SIXIÈME ESQUISSE
135. Le Roi Louis XVI, depuis deux ans, se trouvait placé dans la position la plus douloureuse : il ne possédait plus que l 'ombre de son ancienne puissance , et il se résolut à fuir ses assassins.
Après avoir désigné les officiers qui devaient le suivre, réglé Tordre de sa marche, et fixé le nombre de soldats qui devaient la protéger, il rédigea un manifeste contre des sujets rebelles, dans lequel il passa en revue tous les outrages qu'il avait reçus, en déclarant qu’il n’avait d’autre désir que de se mettre en sûreté avec sa famille.
1 36. Dans la nuit du ao au ai juin , il sortit de son palais, et il était encore à peu de distance de la capitale, que le bruit de sa fuite y fut généralement répandu.
137. Pendant que l’Assemblée expédiait des courriers sur toutes les routes, faisait visiter les
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carrières, et occuper la plate-forme de Montmartre, les Niveleurs s’abandonnaient à toute leur rage. Les images du Roi furent abattues et foulées aux pieds ; son nom et celui des princes furent effacés de toutes les enseignes, et toutes les institutions royales devinrent nationales eu un instant.
i38. Les vainqueurs de la Bastille disaient dans tous les lieux publics: « Le Roi est parti, » tant mieux ; c’est un parjure : nous nous pas- » serons bien de lui. »
13p. Pendant ces premiers mouvemens, l’intendant de la liste civile donna connaissance à l’Assemblée de la déclaration du Roi : on délibéra long-temps, et on répondit par une adresse révolutionnaire , où, tout en incriminant le Roi, on faisait pressentir au peuple que la générosité pouvait faire oublier des attentats; mais que si le despotisme tentait encore de soumettre les Français, un affreux triomphe ne lui donnerait que des ruines.
i4o. Cependant le monarque fugitif s’avancait vers les frontières, où l’attendait M. de Rouillé. Le maître de poste de Sainte-Menehould, Drouet, crut remarquer quelque ressemblance entre l’effigie du Roi imprimée sur les assignats, et la figure de l’un des voyageurs : il n’eut d’abord que des soupçons; mais ces soupçons se chan-
gèrent en certitude , lorsqu'on voulut faire monter les dragons qui étaient casernes proche de sa maison pour suivre les voitures,
i4l* Accompagné dim seul homme de peine, Drouet suit un chemin qui lui était familier, et arrive à Varénnes avant les équipages. 11 était onze heures du soir, et la nuit était des plus obscures. Descendu au Bras~(tOr , Drouet tire 4 part l'aubergiste, et lui dit : « Camarade, es-tu « bon patriote? — N’en doute pas , répond Taujï bergiste Leblanc. — Eh bien, mon ami, si cela » est, cours vite avertir tout ce que lu connais y> d'honnêtes gens; dis-leur que le Roi est en haut » de Varenues , qu’il va descendre , et qu’il faut » l'arrêter. ». Leblanc va sur-le-champ avertir JVL Sausse , procureur de la commune, tandis que Drouet et son compagnon descendent clans la ville, lis gagnent le pont, et le barricadent en plaçant en travers une grosse charrette chargée de meubles, * - -
i4a. A minuit les voitures arrivent. Les deux frères Leblanc arrêtent la première, et demandent les passeports. Deux femmes répondent que les personnes de l’autre voiture en sont munies. Les inquisiteurs s’avancent vers la seconde voiture attelée de six chevaux et suivie de trois cavaliers, en menaçant de tirer dans la voiture si elle ne s'arrête. Le procureur de la commune et
le commandant de la garde nationale interpellent les voyageurs de dire qui ils sont. La Reine montre un passeport sous le nom de la baronne de KorfE Drouet soutient qu’il n’est pas suffisant, parce qu'il n’est signé que du Roi. Après diverses objections, Drouet adressa ces paroles à la Reine et à madame Elisabeth : «r Mesdames , si vous êtes étrangères, comment serez* » vous assez d’influence pour faire partir incon- » tinent après vous un détachement de dragons » qui était à Sainte- Menchould ? Comment , » lorsque vous passâtes a Clermont, aviez-vous y> encore la même influence pour vous faire es- » corLer par le détachement qui était dans cette » ville ? Comment, au moment où je vous parle, » êtes-vous accompagnées d'un régiment de lius- » sards? »
Le procureur de la commune alors déclara qu’il était trop tard pour visiter les passeports. 11 offrit sa maison à ces dames, et sa proposition fut acceptée par le Roi, parce qu’il comptait essentiellement sur la fidélité de ses troupes. Arrivés dans la maison de AL Sausse, marchand chandelier, les illustres voyageurs demandèrent à sc rafraîchir. Le Roi , d’un air satisfait, engagea son hôte à lui faire raison d’une bouteille de Bourgogne qui lui avait été servie, et entama avec lui une conversation familière:
Où est le maire de cette ville? dit-il. A l’Assemblée nationale, répondit Sausse. À ce mot, le Roi fit un mouvement d indig nation. Avez-vous un club ? — Non , Monsieur, — Ah ! tant mieux, s’écria le monarque ; ces malheureux clubs ont perdu la France. Ah 1 ça, dit le Roi, vous avez un pont, ici? — Qui* Monsieur, mais il est si embarrassé de charrettes..... — Eh bien, répondit Louis XVI , je passerai le gué. — Ah ! ïe gué ! c’esl bien pis ; nous craignons les Autrichiens : je me suis avisé d’y faire mettre des piquets, de sorte qu’il n’est pas possible aux chevaux d’y passer. — Eh bien! faites donc débarrasser le pont. — J?y vais donner ordre, dit M. Sausse. Et aussitôt il écrivit à la municipalité de Clermont d’envoyer des canons, des armes et de là garde nationale.
i44- En ce moment arrivait sur la place de Varennes un détachement de hussards. Douze hommes formaient la force publique de la ville , et Drouet, à leur tête, jure que, si on veut enlever le Roi , on ne faura que mort. Le commandant du détachement ordonne de faire feu. Aussitôt le maître de poste crie d?une voix forte : Canonniers! à vos rangs. Deux petites pièces non chargées furent avancées par les douze habilans de Varennes, et suffirent pour arrêter V effusion du sang. La garde nationale , cjui ar-
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riva bientôt, reconnut le détachement pour être sorti de Varennes la veille, et elle l’introduisit dans la ville. Le détachement rangé eu bataille devant la maison du magistrat-chandelier, M. de Goglas, aide-de-camp, qui le commandait, demanda à parler aux voyageurs, et fut admis en leur présence. « Quand part-on ? lui dit le prince en le voyant. J’attends vos ordres, lui répond 1 aide-de-camp. » Le Roi lui dit alors, en s’adressant aussi au major de la garde nationale, qu’il ne voulait que cinquante hommes.
i45. Le procureur de la commune, qui venait de voir arriver un grand nombre de gardes nationaux, crut qu’il était temps de déclarer au monarque qu’il était jour, et qu’il fallait qu’il se disposât à reprendre la route de Paris. Il y avait dans la chambre où il avait reçu le Roi, un portrait de ce Prince : Sire, dit-il en lui adressant la parole, voilà votre portrait. Louis XVI se jette alors dans les bras du magistral, et lui dit: « Je sms votre Roi, placé dans la capitale entre les «poignards et les baïonnettes, je viens chercher «en province, au milieu de mes fidèles sujets, la «liberté et la paix dont vous jouissez tous. Oui, » mon ami j c est ton Roi qui t implore : sauve ma »femrae et mes enfans ; accompagne-nous; guide- » nous : je te promets une lorlune immense, à «.toi et aux tiens, » À ces mots, la Reine prend le
Dauphin entre ses bras, et se met en quelque sorte aux genoux du magistrat sans pouvoir obtenir de lui que des paroles ambiguës qui marquaient un refus formel* Le Roi reprit alors son caractère, et persista à vouloir se rendre à Montinédû Pendant que tout se dispose, deux courriers, Pun expédié par M, de l’autre par
l’Assemblée nationale, rendirent le départ impossible. Un nouveau détachement de cavalerie, commandé par le fils de M* de Bonifié, voulut forcer le passage, mais il fut repoussé; et le Roi, placé entre le danger que courait sa personne et le danger qui menaçait ses soldats, s’il ne renonçait 4 ses projets de départ, consentit à reprendre avec sà famille la route de Paris*
146. U était dix heures du matin, lorsque, le a 2 juin, le malheureux Louis XVI se résolut à rentrer dans la capitale.
M. de Choiseuil, que M, de Bonifié avait envoyé à Varennes, fit passer la rivière à un de ses cavaliers , pour avertir le général de l'arrestation du Roi, À cette nouvelle, il fait sonner le boute-selle à deux heures du matin ; mais on ne peut partir qu’à cinq heures. À une lieue de Stenay , le général qui marchait à la tête de Royal- Allemand fait faire halte ; il annonce aux soldats que le Roi est arreté à Varennes, qu'il doit se rendre à Montmédi, et qu'il les a choisis pour
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ses gardes-du-corps. « Voulez- vous me suivre, amis , s’éerVt-il alors ? — Oui, oui, général , nous le voulons tous. » Iis marchent fièrement , non pas à une bataille, mais à un triomphe. Tout annonce dans chaque cavalier le désir qu'il a de se distinguer et de prouver à sou souverain son zèle et son dévouement. Arrivés à Varennes, et au moment de F exécution d’un projet si longtemps mûri, le général reçoit un ordre du Roi qui lui fait défense de rien entreprendre, i4?- M. de Rouillé, au désespoir, retourne alors a Stenay, demande la route de Fabbaye d’Orval, terre de l'Empire, et va chercher un reiuge dans ce monastère,
i/|8. Louis XVI alors s'acheminait tristement vers sa capitale : Il marchait au milieu d’une troupe de gardes nationaux, qui gardaient le silence , ou qui répétaient par intervalles le cri de vive la nation !
149- A Epêrnay, MM, Latour-Maubourg, IV lion et Rarnave se présentèrent à la voiture du Roi, qui contenait à la fois le Monarque, la Reine, le Dauphin, Madame première, Madame Elisabeth et la gouvernante du Dauphin; sur le siège, se trouvaient déguisés en postillons MM. de Valory, Dumonslier et Maillent, gar** des-dii-corps. Les trois députés déclarèrent à Louis XYI que, par un décret île l’Assemblée
nationale, ils étaient chargés « tle protéger la « personne du Roi, de l’hérilier présomptif de » la couronne, et spécialement de veiller à ce *' que le respect du à la dignité royale fût main- » tenu, »
Le Prince répondit eu peu de mots. II témoigna sa sensibilité à l’attention de l’Assemblée nationale , et le cortège se remit en marche.
1 5o. L’Assemblée nationale était restée en permanence, depuis le départ du Roi, jusqua son arrivée; et, dans cette longue séance, elle avait lutté fortement contre les Niveleurs, qui, appliquant à Louis XVI un décret précédemment rendu , et qui défendait au Roi des Français de s’éloigner à plus de vingt lieues du Corps législatif, avaient voulu le placer ainsi dans la classe des simples citoyens, elle rendre passible d’une peine, à cause de l’infraction dont il Vêtait rendu coupable. Les bons esprits rejetèrent cette idée, et firent décréter, que le Roi aurait désormais une garde aux Tuileries, laquelle serait exclusivement chargée de -veiller à sa sûreté, et de répandre de sa personne. Toutefois, le côté gauche fie l Assemblée, à force de vociférations soutenues par les applaudissemens des femmes qui peuplaient les tribunes, fit décider qu’à l’avenir, les décrets auraient force de loi, quoique non revêtus de la sanction royale. C’était un
grand pas sans doute vers l’anarchie, mais ce n'était rien encore au gré des désirs des Niveleurs,
i 5k Le 26 , à sis heures du matin , les illustres voyageurs partirent de Meaux, et la garde nationale de Paris fut les attendre à fîondy. C’est là que seize pièces de canon, trente mille baïonnettes et des cohortes hérissées de piques, entourèrent ^précédèrent ou suivirent les voitures qui défilèrent au milieu de deux cent mille spectateurs de tout âge et de tout sexe.
À sept heures du soir, le Roi rentra dans Paris; et ses oreilles ne furent frappées que de ce mot terrible, et qui équivalait â un arrêt de mort; la loi! la loi! la loi!
1 53. On avait fait afficher, dans la journée, un avis populaire ainsi conçu : Quiconque ap * plaudira le Jioi , sera bétonné ; quiconque £ insultera, sera pendu .
i54- L'arrestation du Roi à Yarennes fut ou coup de foudre pour les souverains de l'Europe: 1 'empereur d’Allemagne, le roi de Puisse et Finipératrice de Russie conclurent la paix avec les Turcs; et bientôt le traité de Sistove fut suivi de la convention de Pilnitz, par laquelle toutes les tètes couronnées regardèrent la cause de Louis XVI comme la leur propre, et jurèrent de demander sa liberté, et de venger à main année tous les