus étonnantes qu'aient enfantées les hasards de l'histoire.

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