RÉ VF. HT VIF
La nuit mît fin au festin.
Qui pourrait dire tous ces vins exquis, ces mets délicats? Qui pourrait expliquer à nos cuisinières d'aujourd'hui les plats variés qui défilaient sur cette table? À coup sûr, aucun cuisinier ne saurait nous préparer ces rares bouillons, et ces rôtis délicieux... et qui sait même, si nous les ■ trouverions à notre goût?...
Alors les cartes et les pipes n'étaient pas encore inventées. Symboles de l'ennui, et qui remplacent tout autre amusement dans notre joli monde moderne. Lorsqu'aujourd'hui on a tellement empli une chambre de fumée, qu'on n'arrive plus à distinguer son voisin, et qu’on a tripoté des cartes toute une nuit, on est persuadé qu’on s'est amusé comme un roi... sans toutefois avoir d’aucune
façon fatigué son intelligence.
REV y. F T Y I F
Dans ccs temps, les hommes, s'ils Voulaient s’amuser, devaient avoir du cœur dans la poitrine et de l'esprit dans la tête.
Maintenant, il suffit d’avoir une bourse et une tabatière bien remplies.
Quand autrefois,on disait: « Allons jouer » cela voulait dire: plaisanter, se taquiner, s’embrasser même...
maïs aujourd'hui quand on dit:
« Viens jouer » cela signifie bien simplement : « Allons nous prendre mutuellement le plus d’argent possible ».
Mes jolies lèse tri. n'ont pas besoin de baisser les yeux et de rougir parce qu'on parle de baisers.
Un cœur droit et honnête demandait le baiser, et la vierge l'agréait.
C'est lorsque le baiser n’était pas encore tarifé qu'il avait de la valeur, tandis que maintenant, que son prix
hausse à chaque instant, sa valeur diminue de jour en jour.
Ht les vieilles danses! On pouvait plutôt leur donner le nom de jeux avec accompagnement de nm-ique.
I.es danses sublimes qui font aujourd'hui la gloire de la musique hongroise, ces danses si dangereuses, que ceux qui se trouvent près des danseurs risquent d'avoir les yeux crevés et les dents cassées, n'existaient pas.
On n'avait pas encore inventé le brillant Czardas, qui de nos jours fait gesticuler les Hongrois comme s’ils voulaient baiser leurs talons et battre l’air de leurs mains pour attraper la sagesse au vol... non, on n'avait pas encore inventé cette danse-là.
Les jeunes gens se formèrent en demi-cercle, la main crânement appuyée sur la hanche, ils se mirent à
danser le vieux « Toborso » eo frappant la mesure avec leurs éperons.
Ab î le proverbe d'alors avait raison !
« La danse hongroise seule peut être
comparée à la danse du roi David ».
Lorsque le « Toborso » fut fini, les jeunes gens déposèrent leurs épées et commencèrent la danse d^ torches.
Deux d’entre eux prirent des torches de cire : les torches posées sur de petits plats d argent pour ne pas tacher de gouttes de cire les riches habits, les deux jeunes gens se donnèrent la main et traversèrent en dansant la longue salle.
Arrivés devant les jeunes filles et les dames, ils choisirent chacun une danseuse dans cette gerbe de fleurs* femmes.
Avec leurs danseuses, Us firent le tour de la salle. Puis, saluant jusqu'à terre, ils tendirent les torches à leurs
dames qui, à leur tour, choisirent un danseur dans l'armée des jeunes gens, et firent une fois le tour de la salle. Et la danse continua jusqu'à ce que tous les hommes et toutes les femmes eussent dansé.
Ensuite on se mit sur deux rangs, par paires. Le premier couple fit en dansant le tour des deux colonnes et, revenu à sa place, le danseur lâcha la main de sa danseuse et lui cria :
« Sauve-toi, petite souris ». La danse des souris commença.
La jeune fille d‘un côté, le jeune homme de l’autre, se faufilaient au travers des colonnes avec des souplesses de couleuvres. Le jeune homme devait attraper la main de la jeune fille. Si la danseuse était agite, elle pouvait longuement fatiguer son céladon, car il n’était pas permis de prendre la main de force, et il était facile
à la jeune fille de s’échapper une fois prise, sans donner sa main.
Ht lorsqu'on avait enfin réussi à s’emparer de la petite main, un baiser était la récompense de toute peine.
Ilonka ouvrit le bal avec le jeune Paul BelJi. Elle était si belle et si gracieuse, que les invités ne se lassaient pas Je l’admirer. Le fiancé rayonnait de bonheur. Ce fut au tour de Barczay de danser. Il regarda autour de lui, chercha parmi les danseuses, et presque sans s’en rendre compte, il trouva celle qu'il désirait, alla droit à elle, et la mena au milieu de la salle.
C'était Erzsi, cette pâle et tremblante jeune fill jènée. Lorsque
Barczay lui adressa la parole, elle tressaillit effrayée. Tous étaient sur* pris de sa pâleur. Erzsi avait la renommée d'être la danseuse la plus
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roupie, la plus vive, la plus agile.
Jeunes et vieux admiraient sa grâce et sa légèreté.
Mon 1 Heu ! quelle devint donc maladroite, la pauvre fille, elle trébucha, oublia tous les pas, se trompa de place, fit tout de travers, et enfin se laissa attraper à la première rencontre.
< Je te tiens ! » cria le jeune homme, . rant Krasl contre son cœur. Mais lorsqu'il voulut lui prendre le baiser, récompense de sa peine, la jeune fille, comme revenant à elle, étendit les bras vers Barczav, se raidissant pour lui échapper, et le jeune homme vit une telle angoisse dans ses yeux, qu'il déposa seulement un timide baiser sur les cheveux d’or de sa bellesœur .
Les invités ne comprirent rien à cet étrange procédé. Une nouvelle
So R Ê V K B T V I E
paire se mit à danser. Le fiancé retourna près d'Ilonka et personne ne remarqua la fuite d’Erzsî.
Une heure après, Ilonka s’aperçut de l'absence de sa sœur et se mit à sa recherche. Elle parcourut vainement toutes les salles. Enfin sa nourrice lui apprit qu’Erzsi s'était évanouie et qu’elle reposait maintenant.
« Que peut-elle avoir? » se demand ut Ilonka. et die suivit la vieille
femme auprès de sa sœur.
La fiancée seule avait permission de s’éloigner de la fête. Le fiancé devait demeurer près de ses invités jusqu'à l'aurore. La fiancée pouvait * se retirer à minuit, pour se reposer, et rêver encore une dernière fois de sa vie de jeune fille, qui allait finir pour toujours.
Ilonka ouvrit la porte de la chambre où les couchettes virginales des
K H VF ET VIF
Si
jeunes filles se trouvaient Tune à côté de l'autre.
Erzsi dormait, mais d’un sommeil extrêmement agité. Ses beaux bras Soutenaient sa tête. La poitrine se soulevait lourdement, la bouche entrouverte laissait échapper des paroles de rêve, incompréhensibles. Elle souffrait, elle voulait parler, taire un mouvement, mais n’y parvenait pas.
Enfin elle tourna la tête, ouvrit les yeux, et fondit en larmes.
Ilonka se pencha sur sa soeur et lui demanda toute émue :
« Qu'as-tu, sœurette chérie? »
« Laisse-moi, je t en prie, >» murmura la jeune fille, et se rendormant elle soupira encore : « laisse-moi au moins rêver de lui, » puis son rêve reprit, mais maintenant elle souriait ; sa figure s'éclaira et elle tendit les bras vers celui à qui elle souriait.
Ri: VE ET VIF.
Une pensée traversa l'esprit d’Ilonka. La lumière se faisait en elle et l'éblouissait de sa clarté. Elle resta longtemps près de sa sœur endormie, puis lentement elle ôta sa robe de noce et la mit sur le lit d’Erzsi.
La blanche lueur de la lune pénétrait dans la chambre. Ilonka s'approcha de la fenêtre, l’ouvrit et regarda devant elle au loin, là*bftS, vers les cimes argentées des glaciers.
La fête s’éteignait. Encore un cri joyeux, un son de trompette, puis te silence reprenait, et seul, le Szamos, qui coulait doucement sous la fenêtre, caressait de sa plainte la jeune hile.
L'eau venait mourir au pied des murs du château, et le fleuve coulait si doucement que son murmure semblait une chanson de la nature. La lune en mille paillettes se reflétait
RÊVE ET VIE Sj
dans l'eau, et la brise jouait dans les cheveux de la jeune fille.
Pauvre Ilonka ! Comme le monde lui apparaissait vide maintenant, et combien de tristesses elle voyait dans l'avenir! Être la femme d'un homme qu’Erzsi aime, et dont elle est aimée.
Voir la fraîche enfant pâlir, s’étioler, sans plus jamais l'espoir d’un bonheur, lui voler ce bonheur... et pour n’en même pas être heureuse.
Et, tout au fond de son cœur, Ilonka découvre que ce Barczay qu'elle va prendre à En&î, elle ne l'aime pas ne l’a jamais aimé... elle regarde sa sœur toujours endormie.
Erzsi continue son rêve, maintenant tout d’amour et de joie, et de caressantes paroles sont sur ses lèvres.
En bas le Szamos murmurait doucement, tout doucement dans la nuit, et son murmure disait :
« Viens, viens... »
De loin, de bien loin, le son d une ftûte vint frapper au cœur d’ilonka, et chaque note du chant pénétrait en elle profondément. *
l 7 .lie retenait son haleine pour mieux entendre, écoutait la douce musique, les yeux fixés dans l’infini.
La chanson s’égrenait toujours plus triste, et toujours plus triste aussi le cœur qui l'écoutait!... et l'eau bleue du fleuve soupirait sa plainte, et la jeune fille à la fenêtre se penchait toujours plus et plus.
U ne chute ! l’eau bouillonne !
Erzsi se réveille et regarde autour d’elle. Une crainte de se voir seuk la prend et chasse le bienfaisant rêve qui la berçait.
Au matin, la fiancée ne parut pas.
Le père, le fiancé et la sœur cherchèrent Ilonka dans toutes les salles.
dans toutes les chambres, mais en vain. La vieille bonne raconta que, très tard dans la nuit, Ilonka était venue dans la chambre des jeunes filles, et on trouva en effet le costume de la mariée sur son lit.
« 1 Lest horrible, » cria tout d’un coup Erzsi, allant vers la fenêtre ouverte.
A la fenêtre pendait un morceau de fine toile... et au bas du château l’eau coulait profonde et très rapide.
Qu’était devenue la jeune mariée?
Personne jamais ne le sut. On la chercha partout, sur terre d'abord, puis on se mit à fouiller le fleuve, mais, là encore, on ne trouva rien.
Ah ! si l’on avait seulement pu découvrir le corps : quel soulagement pour ceux qui la pleuraient !
Six semaines après, on signala un cadavre de femme près de Szamos- Uvar. Petki accourut, mais à peine pouvait-on distinguer une forme humaine dans ce corps que l’eau avait abîmé pendant tant de jours.
I kas Petki versa d’abondantes larmes et fit enterrer le cadavre en grande pompe.
L’église fut toute tendue de drap noir, les étudiants de Nagy-Engyed vinrent chanter des choeurs, le doyen du clergé prononça une oraison funèbre qui Jura presque deux heures, t >n mit un crêpe au chapeau de chaque invité, et douze vierges, habillées de blanc, les cheveiix épars sur les épaules, portaient le cercueil. Kn tête du cortège une jeune fille tenait un coussin de velours blanc sur lequel était posé une couronne de romarin. Sur le cercueil >n