PREMIÈRE ESQUISSE
qg. Dans la nuit du 1 2 au i3 juillet, quarantetrois hommes de peine, que depuis ('Assemblée nationale désigna sous le nom de brigands, et qui n'étaieut en effet que les vils agens des ennemis du trône et de la patrie, délibérèrent à Paris sur la série des crimes que le jour suivant devait éclairer.
1 00. Les uns voulaient commencer par le sac du prieuré Saint-Martin, les autres par l'incendie des Récollets, mais une voix forte qui s’éleva du sein de rassemblée, fixa toutes les irrésolutions en demandant la priorité pour la maison de Saint-Lazare. On nomma les chefs} chacun prêta serment entre leurs mains ; on les honora d'une décoration visible composée d’un ruban verdet
noir flottant à leur chapeau. Ainsi disposée, la horde se mit en marche et arriva, en poussant des cris affreux, devant les portes de Saint-Lazare.
101. Le signal est donné : tout cède à la fureur des haches meurtrières ; lesportes s’enfoncent ; les murs s’écroulent, et déjà l’asile de la paix recèle les incendiaires. Du pain ! du pain ! s’écriaient-ils, en parcourant les cellules et en revêtant les robes des religieux ; à ces cris, le procureur de la maison fait dresser des tables, qui fureut aussitôt couvertes de pain , de viandes et de vin. La faim de ces barbares était à peiue assouvie, qu’ils demandèrent des armes et de l’argent : une faible somme leur fut accordée, et leur mécontentement parut à son comble. Six heures sonnaient à peine, que l’attroupement se grossit d’une immensité de peuple : alors commença l’attaque générale. Pendant que les chefs parcouraient les appartenons les plus riches, la bibliothèque, le secrétariat-général et le cabinet du supérieur, des hommes déguisés en femmes brisaient les reliques, enfonçaient le coffre-fort , et faisaient retentir le bruit des haches , des marteaux et des maillets au milieu des cris, des imprécations et des hurlemens. Tout à coup , on parle de pénétrer dans la chapelle de l’infirmerie : chacun s’y précipite; l’un des chefs revêtu de l’étole et du
rochet pastoral , prend dans ses mains sacrilèges le ciboire, il marche processionnellement suivi d'une foule de femmes et d’enfanS tenant des cierges allumés, et s'achemine vers l’église des Récollets ; c’est là que Je vase sacré fut remis à l’un des pères, qui se vit contraint de donner sa bénédiction à ces blasphémateurs de la foi.
1 02. Pendant ce temps , à Saint-Lazare , les meubles brisés des religieux furent amoncelés dans la première cour et livrés aux flammes. BudorÉf , chef principal de la horde sanguinaire, après avoir fait rendre la liberté aux aliénés, proposa le pillage' de l’église : on applaudit , on court aux portes, on les enfonce, et on entre... Où courez-vous, impies ? s’écrie d’une voix imposante un vertueux ministre des autels qui restait seul dans le sanctuaire tLe trésor! le trésor ! répond à la fois la horde furieuse et menaçante.... Calme et tranquille, le cénobite prend la parole et se fait écouter; il représente à ces furieux toute l’horreur du forfait qu’ils veulent commettre, et il était au moment de toucher leur cœur endurci, lorsque le farouche Budorff, sentant sa rage s'accroître, veut se précipiter sur l’orateur sacré.... Frappez , lui dit l’apôtre de la foi ,en lui présentant une baïonnette qui était tombée à ses pieds, et puisque vous voulez vous souiller d'un forfait impie, percez-moi le cœur avant que de toucher
à ce dépôt précieux. * A ces mots, Budorff pâlit et recula ; il n’osa tremper scs mains dans le sang d’un vieillard; mais il détermina ses complices à détruire la maison de fond en comble. Cet ordre e.sl reçu avec transport, chacun s’empresse d’obéir, des mains coupables s’arment de torches incendiaires, et un tourbdlon de flammes cL de fumée couvre bientôt toute la communauté.
ioj. Ce nouveau crime était à peine consommé que les coupables reçurent la punition qu’ils avaient si justement méritée; les uns étaient empoisonnés par les liqueurs qtiils avaient bues dans la pharmacie, les autres tombèrent ivres morts et furent engloutis dans des flots de via répandu par une brutale fureur. A cinq heures du soir l’enceinte et les environs de Saint-Lazare offraient le spectacle d'un champ de bataille où le sang ruisselait à travers lesmourans, les morte et les lambeaux humains.