CHAPITRE V
Continuation du même sujet.
30, On peut faire, dans tous les Étals policés, une première division entre les citoyens qui n’ont jamais enfreint les lois sociales, et les coupables qui se font un jeu de leur violation,
31. On peut faire encore une seconde division entre ceux qui sont en partie satisfaits de ce qu’ils doivent à leur travail, à leur industrie, à leur sage économie, à leur capacité ou à l'héritage de leurs aïeux, et ceux qui, n’étant pas satisfaits de ce qu ils possèdent, et qui se refusant à l’emploi des moyens licites, propres à améliorer leur condition, passent tout à la fois de la justice à l’in-
justice, et du mécontentement a la violence.
32. Les uns, jaloux de conserver ce qu'ils ont, font des vœux pour la paix publique;
Les autres , certains de ne pouvoir acquérir qu'au milieu des bouleversemens, appellent de tous leurs efforts une affreuse anarchie.
33. Ainsi les prolétaires, les ambitieux, les demi-savans, les orgueilleux, les prodigues, les avares, les effrontés et les intrigans n'ont point de repos qu’ils ne soient arrivés au but qu'ils veulent atteindre, c’est-à-dire à la fortune et aux honneurs.
34- Alors commencent les plaintes amères. Des agens se répandent dans la société, et y excitent les passions , en couvrant leurs desseins du voile du bien public.
« Ces brigues, enseigne judicieusement le chevalier Temple, sont commencées par de malhonnêtes gens qui en trompent de simples, par des personnes remplies d’artifice et d adresse qui aveuglent les gens crédules et bien intention^ nés, qui les suivent facilement et qui se laissent séduire, pendant que les premiers tendent des pièges,, et poursuivent des avantages dont les autres nç partagent que le labeur et le danger, et dont ils prétendent seuls tirer tout le profit. »
35. Bientôt les fougueux se montrent; ils allument des étincelles qui tombent par hasard , ou
qu'ils jettent clans des lieux combustibles, lis cherchent les traces des malversations, s’il en existe, et ils les supposent, s’il n’en existe pas. Ils critiquent d’abord la conduite des ministres, et calomnient ensuite les intentions du chef de l'Etat; tantôt ils attaquent le texte des lois, tantôt ils attaquent leur institution meme.
36. Quelques-uns font passer des craintes pour des dangers réels, des malheurs pour des fautes, Ct des apparences pour des réalités.
Ceux-ci attaquent ouvertement la légitimité dans sa source la plus pure.
Ceux-là s’arment en secret, et se préparent à soutenir les séditieux.
On conçoit qu’une telle disposition dans les esprits partage la société en deux factions bien distinctes. Le feu des discordes civiles s’allume, on l’enflamme de part et d’autre; le bien public est méconnu : le mérite n'a plus aucun titre à l’estime, les emplois sont donnés aux hommes du parti dominant , et pour être préféré, il suffit d etre opiniâtre et furieux.
37. Dans ce moment funeste, les hommes paisibles, les hommes sages et vertueux s’éloignent d’un théâtre ensanglanté, et vont cacher leur vie pour se soustraire aux poignards des assassins. Cependant le peuple n’a pu rester spectateur indifférent de la lutte ; il s’est levé , il est devenu
l’instrument aveugle des vengeances : ses mains criminelles ont porté la dévastation au milieu des cités. Égaré par ses conducteurs perfides , il a déchiré le sein de la patrie : il s’est abandonné à toutes les fureurs ; il a renversé le trône de ses rois ; il a brisé le sceptre tutélaire qui fit long-temps sa gloire et son bonheur; il a foulé à ses pieds l’autel de son Dieu, égorgé les ministres de sa croyance.
38. Eh! quelle est la source de tant de maux? qui pourra nommer les véritables coupables ? L’histoire est là pour accuser les Wi-
VELEUKS.