CHAPITRE TREIZIEME
L'Ame et le Destin de Napoléon III
Longtemps, cette figure fut un problème et cette vie parut être une énigme. Elles échappaient à l'analyse et provoquaient les opinions les plus divergentes par la violence ou l'inattendu des contrastes. On est parvenu, cependant, à définir sans trop de mystère la personnalité intellectuelle, morale et politique de Napoléon III, à laquelle un enchaînement de circonstances imprévues, comme on en vit peu d'exemples, à travers le temps, imprima un caractère si exceptionnel, et qui, pour le dire en peu de mots, fut la synthèse de plusieurs physionomies fondues en une seule par le hasard et l'artifice.
Romanesque, en vertu de l'hérédité maternelle; tout de premier mouvement, quand, au contraire, il n'immobilisait point sa raison et ses moyens actifs en des hésitations sans fin; à la fois emporté de passions vives et secret, renfermé, taciturne; inégal au travail, déconcertant, tour à tour, avec les à-coups de ses déterminations trop ralenties ou trop hâtivement prises; pardessus tout ambitieux, il n'eut de fixe, de persistant, dans son évolution totale, qu'une idée seule : la concep-
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lion de son droit à incarner le principe de la légiliniilé impériale, la cerlilude d'une sorte de désignation providentielle, qu'il aurait à remplir dans la marche de son t'poque.
Tel le vainqueur d'Italie et le captif de Sainte-Hélène se disait convaincu que chaque être a « sa mission », ici-bas, et doit la remplir, jusqu'au bout, Ifl l't-lu du il novembre \>>oi et l'exilé de Chislehurst s'était considéré, dès sa jeunesse, comme un prédestiné du sort, désigné pour la réalisation d'un lourd et magnifique héritage. Né près d'un trône, bercé dans l'admiration religieuse d'un nom retentissant, devenu le sien, il s'était juré d'appartenir, corps et ûme, au .'Jenliment de cette mission. Volontiers, il se comparait à Tnii des héros de la tragédie antique, marqué d'un signe fatal ou encore à quelque Hernani moilerne poussé d'un destin inéluctable. Il en avait lait son dogme exclusif, mais en joignant à l'absolu de sa foi beaucou j) de calcul, de finesse et d'astuce.
L'ne après-midi, quand il était empereur, sa confidente de jeunesse qui, après douze années d'absence, avait repris le chemin de sa maison (une maison qui, pour (pielques années encore, s'appelait les Tuileries) le trouva, tenant en main l'un des volumes du théâtre de son impitoyable adversaire : Victor Hugo. Une fois encore, il s'était arrête, songeur, à la quatrième scène du troisième acte iV I/erDani: il en relisait la tirade ameuse et en admirait d'autant plus les élans inspirés qu'il en retrouvait les effets très agrandis dans sa propre existenc.» (1).
il ... Tu ino crois, peul-ètiv,
In homme comme sont tous les autres, un être
L AMF KT LE DESTIX DE NAPOLÉON III 3To
Sa correspondance journalière de Ham avec Hortense Lacroix et quelques lettres retrouvées de sa main à de rares dépositaires de ses pensées, de ses desseins, découvrent bien ce mélange de conceptions nuageuses et de goûts positifs, d'espérances raisonnées et d'illusions tenaces, qui, de tous temps, furent sa double croyance et son double jeu.
A force d'en remuer dans son imagination le système spi'cieux, il en arrivera à se créer un idéal de royauté fait pour lui seul et pour sa suite : l'idéal du souverain missionnaire, à la fois l'élu de Dieu et l'élu du peuple. Si bien l'incarnera-t-il en soi que non seulement il en repassera tout l'esprit, longtemps après, à son fils, qu'une éducation plus pieuse étroitement liée à sa doctrine pénétrera d'une sorte d'illuminisme spécial.
Le sang coulait lentement dans les veines de ce flegmatique; il battait, à petits coups, aux portes de ses artères. Le neveu eut cela de commun avec l'oncle, qui, par contre, avait des nerfs intraitables, le savait et s'en servait. Mais à la différence du premier Napoléon, dont c'était une des habiletés de mettre à profit des colères artificielles, le troisième bénéficiait de la permanence d'un calme appris.
Intelligent, qui court droit au but qu'il rêva. Détrompe-toi, je suis une force qui va...
Où vais-je? Je ne sais, mais je me sens poussé D'un souille impétueu.x, d'un destin insensé. Je descends, je descends et jamais ne m'arrête. Si parfois, haletant, j'ose tourner la tête, Une voi.\ me dit : Marche!...
370 MKVR D EMPEREUR
Il y a des gens, selon le mol de M""^ du Montet, qui ont le talent de se dniper d'un nuage. Napoléon lll était de ces nébuleux, à qui le clair-obscur prête des {)roporlions agrandies.
Quoique bienveillant de nature et facile d'approche; il conservait toujours cet air de physionomie inexpressive, qui ne se laissait pas surprendre et dont il avait fait l'attitude bien jouée de son maintien, l'enseigne fuyante de sa personnalité. Une telle impassibilité de surface, tpi'on prenait, à tort ou à raison, pour de la profondeur, le défendait mieux que toute autre barrière contre les interrogations, qu'il ne lui plaisait pas de satisfaire, ou, par un avantage plus précieux, déguisait ou compensait des qualités essentielles, (pii n'étaient point les siennes. Il tirait un voile sur son visage, comme Talleyrand, et mil n'y pouvait lire ce qu'il n'avait pas l'intention de Iraduire, au dehors, ni troubler, ce qui ('tait le cas souvent, le calme d'une pensée vagante.
En de rares occasions, le reflet d'une joie interne ellleurait son leint mat. L'œil voilé d'ombre s'éclairait d'une courte flamme. C'était presque un événement parmi ses entours politiques. Le jour où il avait reçu la dépèche émouvante et si ardenmienf désirée, (|ui lui annonçait l'acceptafion par la Russie des préliminaires de la paix, cinq ou six personnages de haute imj)orfance (Morny était de ceux-lù) dînaient à sa table, tenant les yeux fixés sur son visige, très curieux d'y découvrir quelque indice des grandes nouvelles atfendues. Une lueur de satisfaction, (pi'il n'avait pu voiler, était passée dans son regard. Elle n'avait pas échappé à Tatt.Mition de ses convives. Ceux-ci se disposaient à (juitter la salle à manger, pressés d'en traduire l'impression à des intimes
l'aME et le destin de napoléon III 3"7
ou d'en tirer un profit personnel immédiat, dans les sphères de la finance. Mais l'empereur les pria de rester, auprès de lui, comprimant une impatience, dont il ne lui avait pas été difficile d'interpréter les causes. Pendant ce temps, sur son ordre, on avait affiché, à la Bourse, la fameuse dépèche, qui devait y exercer une influence énorme. Savait-il que ses familiers avaient pris position sur le marché des valeurs, qu'ils s'y étaient maintenus, la veille encore, avec une persistance qu'ils espéraient lucrative? Les titres remontèrent, découvrant un écart considérable. Le comte de Morny, son fidèle ami de Montguyon et le financier Mirés furent de ceux qui subirent un choc d'autant plus rude qu'ils avaient eu lieu de se croire, étant à la source des informations politiques, les plus sûrement instruits de la situation extérieure.
Morny s'était fait violence pour garder son sang-froid, comme aux jours ordinaires. Les spéculateurs éprouvés se résignèrent malaisément à leur déconfiture. L'empereur avait passé outre. Tout en servant, au mieux, dans la circonstance, l'intérêt général, il avait donné une preuve de plus du pouvoir qu'il avait de renfermer le secret de ses résolutions.
Il avait des accès de bonne humeur, où, contre son habitude, on le trouvait expansif Loin de l'étiquette, il pouvait être gracieux et souriant. Le souverain redevenait homme, dans l'intime; il prenait part aux jeux des siens, causait, riait, parfois, et de bon cœur. Sa conversation, alors, sans être jamais abondante, se rendait agréable et instructive. Des velléités lui remontaient de gaîté franche, ou de moquerie malicieuse et douce, allant de préf-rence à l'adresse de sa femme, et
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comme il s'y plaisait, pour lourmenter i'imp«''ratrice(l). Hors (le ce cadre familier, bientôt sa figure se refaisait s«''rieuse, jusqu'à paraître triste au milieu de ses prospérités. Même au cours des plus belles années de son règne, il resta mélancolique. La gravité était le fond de son caractère, telle que la lui avaient imposée des habitudes d'application interne et de recueillement en soi. Ce qui uVmpèchail point que, souvent, sans le vouloir, il recouvrit d'un masque composé des impressions absentes ou des formes d'idées imprécises.
Les tr-moins admirateurs de sa puissance inclinaicnl à Iranslbrmer en des qualités fortes et solides l'incertain et le mystérieux dont il cnn nageait sa nature morale trop d(''pendante de sa nature physique. Ils avaient beau jeu de voiler des ombres de la modestie la raideur apparaissant dans sa personne, dans ses manières, dans sa démarche, ou, au contraire, de dégager des restes d'une ancienne timidité, l'audace froide et repliée sur elle-même, qu'elle recouvrait. Avec un peu de; bon vouloir et d'imagination, il no leur était pas diUicile d'établir, en l'exprimant sur le plus liaul ton de la louange, que cette figure inerte et insensible <lail le masque d'une vie inb'rieure ardente et puissante, — ce (|ui fui vrai, d'ailleurs, en de certaines phases décisives de son histoire; que ces yeux éteints
(1) « Je disais que l'empereur est un peu moqueur et même ta<juin. Il nous en donna un petit éihantillon. l'autre soir, à dîner. L'impératrice iMUMiil avec un Espagnol et parlait d'arbres plantés lors, de sa naissance. Ils doivent être grands, maintenant. di<ait-elle. « Certainement, interrompit l'empeivur, ils ont trente-six ans. — Insolent! » répartit en riant l'imperatriie. qui n'a |uis cet âge, à beaucoup prés. • Harthez. Lrllrrs, 8 sept. 18Ô6.1 l,a dilTén-nce nétait pas si grande, à vrai dire : //.s en avaient trentesix, pllf en avait trente.
avaient la profondeur des penst^^es où leur observation se résorbait; qu'à cetle parole indolente et traînante appartenait la supériorité rare d'une âme toujours sûre de soi, et qu'enfin ces airs d'indifférence, qui abritaient plutôt qu'ils ne déguisaient le fond de ses sentiments, ne devaient enlever à personne la conscience de son énergie foncière. C'était aux meilleurs jours de l'empire, quand on le jugeait exclusivement sur les prémisses d'une grande ambition satisfaite.
La ténacité était l'un des principaux traits de sa complexion. 11 la poussait jusqu'à l'entêtement, n'abandonnant plus ce qu'il avait une fois arrêté, mais, quelquefois, traînant à l'accomplir. C'était son faible de trop dormir sur une pensée. Enclin à temporiser, il exécutait lentement ce qu'il avait été long à concevoir, — abstraction faite de l'idée unique et dirigeante, qui fut l'éclair initial de sa destinée. Il se trouva bien, par aventure, de ses atermoiements; il en fut moins récompensé, à la fin de son règne, quand des événements impatients d'éclater exigeaient des décisions rapides (I). A force de préparer le terrain et d'attendre l'occasion, il manquait l'heure. Son habitude de tout remettre lui faisait perdre des à-propos irretrouvables.
C'était encore une des contradictions de son esprit qu'après beaucoup d'irrésolutions, sur des points où il aurait dû tourner court, il s'embarquait témérairement en des projets, tout à coup sortis de l'ombre et qui auraient demandé un long examen. Etait- il en humeur d'agir, il ne consultait, alors, personne, ni ses
(1) « 11 y a des moments, dans la poli lique extérieure, qui ne reviennent pas ». Bismarck).
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amis ni ^es ministres; il y mettait une sorte de précipitation, (pii ne lui laissait pas le temps de tenir en Ijalance les raisons opposées du oui et du non, du pour et du contre, il se croyait tout bonnement inspiré. II ne délibérait point, il résolvait et exécutait. En se com- |)orlant de la sorte, en suivant à l'aveugle le courant d'une idée subite, idée de hasard, bonne ou mauvaise, il éprouvait un ])laisir, qui lui était spécialement cher : celui d'étonner. Comme le tlisait une grande connaisseuse du caractère de l'empereur, il élait dans ses goûts de surprendre les gens, ses ministres, le peuple, la France, TEurojie, par des coups inattendus. (>es inspirations fortuites pouvaient être dangereuses, on eut à l'éprouver, plusieurs fois. Il ne se jugeait pas infaillible; volontiers, avouait-il les erreurs de sa nature mobile et inquiétante. Encore aurait-il mieux valu que la leçon des anciennes fautes le gardât d'en commettre de nouvelles.
L'Alexandre moderne se llattait de n'avoir jamais tenu de conseil de guerre et de ne s'être jamais enquis ni embarrassé du conseil de personne. En IS1:2, en ISl!), en 181 i-, il passa, néanmoins, par de si graves alternatives de succès et de désastres, (ju'il eut des velléités de recourir à l'opinion de ses compagnons d'armes. Il se perdit lui-même en n'en tenant aucun compte. A Smolensk, au moment de s'enfoncer dans les profondeurs mornes, tristes et glacées de la Russie, ses généraux, questionnés sur les jierspectives de cette déclaration de guerre à la nature, lui dirent : « Sire, fortiliez-vous, ici; passez-y l'hiver, et la victoire de vos armées, au
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printemps, sera certaine, prenez cette résolution, et la Russie est perdue. » Il répliqua : Xon; déclara que sa ferme intention était de marcher sur Moscou et qu'on ne l'en dissuaderait point. Les chapeaux brodés s'inclinèrent : « Comme il plaira à Votre Majesté sacrée, » Les troupes, en effet, marchèrent, durant de longues journées, dans le froid, la boue, à travers de? espaces mornes, sinistres, et sous le harcèlement incessant de la cavalerie ennemie. Près de Moscou, il sentit le besoin de recueillir, une seconde fois, Tavis de son étatmajor : « La ville était abandonnée ou sur le point de l'être; on y trouverait des ressources immenses, que voyait-on à faire de plus pressant? — X'entrez pas, Sire, laissez la capitale sur votre gauche et tombez sur le flanc des troupes de Koutousof, que vous écraserez.
— Non, je dois entrer à Moscou; je l'ai promis à mes soldats. » Le maréchal évacua la ville aux coupoles dorées; Rostopchine y mit le feu. Napoléon s'y attarda six semaines. « Quel plan de campagne arrêter, maintenant, où la nation entière et les éléments de la nature, à la fois, sont conjurés contre l'étranger...? — Sire, jetez votre canon, et retirons-nous le plus vite possible.
— >'on, il ne me convient pas de battre en retraite, après avoir proclamé que je poursuivrai les Russes jusqu'au fond de leurs déserts. — Gomme il plaira à votre infaillible Majesté. » La marche inévitable des faits l'entraînait vers l'abîme, tandis qu'il était convaincu de n'écouter que les ordres impérieux de son génie.
Le neveu procédait avec plus de douceur, à l'égard de ses conseillers. Son opposition était molle en discours; il avait la résistance pliante ou cachée, conforme
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à son caractère soupçonneux; ses décisions, qu'il ne di'*couvrait qu'après les avoir prises et à peu près exécutées, n'en étaient pas moins tenaces, du moins aussi lon^^temps que les défaillances de la maladie ne rendirent pas sa volonté inerte ou passive.
Il lui plaisait qu'on le jugeât énigmalique. Longtemps fut-il considéré comme un homme indécliitïrable. Aujourd'hui qu'une loulo de détails secondaires ont permis il'éclairer par la notion des iniluences subies ou des habitudes contractées l'inconnu de cette ûme, ou est à même d'en expliquer avec plus de simplicité les ressorts secrets.
On parla beaucoup de l'impassibilité de Napoléon 111, du flegme de l'Empereur. Jl n'était pas insensible aux clVets de la surprise, non plus ((u'exempl des grondements intérieurs de la colère. Mais, à l'instar d'un Talleyrand, qui eut le sang vif en sa jeunesse et cpii s'était accoutumé, peu à peu, à en réfréner le cours, il sut graduellement discipliner ses nerfs, son visage et ses yeux. Ni' très violent, ayant traversé, pendant son enfance, des crises d'emportement inouïes, où il ne savait plus ce qu'il disait ni ce qu'il faisait, il s'était rendu maître, à force d'attention et d'usage, de sa nature impressionnable. Lorsque de l'irritation passait en lui, il fallait le connaître très bien pour s'en aj)ercevoir, à de certains signes : la dilatation des narines, la contraction des lèvres et l'éclair furtif du recard. Puis, tout cela rentrait dans forilre. La bouche abritait son mystère sous la moustache épaisse, les [>aupières
s'abaissaient, comme d"habitud«, et les prunelles avaient déjà repris leur atonie commandée (1).
S'il se montrait fort réservé dans l'expression verbale de sa pensée, il n'était pas aussi retenu, lorsqu'il se confiait à sa plume. En plusieurs circonstances solennelles, il se prépara des démentis retentissants pour l'heure où les faits auraient remplacé la parole. On lui rejeta, souvent, à la mémoire les fameuses déclarations réalisées seulement à demi : « Je libérerai l'Italie des Alpes à l'Adrialique. » Il en prononça de moins sijjiinificatives, mais qui furent encore moins suivies d'eftet. Le lendemain de l'éleclion présidentielle, il avait réuni quelques amis pour leur donner lecture de son message, où cette phrase était textuellement inscrite :
« Je rendrai le pouvoir, au bout de quatre ans, tel que je l'ai reçu. y>
La promesse était formelle. Il n'y avait pas à dire qu'elle prêtât au plus léger sous-entendu. Même, on la trouva trop claire en ses engagements.
« Effacez cela », crièrent des voix.
Louis-Napoléon se tourna vers Girardin :
« — Quel est votre avis? lui demanda-t-ii?
» — Cela dépend, répondit l'ondoyant journaliste. Voulez-vous rendre le pouvoirou voulez-vous le garder?
» — Le rendre.
» — Alors, n'effacez pas. »
(1; « Quand je le retrouvai en 1848, a raconté M°" Cornu, je lui demandai ce qu'il avait aux yeux : a Rien », me dit-il. Un jour ou deux plus tard, je le revis. Ses yeux semblaient encore plus singuliers. A la lin, je m'apereus qu'il s'était habitué à tenir ses pau|>iéres baissées, mi-closes, et à mettre dans ses regards une expression de vide et de rêve. »
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Napoléon ne rendit rien; il n'avait jamais eu l'intention de restituer un pouvoir, qu'il voulait, au contraire, élargir. Le souvenir de ce qu'il avait juré et parjuré resta dans l'histoire, sans qu'il en eût la conscience aucunement alourdie.
Malgré qu'il sut inspirer la confiance, il n'avait pas la parole sûre; et c'était une des ressemblances qu'il avait, sans le savoir, ou se flattait de posséder avec le j)remier Napoléon. Le mensonge est une arme usuelle en politi(iue. Dès qu'un intérêt fait promettre, des intérêts plus grands engagent à violer cette promesse. L'important est de s'en tirer avec impunité. Louis-Xapoléon était passé maître dans cet exercice. D'une manière plus générale le mensonge, à l'état d'inclination est un lait psycho-physiologique tenant, à la fois, de l'imagination et du tempi'rament. Or, « le neveu de l'empereur » avait iK-riti' d'une disposition particulière à l'exercer.
Nous le constatons, sans aucun parti pris, c'était un instinct de famille recommande presque en manière d'exemide, étant venu de si haut. Aucun des Bonaparte n'y manqua, sauf, peut-être, le roi de Hollande. Napok'on le Grand mentait avec une aisance, un dégagé (1) l>rouvant, de reste, qu'il n'attachait à la chose aucune espèce d'importance et qu'il n'avait pas une ombre de scrupule à fausser le vrai. Son fils, le gracieux duc de ReichstadI, n'aurait pas voulu trahir les origines
(I) Sans gène, il se plaisait à rappclor que, dès son enfance, l'un Je ses parents avait prédit qu'il i^ouvirnerait le monde, parce qu'il savait très bien mentir, i M. deMottornich, disait-il du chancelier d'Autriche, est tout près d'être un homme d'Étal, il ment très bien. » (F. Loliée, Vie (l'une Impêralriro. p. 410.)
h AMF. F.T LE DFSTIN DE NAPOLÉON III 385
paternelles : il mentait beaucoup, dans son enfance.
Autour du nouvel empereur, le pli s'en était formé, depuis longtemps, aussi bien qu'en lui-même. Le roi de ^Yûrtemberg■, parlant du fils de Jérôme, le jeune duc (le Montfort. le futur prince >'apoléon, disait : « Il m'a promis, mais je ne puis compter sur sa parole : il ment toujours. » Enfin un grain de dissimulation se mêlait aux airs tranquilles et résignés de la reine Hortense. Elle trompait bien des gens avec sa mine languide et sa voix douce. Cette façon d'être si complaisante envers chacun, de plaindre ses adversaires, de tendre la main à ses ennemis, de n'en vouloir à nul au monde, cet aspect de bienveillance sans bornes et de résisgnation sans espoir, qu'elle affectait, non sans donner à son fils des conseils de politique artificieuse, n'était pas, nous le répétons, exempte de dissimulation (1), quoiqu'elle fût bonne et franche, d'ordinaire (2).
On ne peut diriger les hommes avec sincérité. Napoléon avait fait sa règle et sa loi de cette constatation historique, mais pour l'amplifier à l'extrême. On aurait peine à trouver une seule de ses paroles historiques, qui n'ait été rejetée de fait par les démentis formels
(1) Elle s'était lonstitut' toute une théorie sur l'emploi judicieux du mensonge. « La reine (Marie-Amclioj à laquelle j'avais dit, en lui racontant tous les détours qut' j'avais emploxés pour sauver mon (ils, que je détestais le mensonge et que c'était pourquoi je venais d'exceller à tromper. »
Fifig. de Mhn. inéd.], p, '209.) « J"e\pli(juais ainsi ma pensée. Quand c'est une affaire que de mentii-, rien ne nous échappe; c'est une occupation de tous les instants. Au lieu que les menteurs d'habitude trompent, à tort et à travers, et méprisent jusqu'à l'apparence du vrai. » {Id., ibid.)
(2) La comtesse C. d'Arjuzon en a relevé des traits pleins de charme en ses ouvrages sur la mèie di- Napoléon III, écrits d'une excellente plume et d'après des souvi-nirs di- famillr, st^n grand-père, le comte d'Arjuzon, ayant été le che\ali.r d'iumm-ur de la reine Hortense.
38G rkvp: d empereur
de ses actes, joints aux contradictions des événements
« Je jure une haine éternelle aux Anglais. »
« Je suis prêt à tous les sacrifices pour le repos de la France; et si mon nom, symbole d'ordre, de nationalité, de gloire, devait le troubler, je resterais plutôt en exil. »
« Je ne suis pas un ambitieux. »
* Je désavoue tous ceux qui me prêtent des vues ambitieuses, que je n'ai pas. »
« Malheur aux souverains infidèles à leurs promesses, à leurs serments! »
« La République démocratique sera mon culte; j'en serai le prêtre. »
Et le reste...
Il se disait fort jaloux de son honneur, de sa loyauté, ce qui pouvait être réel dans les affaires privées, mais ne Tétait plus cl changeait de signilicalion dans les affaires publiques. Selon les cas. il évoquait, non sans chaleur et sans élan, le respect des principes. Dans la |)ratique il n'en connaissait qu'un seul considéré comme
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!a transmission d'un devoir : la foi en son étoile. Quant aux autres, il les goûtait ou les répudiait, tour à tour, suivant les dispositions d'une âme hésitante et incertaine. La politique est particulièrement caractérisée par la dissimulation : elle est d'essence et de fait l'opposé de la franchise. L'astuce, un de ses moyens préférés (1), cette qualité mitoyenne entre le mal et le bien, le vice et la vertu, l'astuce était le propre de -Xapoléon IIL II en usa, sinon pour régner, du moins pour y parvenir. C'est ainsi qu'il posséda, au plus haut degré, l'art du conspirateur.
Le mystère dont s'enveloppe ce genre d'entreprises, qu'on appelle conspirations; les mensonges habilement tramés, qui leur servent de couverture; les sinueux détours par où se dérobent les plus fermes résolutions des conjurés; le secret plaisir qu'on y éprouve à n'être pas soi aux yeux d'autrui, à cacher ses pensées, à dissimuler ses desseins, même à ceux qui vous sont les plus chers; le romanesque des périls auxquels s'exposent les conspirateurs afin de mener à bout les intrigues formées dans leurs conciliabules ou les movens de prudence qu'ils s'ingénient à tenir en réserve, pour le cas trop prévoyable d'une issue malheureuse : tousces artifices avaient intéressé de bonne heure son imagination sans alarmer sa conscience.
Il en pratiqua l'école, aussitôt qu'il put agir, et il en conserva des habitudes, au plus haut du pouvoir, alors que, sans nécessité, paraccoutumanœ, par dilettantisme ou par un jeu dangereux dont il eut à payer les erreurs,
1 1 Le sens opiginaipf- des fleux mots eît identique : a%luci vient de i'-rr-j >ille, et poliliinc fie t:'/ai; qui a la même signilicalion.
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il se plaisait à emmêler les trames de son action diplomatique.
Presque au sortir de Tadolescence, il s'associa aux menées du carbonarisme italien. Avec son goût du ténébreux, il avait cédé à l'attrait, non pas seulement des formules secrètes, mais du cérémonial emblématique et fantasque dont s'enveloppait l'initiation des nouveaux membres de cette société occulte.
En 188:2, il trempa dans une vague conspiration bonapartiste. Sous le prétexte d'intéresser à la cause polonaise les nobles exilés : llortense et son fdsLouis-Xapoléon, un jeune officier de Varsovie nommé Zal)a fit plusieurs apparitions au château d'Arenenberg. Pour un service spécial de propagande il avait reçu de la duchesse de Saint-Leu des sommes d'argent et du prince des instructions, dont les eflets n'allèrent pas très loin. Car Zal)a fut arrêté avec l'un de ses complices, dès le premier mouvement tenté à Paris. Une curieuse révélation s'en dégagea montrant combien était inhérent aux Beauharnais (I), non moins qu'aux Bonaparte, le souci des précautions et du mystère. On avait saisi, sur la personne de l'officier polonais, une sorte de vocabulaire manuscrit des termes de convention échangés entre lui et les hôtes d'Arenenberg. Les noms y étaient déformés ou complètement changés, de manière à n'être compris (pie des consj)iraleurs. Napoléon c'était M. de IVrri, la reine llortense c'était M'"* Antoine, l'éloquent avocat politique Odilon lUirrot, l'homme du monde qui piMisait le plus profondément... — à rien, disait spiri-
(\) V. par exemple, dans notre livre dos Femmes du Second Empire, les dôtails conrernant les correspondances déguisées d'Horlense et delà comtesse i.e lion.
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tuellement Bersot — n'était plus qu'un M. Vincent. Et l'appellation vague d'un M. Lireux désignait La Fayette. Quoique si prudemment agencée l'atlaire était de minime envergure. Les subsides employés à son extension n'avaient point dépassé la somme de 8.565 francs. Et cette histoire eût été presque oubliée, sans une belle phrase de Louis-Xapoléon, que rappellera, cinq ans plus tard, l'un des témoins du procès de Strasbourg. Le prince la lui avait adressée à lui-même, au moment oîi, malade, il fut obligé de quitter la France, sur l'injonction du ministère Casimir-Perier; elle se détachait ainsi solennelle et fîère :
« Les Bonaparte ne conspirent pas, il faut laisser cela aux Bourbons. »
Rarement on vit un même homme, si nous en croyons Saint- Real, se charger de deux conjurations dans sa vie. La première affaire que Louis-Napoléon avait enga gée, avec une si étrange confiance, en 1837, lorsqu'il voulut, au moyen d'une femme enthousiaste et de quelques hommes crédules, révolutionner l'armée et la nation, ne le découragea point d'en tenter une seconde, et pour des résultats qui eussent été aussi infructueux, sans les effets indirects d'étonnement et de sympathie populaire, par nous relatés, et qui tournèrent à son profit.
Napoléon III avait si bien le tempérament d'un conspirateur, comme nous venons de le dire, qu'il ne se résigna point à l'abandonner, étant empereur. On îe verra ourdir, en sous-œuvre, des intrigues de chancellerie, déguiser la marche de sa pensée, doubler et contrarier les desseins de ses ministres, pour la satisfaction singulière d'embrouiller le jeu, puis, de le rétablir au moyen de comliinaisons connues de lui seul et du
:',:}[) JIKVE J) EMPEREUR
secrétaire de ses commandements (l). Caprices regrettables et qui furent loin de concourir au succès de sa diplomatie en Europe. On sait, par exemple, dans quel inextricable lacis il enferma la question romaine. Promettre, donner, reprendre à l'Italie, promettre et ne rien donner au parti catholique et à la papauté , tout en se posant comme le défenseur par les armes des droits temporels du Saint-Siège : cV-lait le double de sa pensée. « Faites, mais faites vile, disait-il à Cialdini, au moment de l'invasion des États du Pape. » Cependant, à la même heure, Lanioricière comptait fermement sur les garanties de la diplomatie franraise, trompée par son propre chef.
L'art de dissimuler lui était profondément acquis. On a prétendu qu'un seul homme, peut-être, avait pu lire jusqu'au tréfond de son Ame. Encore n'était-ce pas un Français, mais l'Italien Cavour.
S'il excellait à cacher ses desseins, il ne disposait point d'une aptitude égale à découvrir ceux des autres. On n'en eut que trop manifestement la preuve, lorsque,
(1) Am'C >a finesse ironique Caxour, le ju^iant m>us cet aspoit de cons- |iiralcur im|i('iiil(Mit, voulait bien lui acoonier la palme de la supériorité dans l'art de thrmiiii r par les voies obliques, mais en se réservant in /»'•///), pour iui-niénutt |)i.iur un i>i>>inarck, le i>iix dos vastes desseins, nalisés sans taul de dctoui> :
« Un jour que je rencontrai le minisire piémontais sous les arcades de la rue du Vu, il me prit If bras : « Vovoz-vous, mon cher d'Idevillo, votre ' empereur ne cliangera jamais; son lorl est de vouloir conspirer toujours. u Dieusail, cependant, s'il ena besoin, aujourd'hui ! Pourquoi, à celte heure, ■> tournera droite, quand il veut aller à gauche? Aii! (|uel merveilleux
conspirateur il l'aill 11 pourrait allei' droit, à découvert, suivant son but. ■' Mais non, il préfère «lérouter les gens, faire suivre une autre piste, cons- » pirer enfin, conspirer toujours... Tenez, c'esl le propre de son génie, c'est » le métier qu'il préfère : il l'exerce en artiste et, dans ce rôle, il sera tou- » jour^le premiei- et le plus fort di- nou> tous. » (D'ideville, Journal d'un diplomate en Italie, 187Î.)
l'aME et le destin de napoléon III 391
par trois fois, il se laissa berner d'une manière si complète dans les entretiens intimes, qu'il eut, à Paris, à Fontainebleau et à Biarritz, avec Bismarck.
D'une manière générale, sa part d'illusions était mince, quant à la valeur morale des caractères. Nul n'était moins surpris que lui-même d'apprendre, dans son entourage, un acte nouveau de corruption, de vénalité, d'ingratitude sans pudeur. Il gardait les gens à son service moins par estime et par attachement que par condescendance et par habitude. Lorsqu'il n'était qu'un prince en exil, c'était à contre-cœur, avec infiniment d'hésitation qu'il arrivait à se séparer d'un domestique dont il avait eu lieu de se plaindre. Quand il l'ut au pouvoir, on le vit maintenir en place des ministres qui lui déplaisaient, uniquement pour s'épargner l'ennui plus grand d'en changer.
Les hommes n'étant, pour lui, que des instruments dont il utilisait les moyens en se défendant bien d'en faire ses confidents, il poussait, plutôt, à l'extrême cette mésestime commune voilée d'un air d'indilï'ërence.
Au résumé, il n'avait aucune bonne opinion de ses conseillers, serviteurs ou courtisans. De sorte qu'il pouvait, en même temps, se montrer bienveillant pour tous et, en réalité, n'aimer presque personne, quoiqu'il eût de nature, par une contradiction autre, le cœur affectif et tendre.
Cet éloignement dissimulé, qui ne l'empêchait poin t d'avoir la mémoire très fidèle des services rendus, lui venail, en première ligne, des enseignements maternels :
392 UÉVE D'EMPEHtLIi
« Trop de p;ens, lui avait appris Horlonse en parlaiil deNapoli'on 1% eurent prise sur ce dominateur. Il se laissait souvent mener par des anciens amis ou de nouveaux flatteurs. Evitez d'appartenir si exclusivement à personne qu(; vous ne puissiez plus vous en délier. » Elle lui disait encore, dans une lettre du 10 décembre 1832. ï Ton défaut étant trop de confiance, il faut que je sois la froide raison et que je te répèle souvent : « Méfie- » toi. »
Il s'en était si bien pénétré qu'il exagéra la témérité soupçonneuse des conjectures, au point de ne plus s'en rapporter qu'à lui seul. Ce qui était une seconde forme de danger, pire que la première. Au surplus, sceptique à l'égard des hommes, il ne l'était pas moins en matière de principes, hormis le dogme napoléonien, dont il avait fait sa chair et sa substance. La tolérance lui était d'un usage courant et facile. Il la pratiquait largement, en faveur de ceux qui l'approchaient, et supportait avec sérénité le voisinage d'opinions qu'il ne partageait point. Par penchant naturel porté à la clémence, par raison politique justement persuadé que le chef d'un gouvernement national doit toujours laisser la jiorte ouverte à l'entente, il posséda l'art joint au don de conquérir ses adversaires. Tous ceux qui venaient à lui cédaient à son charme. Partisans ou antagonistes, tous s'accordaient à dire, quand ils l'avaient connu : // est impossible (le ne pas l^aimcr. De sa mère lui étaient venues cette grAce accueillante et cette aménité, (pii faisaient aussi l'ascendant de Joséphine. L'assentiment fut unanime à lui on reconnaître le mérite; il recevait chacun non pas avec les façons d'un maître, mais « en parfait gentleman ». C'étaient les manières de la maison : il
les aurait tenues de son frère Mornv, s'il avait en besoin de les lui emprunter.
Sous le premier rs'apoléon, où les fêtes étaient données, organisées et fréquentées par ordre, la gai té faisait rarement partie du programme. Talleyrand avait beau se répandre, parmi les groupes, et répéter non sans malice : « Amusez-vous, Messieurs, l'empereur le veut », il y perdait ses exhortations. Selon le mot d'un témoin, les réceptions du conquérant n'étaient que de» revues, où il y avait des dames. En revanche, bien des peintures séduisantes nous ont représenté, sous des aspects enchanteurs, les Tuileries de Napoléon III.
Avec tout son génie, le César moderne n'attesta jamais une vraie grandeur d'âme, ni une vraie générosité de cœur. Ses plus belles actions apparentes étaient dictées par un calcul réfléchi, retournant indirectement à ses intérêts présents ou éventuels. Napoléon II], s'il était loin d'avoir des titres égaux à l'admiration des hommes, eut des droits mieux établis sur leur cœur. A l'exemple du giorieux ancêtre, il paraissait .se défier des liens d'affection; néanmoins, il savait en inspirer le sentiment. Les émotions pures de la reconnaissance étaient à peu près inconnues du protégé de Barras. 11 trouvait incommode ce désintéressement de l'àme, après les services rendus. Louis-Napoléon, au contraire, ne les oubliait pas. Il s'était souvenu des moindres marques de dévouement, dont il avait été l'objet, aux jours difliciles; il mil ses meilleurs soins à les récompenser par des attentions généreuses et délicates.
3'.»4 RliVE h EMPEUKl K
L' «jrand empereur manquait d'éducation ot de formes : à ceux dont la noblesse d la dignité étaient comme un privilège de naissance il donnait l'impression qu'il avait été créé exclusivement pour vivre sous une tente, on tout est égal, et sur un trône où tout est permis. Il ne savait, a dit l'un de ceux qui l'observèrent sans idolâtrie, ni entrer ni sortir d'une chambre, ni comment on se lève, s'asseoit, salue, à la manière des princes ou simplement des gens du monde. ÎS'apoleon III, malgré des côtés ingrats dans la démarche, gardait le double avantage d'un maintien toujours correct et d'une irréprochable courtoisie. Il n'avait point les gestes courts et cassants de celui qu'il voulut, sur tant de points, imiter. Il tenait au décorum, au respect exact des convenances, et le faisait savoir; mais, les fautes commises contre une vaine étiquette, par erreur ou par omission, ne trouvaient pas en lui un juge impitoyable, comme l'était en pareil cas, le premier empereur. Celui-ci servi, obéi, tel un dieu, se plaignait sans o^sse, si nous en croyons M""' de Kémusat. Il voulait toujours que l'impression demeurante fût celle de l'inquiétude et de la crainte. L'assujettissement à sa personne, à ses ordres, était pénible; si la récompense était large, le labeur était sans charme. Toute différente apparaissait ralTabilifé coutumière de Napoléon 111. On ne le voyait pas atVecter de ces airs durs et impérieux si faciles à la puissance. Une habituelle expression de douceur atténuait la froide matité de son visage. Sa voix ne «lémentait pas l'impression de bienveillance, qui se dégageait de sa physionomie. Pour chacun de ceux qui attendaient un signe de son attention il avait un agréable souvenir, un mot de circonstance, leur témoi-
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pliant quil les connaissait et les appréciait d'autant. Par exemple, lorsqu'il s'était préparé à recevoir un nouvel académicien, duquel il n'avait rien lu, huit jours auparavant, c'était une de ses habiletés de le laisser sous la persuasion qu'il l'avait toujours suivi d'un intérêt particulier. C'était, surtout, à Gompiègne ou à Biarritz, dans l'abandon qu'autorisaient les vacances automnales de la Cour et des souverains, qu'on apprenait à goûter sa simplicité familière. Il eut, pour ceux qu'il voulut obliger, des mouvements dont la délicatesse spontanée rendait les gens deux fois heureux. Plusieurs traits en furent rappelés avec un juste tribut d'éloges, dans le monde et dans l'armée (1).
S'il avait éloigné de ses actes et souvent de ses paroles cette lumière de l'esprit : la franchise, il l'avait à demi remplacée par cette émanation du cœur : la bonté. S'il recouvrait d'une dissimulation systématique ses intentions et sa pensée, il cachait beaucoup moins la satisfaction qu'il éprouvait à faire le bien, sans cesse et partout où il le pouvait (2). Il était foncièrement
(1) Après le retour de Crimée, l'empereur disait à Canrobert : « — Vous <;tes maréchal de France. — Ah ! s^ire, laissez-moi récrire à ma mère. — C'est l'ait w. ajouta-t-il simplement.
(2) « Nous n'avons presque jamais fait une course, quelque petite qu'elle lût, sans que Sa Majesté n'ait versé l'or ou l'argent par poignées. » (I)' Builhez, In Fainile impf'riule, 1913 p. 1 13.) .Mais voici des dclails curieux r.t assez complets sur la situation pccuniairc de rompci'cur et le désintéressement avec lequel il usa de son budget, tout le temps que dura r.'ibondanle moisson. Napolétm III avait "27 millions [)aran. 11 abandonnait 2'1 milliuns à l'Administration de la liste civile. 11 lui restait donc 5 millions pour son usage, ce qui fait, en dix-huit ans, 90 millions. Suivant son trésoi'icr Thélin, sur ces 90, il en distribua 72 pour divers objets de bienfaisance : églises, maisons d'école, défrichements, roules, sociétés de stMcjurs, rlc. 11 n'aiii-ait donc gai'do que 18 millions, à peu pi'ès, poui-di.viniit ans, soit un million annuel. Encore y eut-il d'autres listes particulières
39G IJKVE D EMPERKUlt
humain et généreux. Des leçons vivantes l'y prédisposèrent, dès ses premiers ans. Sa grand "mère Joséphine n'aurait rien gardé de ce qui était à elle, tant elle avait la main promple à le répandre. Sa mère, sans être aussi donnante, ne savait presque jamais refuser le tout ou le détail de ce qu'on lui demandait. Et nul n'ignorait, à la Cour de Hollande, combien Louis Bonaparte était bienfaisant, charitable. Tout enfant. Napoléon H! montra par des preuves touchantes avec quelle facilité il se dépouillait de son argent, de ses vêtements mêmes pour des familles déshéritées. Aux dilTérents stages de sa vie, et quelles que fussent les variations de son sort, on lui connut la main libérale. 11 ne résistait pas aux sollicitations, encore moins à la vue du malheur.
Il était surtout impressionnable aux soulîranoes, dont il était touché directement. De son cabinet, poussé par des courants belliqueux, il avait pu déclarer la guerre, |)lusieurs fois. Le spectacle d'un champ de bataille la lui rendait odieuse.
Selon la juste expression d'une femme, qui le connaissait bien, il avait la sensibilité dans l'œil. S'il était presque indilTérent aux malheurs, qu'il ne voyait point palpiter devant lui, toute iidortune, dont son regard était frappé, l'atteignait profondément. Un jour qu'elle lui rendait visite en sa prison de Ham, elle le trouva dans un état de grande alTliction. La cause de ce vif chagrin était la mort d'un honmic attaché à son service, dont la disparition plongeait la famille dans une complète détresse :
ûo SOS ^'éncro>ilcs, sur losquclles on .imiiil vlé bien donno de retrouver les noms de maints et maints personnages devenus, a|)rès sa chute, ses pires adversair.-s. (Cf. Wilgetmhohe, par .\. Meh, 1880).
l'aME et le destin de napoléon III 397
« Les malheureuses gens ! Je leur ai donné trois cents francs, mais la somme est-elle suffisante pour une telle pauvreté? »
Et comme elle lui demandait ce qu'il avait gardé pour lui-même :
« Soixante francs. C'est assez. Je recevrai des fonds dans une quinzaine. Et, d'ici là... Le gouvernement me loge et me nourrit. »
Sur ces mots, entra une jeune personne d'environ quatorze ans, la fille de celui qu'on pleurait. Elle venait remercier le prince, et c'était avec des sanglots dans la voix, des larmes plein les yeux. Il se laissa iïasner à l'émotion de l'enûint. Des larmes montèrent de son cœur à ses yeux. Il n'y put tenir. Ouvrant le secrétaire, il en tira les dernières pièces d'argent ou d'or et les versa dans les mains de l'orpheline :
« Il est heureux, remarqua, après le départ de la jeune fille, l'amicale visiteuse, qu'il soit resté dans ma bourse une* centaine de francs, non nécessaires à mon voyage. »
Elle les lui offrit. S'il ne les eût pas acceptés, il n'aurait eu ni sou ni double, deux semaines durant.
Mais les anecdotes sur les générosités de Louis-Napoléon et sur ses prodigalités de cassette poussées jusqu'à la profusion (1), quand il fut empereur, fourniraient aux développements d'un chapitre trop copieux.
(I) Napoléon III était naturellement prodigue. « .Ma chère amie, écrivait à la duchesse d'Abrantès la reine Hortense, si Louis devient jamais empereur, il mangera la France. »
398 riKVE D EMPERELIJ
L'ensemble des facultés intellectuelles répondait-il, chez Napoléon 11T, à ses (jualilés de courage simple, d'énergie calme, en maintes phases de sa vie, et de constante bonté?
Tout d'abord, nous ne saurions affirmer que l'esprit, c'est-à-dire cette vivacité d'imaj^ination, qui nous fait concevoir les choses avec feu et les trailuire au dehors avec facilité, fût un de ses attributs distinctifs. Il écrivit abondamment. 11 n'avait pas à son service verbal pareille aisance d'éloculion; c'était même le point faible, qu'il déguisait sous une imj)erturbablc placidité.
Il fut rapporté, qu'en son enfance, les mots heureux, où pointe la finesse, où s'annonce la raison, n'étaient pas rares à sa bouche; qu'on aimait à les répéter et qu'on eut le regret, ensuite, de ne les avoir pas recueillis. Toutefois, les personnes de l'intimité d'Hortense, qui rapportèrent leurs impressions d'Arenenberg, n'ont rien butiné de semblable dans le jardin de leurs souvenirs; ni M"' Cochelet, ni d'autres auditeurs de l'aimable Oui-oui ne nous révélèrent de ces traits saillants, de ces jaillissements d'intelligence, remarquai)les de précocité. Quelques spontanéités enfantines, comme il s'en produit dans bien des familles et qui ravissent les oreilles de la parenté complaisante : il n'en dut être que cela. Encore serait-on embarrassé d'en citer des exemples.
L'esprit de répartie et le don de l'à-propos ne furent, (Ml aucun temps, le fait de Napoléon 111 (1). Des sen-
^1) L'esprit pt la bonté... Voilà bien l'occasion de reprendre l'aneodole qn'on va lire, l'n soir, aux Tuileries, des personnes du rerrle de l'impirittrice étaient admises à ronvenier. .M(Timé<' dtcochait louiez les (lèches de son humeur nuxiueuse et dénigrante, à l'adresse des écrirains, que
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tences dynastiques exprimées en manière d'axiomes, des formules de gouvernement nettes et brèves (1), sinon faites pour résister à l'expérience : ce fut, à peu près, tout son bagage de belles paroles lapidaires passées à la postérité. Il n'eut pas même, sous la main, pour suppléer aux absences, de ces faiseurs de mots historiques, comme il en était sous l'ancien régime, des Rougemont, des Montrond et divers, qui travaillaient à façon pour donner de l'esprit à nos rois. On le sait, en effet : il n'est pas un de nos porte-couronne, qui n'ait, en quelque circonstance mémorable, prononcé sa phrase héroïque, généreuse, éloquente, spirituelle, fût-ce un Louis XIII, un Louis XV ou un Louis XVI, lesquels ne savaient ni parler ni répondre (2). Leurs
prpférait justement Napoléon III. Lemperenr écoutait, sans intervenir, et Ton remarqua qu'il s'était gardé de médire, même de ceux qu'il n'aimait pas du tout. Mais Alceste-Mériméeavaitterminé sa tirade. Alors, le maître da Château lui donna cette courte leçon : " Monsieur Mérimée, j'ai plus d'esprit que vous, parce que je suis bon. " Témoin de la scène, Ai-sène Houssaye n'en voulut pas perdre le profit et la tourna en sonnet, dans les vers que voici :
Il eut beaucoup d'esprit, Alceste-.Mériniée ; Ln soir nuil voulait plaire à Napoléon trois, H flagella les dieux, les hommes et les rois Avec une malice un peu trop imprimée.
Il frappait tout le monde : aussi, quels désarrois! Pas un homme vivant qui ne fût un pygmée; Et comme il s'enivTait de sa gloire en fumée i>endanl qu'il attachait ses amis à la croix!
Napoléon lui-même eut sa part de supplice, Il lui fallut gaimeut boire à l'amer calice El se laisser marquer en noir par ce charbon.
L'empereur, souriant, ne daignait contredire.
A la tin, il ne put s'empêcher de lui dire :
J'ai plus d'esprit que vous parce que je suis hou.
il) « L'Empire, c'est la paix... Que les bons se i-assurent et que les méchants tremblent! etc. »
2) Louis XI V lui-même, auquel on prêta tant de mérites, parlait rarement d'abondance et se trouvait, en dépit de son port majestueux, fort
400 IIKVI-: i)*i:.Mi>i;i', F,i it
(lits reluisent d'un immortel éclat; le revers de la médaille c'est que les plus fins de leurs sujets les avaient pensés pour eux. Si Napoléon III utilisa largement dans ses œuvres écrites bien des collaborations discrètes, il se passa, quant aux mots à dire, du concours de ces spécialistes, spirituels souITleurs de princes. Use contentait de sa nature d'esprit, trop flegmatique et trop concentrée pour se détailler en monnaie brillante. La raison de cet homme, tout de froideur et de réserve, n'avait pas le privilège de jaillir, à l'extérieur, par étincelles.
Sur ce point-là, comme sur beaucoup d'autres, il était resté fort en arrière de son glorieux modèle, quant aux qualités d'éclat et de prime saut.
lîonaparte étonnait en toutes choses par la parole ou dans l'action. Son langage animé, brillant, aussitôt lui permettait de sortir des formes impératives pour accéder aux expansions plus familières de l'entretien. Dès qu'il se sentait vraiment compris, dès qu'une attention intelligente, soutenue, de la part de ses auditeurs, le poussait à développer sa j^ensée sur le sujet dont elle s'était emparée, à l'improvisle, il pouvait la trans[)ortcr en des régions fort élevées et s'y maintenir longuement. Il jiartail (Vuu élan soudain e.l s'étendait avec conq»laisance sur l'idée qu'il voulait défendre. S'il n'emportait pas la conviction de ceux qui lui faisaient un cercle admirateur cl muet, il leur imposait, presque toujours, une impression forte et vive. On l'écoulail avec intérêt, curiosité, plaisir.
eiiil)arrass(^, quand il lui fallait avoir do rosiirit sur place. Il .s'en tirait, «l'ordinaire, en se servant, à l'éi^aril des dilVérenles personnes qu'il daignait accueillir en particulier, de t'orniules apprises d'avance et dont l'etTel axait été plus d'une fois éprouvé.
Napoléon 111, lui, songeait.
Sa mère, dans les entretiens remarquables oîi elle s'était appliquée à façonner son caractère, l'avait tenu en garde contre l'effusion de paroles trop abondantes, qui était un des défauts de Napoléon I". Comme il aimait trop à discuter, lui rappelait-elle, on lui faisait dire tous ses secrets. « Un prince doit savoir se taire ou parler pour ne rien dire. » Il s'était imprégné de ce sage conseil, au point de tomber dans l'excès opposé : la pénurie des mots nécessaires.
Si bien averti qu'il s'efforçât de l'être par le secours des informations préalables, il était exposé à des surprises, en face des gens de talent, qu'il n'avait pas eu l'occasion de suivre ou d'interroger. Peu de temps avant que se décidât la campagne d'Italie, il avait accordé, suivant l'usage, une audience pour la présentation d'un nouvel académicien : Victor de Laprade. Le secrétaire perpétuel Villemain devait lui amener l'heureux poète, encadré de ses deux parrains, Flourens, directeur, et Legouvé, chancelier de la compagnie. Cette audience avait été fixée à onze heures du matin. Les quatre « habits verts » étaient partis ensemble dans le grand carrosse académique. Ils arrivèrent, comme il convenait, un peu d'avance. L'officier de service les pria d'attendre. Sa Majesté ne tarderait pas à les recevoir. Plus d'une heure se passa. Villemain, qui avait la haine de l'Empire, Villemain, qui, derrière sa porte, n'avait pas de traits assez aigus contre le nouveau César et la nouvelle Cour, allait, par le salon, à grands pas précipités. L'empereur
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n'arrivait toujours point. Supporterait-on davantage cette impolitesse gratuite envers l'un des grands corps de l'État? 11 voulait, à toute force, qu'on se retirAt. Le conciliant Legouvé et l'astucieux Flourens, qui avait une requête à placer en même temps qu'un compliment à débiter, avaient beaucoup de peine à le ramener au calme. Enfin, les poi-tes s'ouvrirent et Napoléon apparut avec son sourire vague et distrait. 11 paraissait un peu gêné. Évidemment sa pensée n'était pas là. Il ne trouva rien à dire en abordant ces gens d'esprit. Les révérences des quatre visiteurs ne suffisaient pas à combler le vide silencieux, qui se prolongeait. Flourens le rompit, en ces termes : « J'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté notre nouveau confrère. » Et il le nomma : « M. de Laprade? » L'empereur paraissait chercher. Sans doute, il ne savait rien de précis des Poèmes l'Jvamiéliques. Il ajouta : « Ah! très bien. » Puis, se tournant vers le poète, de son air le plus gracieux, lui demanda : ^< Quand prononcez-vous votre discours, Monsieur? » Or, Laprade l'avait en main, sa harangue académique, et il venaitjustement afin de lui en remettre rhommage. Fort troublé, il ne répondait rien. Ses illustres compagnons, comme lui, baissaient la tête. Alors, Villemain, de s'incliner et de glisser doucereusement, avec une intention (Firoiiie sensible sous le respect de la formule : « \o\vo Majesté me permettra-t-elle de lui faire observer que M. de Laprade a été reçu, il y a huit jours, et que c'est précisément son discours que nous apjiortons à Votre Majesté? — Ah ! très bien, continua l'empereur, je le lirai. » Pour dire un dernier mot : « — Ya-t-il une autre vacance? demanda-t-il. — Celle de M. Ihifaul, Sire. — M. Brifaul, c'était un homme
(le talent, n'est-ce pas? ( I ) — Psous avons tous du talent, Sire, » répliqua ce terrible Villemain. La conversation ne (Jura guère. Flourens se hâta d'insinuer son compliment et sa requête, entendus sans être écoutés; et l'empereur se hâta de congédier les visiteurs en remplaçant les paroles, qu'il n'avait pas été en sa disposition de dire, par un salut plein de bienveillance et de bonne grâce. Certainement, il n'avait été avec eux qu'en présence de corps effective, mais non d'esprit. Distraction bien légitime en la circonstance, si l'on pensait qu'il sortait d'un long entretien avecCavour, — la grave conférence d'où sortit la guerre contre l'Autriche. Villemain pouvait, à son aise, persifler. Legouvé, dont Tâme était plus indulgente, trouva, quand il eut connaissance des faits, que Napoléon avait eu le droit d'être inexact et distrait, fût-ce avec des académiciens.
Sans doute il mettait du bon vouloir à ne pas gêner la parole de ses interlocuteurs. 11 avait le silence peu expressif et, néanmoins, encourageant. Il répondait, à l'occasion, s'exprimait bien et, quelquefois, avec un abandon vrai ou simulé; mais, comme en faisait la remarque, au sortir d'une entrevue, l'ambassadeur d'Autriche Hiibner, il n'entrait jamais dans les arguments qu'on lui présentait. Il ne possédait pas l'art de discuter et ne s'y pliait point, de sorte qu'il fallait renoncer à le tirer d'une opinion toute faite. Et comme il était, au moins.
(1) Après d'assez vives campagnes dramatiques, marquées par une victoire et deux défaites, Charles Brilaut alla chcrclKM- le repos, à l'Institut, se désintéressa de la ^'loire et du public et ne voulut plus être qu'un homme du monde. Vif, enjoué, sémillant, semant partout les compliments llalteurs, les anecdotes amusantes, a la fine épigramme, les ingénieuses mallc<s », il l'ut, pendant un moment, le roi des salons aristocratiques, malgré la siinplicilé ilf son origine.
404 nKVF. D EMPEREUR
difficile de lire sur le masque impénélrable, qu'il s'était façonné, l'impression qu'on avait pu produire, on se retirait de la conversation avec l'idée qu'on n'avait pas été compris ou qu'il n'avait pas voulu vous comprendre. Lorsqu'il prétait l'oreille pendant une audience, l'air il'intérét de sa physionomie permettait de supix)ser qu'il accordait autant d'attention à la chose que de bienveillance à la i^ersonne. Le maréchal Bugeaud aimait à rappeler sur ce sujet un trait qui lui fut propre. Deux souverains, dans sa vie, l'avaient fait demander pour l'interroger sur les aiïaires de l'Algérie. Avec le monarque constitutionnel, avec Louis-Philippe, l'entrevue — je ne dis pas l'entretien — fut de longue durée. Le roi queslioimait et répondait, tour à tour; il parlait seul, ce qui ne l'empêcha point de dire, en manière de conclusion : « Je vous remercie de tout ce que vous m'avez appris de notre grande colonie africaine. » Avec l'empereur ce fut P)Ufïeaud. qui eut à s'expli(iuer. 11 le fit très en détail. L'ancien gouverneur s'était laissé emporter par son sujet. Ce fut lui, cette fois, qui s'arrêta, la gorge sèche. Napoléon l'avait écouté jusqu'au bout, sans l'interrompre. Ktait-ce, de sa part, etlbrt de palienceou d'attention soutenue? On n'en était jamais sur, avec cet homme énigmalique. (pii laissait causer les gens et n'en faisait toujours qu'à sa tête. 11 en était resté aux attitudes d'exaltation concentrée, qui était le fond de sa nature morale, et «lont il sut habilement se servir, sinon comme souverain, du moins comme prétendant à le devenir. Il lui était plus agréable d'écrire que de causer si ce n'était p(^int avec des femmes ou à propos des attraits féminins, auxquels nous avons assez vu qu'il était fort sensible. Car, c'était une de ses originalités.
Très renfermé sur des questions, qui auraient comporté l'examen, à plusieurs, il ne devenait expansifque sur des sujets qui eussent, au contraire, réclamé le secret et la réserve. En cela encore, il s'était mis à l'école de son oncle qui, pour une aventure de galanterie brusquée, comme il en eut quelques-unes à travers ses courses conquérantes, s'en faisait un point d'amour-propre et en livrait la confidence avec satisfaction.
Ainsi que nous avons eu lieu de le constater, maintes fois, Napoléon HT aima, comme un auteur de métier, à faire gémir la presse. Celte application de son esprit à des fragments de toute sorte ou à des travaux de haute culture élaborés en grande partie, pendant les années de propagande bonapartiste, hors de France, ou de solitude contrainte entre les murs du château-fort de Ham, lui permit d'échafauder un nombre respectable de volumes, sinon d'oeuvres méritant de survivre aux raisons, qui les firent écrire. Sans trop de rigueur on pourrait avancer qu'il eut la plume un peu lourde pour traduire ses postulations et ses rêves, et l'encre un peu trouble pour éclaircir les lignes de sa politique.
A part ses considérations militaires ou économiques, les inspirations du cœur, de la raison émue, de la conscience humaine et nationale, du patriotisme, de tous les sentiments en général, propres à mettre en mouvement les ressorts de l'àme ou les procédés de la rhétorique, revenaient, fréquentes, dans ses livres et ses discours. Il s'en était formé une habitude oratoire, creuse à dessein, et d'un utile secours aux chefs de parti. Suivant de près les conseils de sa mère sur la meilleure façon de tirer profit du vague des images et de l'enluminure (les métaphores, de l'éclat et de la sonorité des grands
iOG RKVE D EMPEREUR
mots, il dépensa un réel savoir-faire pour envelopper d'une obscurité calculée les vues d'une adroite politique, pour se créer un langage miroitant, où chacun fût à même de découvrir l'aspect ou la couleur qui lui plaisait d'y voir. C'était l'art des princes (1), qu'elle lui avait enseigné; il s'en servit habilement, dans ses Idées napoléoniennes, dans ses proclamations à la foule et ses appels de ralliement à tous les partis. Mais avec le meilleur souci de justice on ne saurait dire qu'il eût jamais révélé ces qualités supérieures du style, le fruit d'une longue étude, qui prêtent aux choses un agrément, un lustre, qu'elles ne sauraient tirer d'elles-mêmes et communiquent à tout la force, la vie, la durée. Il y visait, cependant, sinon comme orateur, du moins comme historien. Il eut, de ce côté-là, des appétits de gloire. Animé du souvenir et de l'exemple de son oncle, soucieux de le suivre, aussi, sur les chemins de l'Institut, il pensait en justifier par des mérites acquis tout autrement que comme souverain et prolecteur des Arts.
Pendant un moment de son règne, on s'aperçut qu'il ne montait plus à cheval, qu'il ni'gligeail les exercices
(Il " Il v a «Il ail des primes, cl vous l'apprendroz. |)onr faire miroiter les phrases do manière que, par un pluiioméne d'optique, elles fassent voir aux peuples tout ce qui leur plail. On arrive à seeomposerun langage, qui a la di\ersilé d'aspect dr la robe du caméléon, ou, si vous vous le rappelez, de cet c habit d'arlequin », que Florian nous montre dans une jolie fable. Chacun, selon son pri'juijé, v aperçoit la couleur qui le flatte. » (\Ai reine Uortense, Lcltrc à srs fils.)
I.e gros de la nation est court d'idc^cs, facile à émouvoir, facile à calmer aisément enthousiaste pour les hommes qui tiennent le pouvoir, pourvu «pi'ilsrassurentlesintér^^tset tous les moyens de régnersont bons.suHîsants, légitimes, pourvu qu'on maintienne Tordre matériellement. » /»/., ihirL) Muchia\el ne raisonnait pas autrement, lorsqu'il ttablissaiten une phrase plus ornée que tous les moyens, même criminels, sont louables, quand ils réussissent ou. du moins, répondent h la légitimité du but.
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salubres à sa santé, qu'il oubliait les affaires et laissait flotter les rênes de son autorité, ^'a])oléon n'était plus qu'à son histoire de César. Lorsque le bureau de l'Académie vint lui annoncer la réception d'Octave Feuillet, très en grâce à la cour des Tuileries. Napoléon avait dit aux délégués de la noble compagnie : « Je travaille à à me rendre digne de vous. » Il songea sérieusement à faire acte de candidat. C'était pour s'asseoir au fauteuil du duc Pasquier. 11 se voyait élu sans opposition d'aucune voix, solennellement reçu, et lisant, dans la docte enceinte, un discours, où il aurait eu l'intention de passer en revue les neuf gouvernements servis par le chancelier-duc. Mais il avait, pendant trop de nuits, sans doute, consulté son chevet, et l'occasion passa.
L'intelligence de Napoléon III, qu'on la cherchât dans ses paroles ou dans ses œuvres, n'était de premier ordre ni par l'élévation ni par l'étendue. Non plus ne jouissait-elle de la souplesse et de la diversité; car, l'obstination, qui était le fond de sa nature, en restreignait les élans et la portée.
Celui ([ui est apte à la compn'hension large des sentiments humains ne procède pas, dans ses actes ou dans ses jugements, d'une raison fixe, arrêtée, solitaire. Il accueille des contraires, il discute sa pensée, et par là même a des hésitations logiques inconnues des cerveaux tenaces.
L'homme entreprenant, qui se mure dans une idée unique et se refuse à en jamais sortir, n'a pas le souci des supériorités idéales. Il ne considère toutes choses
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que dans un prisme. Il ne voit que d'après ses yeux. Il ne s'enivre que de son vin. Cependant il peut y puiser un ressort extraordinaire pour aller jusqu'au but de sa convoitise. C'est le jeu de l'avenir. Tout dépendra de l'orientation des circonstances, qui le mèneront vers le succès ou à la débâcle de ses ambitions. Que le temps et les événements prêtent à son ellort, comme il en fut pour Napoléon III, une aide miraculeuse (I), et l'opinion des autres l'applaudira d'y avoir obstinément et exclusivement persévéré. Que le contraire se produise dans l'évolution des faits : on dira de lui, comme on l'eût dit du « neveu de l'oncle », sans le secours étonnant des révolutions, que son entêtement chimérique le condamnait, d'avance, à ne point réussir.
Louis-Napoléon aurait pu ne pas franchir le cercle étroit de l'aventure. La fortune capricieuse travailla pour lui. Il fut remarqué, dès qu'il parut, avant qu'on eût eu la faculté de savoir s'il était remarquable. Et l'enchaînement des hasards propices, cultivés avec adresse, fut tel en sa faveur que la suite en forma Tune des destinées historiques les plus déconcertantes qui Daruroiit dans le monde.
Admiration sincère, calcul adroit, habitude ou manie, il voulut non seulement refaire l'iruvre interrompue de son oncle, mais l'imiter en toute chose, sur chaque point exemplaire ou douteux. Lui ressembler du moins loin qu'il lui serait jiossible, recommencer dans un
(1) « Il s'est cm rinstrument de la Providence. \\ ne lui que celui du haMrd. ■> (George Sand.)
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rayon moins large les gestes de sa vie : il apporta à ce pastichage méthodique sa constante application. Il n'avait de commun, au physique, avec l'empereur que la petitesse de sa taille, et des mouvements appris, des attitudes copiées, avec plus de calme dans la tenue et de bienveillance apparente. Mais il ambitionna de doubler son effigie politique et morale. A chacune de ses démonstrations d'importance on le devinait les yeux fixés sur le modèle.
Malgré que sa générosité naturelle repoussât les visions de la guerre et qu'il fût très humainement sensible à l'impression du sang versé, il aspirait à la réputation militaire. Il avait fait ses classes assidûment à l'école des grands stratèges, entrepris de longs travaux sur le perfectionnement des armes à feu, sur le passé et l'avenir de l'artillerie, acquis une science de doctrine indéniable, entrevu même des découvertes et des améliorations dans cette arme spéciale, l'élément prédominant des batailles modernes. Aux Tuileries, son bureau était continuellement couvert de livres militaires de toute sorte. Son œuvre globale est émaillée de nombreuses considérations sur les mouvements de troupes et les dispositions essentielles de la tactique pour marcher, combattre et se garder. De larges desseins réalisables par la supériorité des moyens armés hantèrent son imagination, qu'il entreprit, à plusieurs reprises de convertir en des faits éclatants. Il faut de la variété dans la gloire. Étant empereur des Français, et quoique tenant de Louis son père une sincère aversion contre les inutiles carnages, il devait faire la guerre, entre temps, par destination. Sans cause formelle d'inimitié, sans aucun intérêt propre à défendre, successive-
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nient il allaqua lu Hussie et TAulriehe et, par les victoires de ses généraux, leur imposa sa loi pour des résultats diversement contestables. Ces victoires, il eût souhaité fortement qu'elles fussent le prix de son action personnelle, soit qu'il les eût affirmées sur le terrain des combats, soit qu'il les eût mises en valeur par une direction éloii^née, mais sûre et savante, des opérations militaires. Pendant la campagne de Grimée, Pélissier, le seul grand général après Bugeaud qu'on eût vu depuis l'Empire, eut à lutter, pied à pied, contre l'intervention directe de Napoléon lil, qui, de son cabinet des Tuileries, expédiait des ordres et des contreordres, paralysait l'unité du commandement, s'irritait cependant, qu'un chef, à bon droit convaincu de la supériorité de son propre coup dd'il, ne lui préférât pas les idées et les plans qu'il lui faisait tenir à l'extrémité d'un fil télégraphique; et, enfin, ne réussissait qu'à augmenter le désordre et les dillicultés (1).
Véritablement Napoléon 111 n'inspira jamais une confiance bien sérieuse en ses aptitudes de chef d'armée. Tandis que les troupes franco-anglaises, en 18oo, poursuivaient les opérations de l'interminable siège de Sébastopol et payaient de tant de sacrifices chaque pas qui les rap[>rochait de leur but, Napoléon avait manifesté un désir très positif de se rendre en Crimée. Noiontiers s'imaginait-il qu'il lui aurait sufl] de concentrer entre ses mains l'unité du commandement, pour en liuir d'un coup. Chacun s"elTorç<iif (\o l'en «lissuadcr. sous dilliTiMils |Hvtextrs et pour des motifs
(1) V. dans //(.s/onVi, 5jiiii\ 1002, la belle éludo du lioulenaïU-i'olonel lloussel sur le inan«chal l'élissier. duc «le MalakulT.
spécieux, qui tenaient lieu de la vraie raison. Le gouvernement britannique, qu'il avait fait pressentir sur ce point, n'était pas disposé davantage à i'aftérmir dans son dessein. L'ambassadeur de France à Londres, Persigny ne s'était pas gêné de dire nettement au ministre andais Malmesburv, lors de la visite de ses souverains à la reine Victoria :
« Il .faut, à tout prix, empêcher l'empereur d'aller en Crimée; il le faut, dùt-on faire la paix pour cela: car, s'il y va, l'armée est perdue; et il y aura une révolution. »
Pendant la campagne d'Italie, son état-major le voyait continuellement penché sur ses cartes, ne les quittant que pour donner des ordres, envoyer des aides de camp à la recherche de ses généraux et s'y replongeant, de nouveau, le pli soucieux au front. A sa voix, sans cesse, des officiers sautaient en selle, galopaient dans toutes les directions, disparaissaient dans la poussière. Cependant, des doutes subsistaient, autour de lui, malgré <«t appareil d'études et de mouvement. Il savait concevoir un plan, à distance; il était inhabile et indécis, sur le champ de bataille. On n'en eut que trop visiblement l'impression, dans le grand désarroi de Magenta, lorsqu'il se montra si étonné de l'attaque des troupes autrichiennes, si incertain, en même temps, de la direction des siennes et si anxieux de la réponse; et que, plusieurs fois, dans la journée, à dix lieues de l'ennemi, il demandait : Où est Canrohert? Que fait Mac-Mahon? Où se bat-on ? (i)
i 1 1 A propos de ces deux maréchaux, le premier, Canrobert, déclarait, en 1870, à Wilhemshôhe, parlant à des officiers allemands, que Napoléon était un homme très bon, calme devant le danger, mais dénué de talent