‹ Révélations puisées dans les cartons des comités de salut public et de sureté générale, ou, Mémoires (inédits) de Senart, agent du gouvernement révolutionnaire (volume 2)Chapitre 143 sur 190 · HUITIÈME ESQUISSE · texte numérisé non relu

HUITIÈME ESQUISSE

ENCOHü I792.

161. Louis X.V1, depuis la journée fatale du uo juin , ne se couchait plus qu’habillé; résigné à tous les événemens, il croyait que chaque nuit serait la dernière de sa vie. Paris était alors dans un état permanent d’insurrection : des yok féroces demandaient la déchéance du monarque, et le dix août fut fixé pour l’exécution des plys , sinistres desseins. La veille de ce jour, trop alfreusement mémorable , un grand nombre de gentilshommes, à la seule idée des dangers que courait le Roi , volèrent à son secours, et les

ans se précipitèrent dans les appartenons , armés d’épées et de pistolets, tandis que les autres, presque tous officiers dans l’ancienne ou la nouvelle garde , résolurent de faire des patrouilles extérieures.

ffii. Le Roi instruit des mouvemens que l’on préparait , donna l'ordre d’effrayer la colonne populaire sans effusion de sang. Que vos troupes la cernent , dit-il avec émotion à M. de Hoissieu, qu’on laisse tous les guichets du Louvre libres , que le bataillon de Saint-Koch en bataille dans la cour du Palais- 11 oy al , se porte sur le château au premier signal par la rue de Rohan en battant la charge , et me. délivre ainsi de la douleur de voir encore mon peuple armé contre ma vie.

16a. Après le souper , Louis XVI manda auprès de lui Pétiou maire de Paris, et, .environné de la famille royale et des ministres, il se disposa à passer la nuit dans le cabinet du conseil. A onze heures, la populace en fureur tomba sur une patrouille composée d’anciens gardes du corps qui éclairait les avenues des Tuileries, et massacra tous les braves qui la composaient; leurs tètes furent portées au bout des piques et leurs cadavres restèrent gisans devant le corps-de-garde des ïeuiManSi

i()3. Minuit était l'heure fatale: elle sonne et

fi..

soudain le tocsin se fait entendre, la générale bat, les niveleurs s’assemblent; aux armes ! aux armes! à vos sections! tels sont les cris qui percent à travers le bruit effrayant des cloches qu’on agite dans les airs et des tambours qui parcourent les rues. Les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau se précipitent dans la place de Grève ; les Marseillais et les fédérés Bretons qui n’avaient pas quitté Paris depuis le jour de la grande fédération nationale, se pressent et une joie féroce brille dans leurs regards.

164. Il fallait un commandant à cette horde d’anthropophages qui s’accroissait à chaque instant d’un nombre d’hommes étrangers, que des billets anonymes avaient invités depuis plusieurs jours aune fête civique, et on nomma le brasseur Santerre par acclamation. Les troupes marseillaises commençaient à s’ébranler, les faubourgs réunis traînaient du canon à leur suite , lorsqu’on apprit que le commandant général de la garde nationale, M. Mandat , avait dans ses mains l’ordre émané du maire de Paris, de repousser la force par (a force. Appelé par l’autorité civile, cet officier se rendit à l’Hôtel-de-Ville ; interrogé par les municipaux sur les ordres qu’il avait donnés la veille, il se disposait à répondre lorsque Danton se leva pour l’accuser d’avoir projettéde couper la colonne innocente et patriote du peuple. Inter-

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dit à ces mots , M. Mandat ne trouvait point d’expressions pour repousser la calomnie, et Huguenin , en faisant un signe horizontal fort expressif, donna l’ordre de le conduire à l’Abbaye. Les sicaires alors s’emparent de lui, l’entraînent sur les marches de l’IIùtel-de-VilIe: le signal est donné, un coup de pistolet renverse la victime, et trente cannibales se disputent l'honneur de lui faire avec leur pique une plus large blessure. Ainsi l’ordre du maire de Paris fut eulevé et les forces de la garde nationale paralysées.

165. Il était quatre heures du matin, lorsque le fils pieux de M. Mandat ¥ vint arracher le cadavre de son malheureux père à la fureur de la populace ; il voulait rendre les derniers devoirs à cette dépouille mortelle, mais un monstre lui enleva cet affreux bonheur; il s’empara des restes épars de M. Mandat, et les précipita dans la Seine.

166. A cinq heures, l’Arsenal fut livré au pillage ; à six heures, soixante mille conjurés, ivres de vin et de fureur , se mirent en marche conduits par la phalange marseillaise et les vainqueurs de la Bastille; ils se divisèrent en deux colonnes et se portèrent vers le château par des points diiférens. Louis XVI avait, veillé toute la nuit, ses

* 11 était au château et ignorait entièrement la catastrophe son malheureux père.

cheveux étaient en désordre ; ii sortit suivi de la Reine ? et parcourut les postes du château; ses manières, ses discours semblaient insinuer ces paroles remarquables : Jusqu a ce fourbe me suis refusé à recevoir des témoignages formels de voire zèle ; je consens , pour aujourd'hui , epie mes amis me défendent ; nous périrons ou nous nous sauverons ensemble. La Reine poussait de longs soupirs et paraissait étouffer avec peine les sanglots qui agitaient sa poitrine* Le Roi descendit dans les cours; il visita les troupes qui y étaient rangées en bataille, et rentra dans le château , certain que la majeure partie des hommes qui avaient été appelés pour sa défense, ^attendaient qu un signal pour se jelter dans les rangs des assassins*

167* Pendant le trajet, Louis XVI aperçut un homme grand ? olivâtre, aux yeux louches, au sourire de tigre, dont la main était armée d'un poignard; ce furieux vint se réunir à Pescoite, et tournait à chaque instant des regards inquiets sur ceux qui marchaient à ses cotés ; il n’est pas douteux qui! n'eût alors frappé sa victime, sans 1 attention que mirent les grenadiers à surveiller ses mouvemens.

168. Le temps s'écoulait avec lenteur , et Pair retentissait au loin du cliquetis des armes* Un officier municipal pénétra dans la chambre du

conseil, ou la Cour était réunie. « Que \eiilentils? demanda l un des ministres. — La déchéance, répondit froidement le municipal. — Eh bien ! que T Assemblée la prononce , repartit le garde des sceaux. — Oui , Monsieur, s'écria la Reine comme par inspiration; mais, que deviendra le Roi? ajouta-t-elle, en s adressant au municipal.» Celui-ci garda le silence, et courba la tête.

i6fj. Huit heures sonnaient* Dans ce moment Rœderer, à la tête du directoire du département, entra, revêtu de son écharpe, dans la salle du conseil. « Sire, dit-il, le danger qui menace votre » personne est à son comble; la fureur populaire « est au-dessus de toute expression,...- Vous, la «Reine et vos enfans, serez infailliblement égorgés, si vous ne prenez sur-le-champ le parti «de vous rendre à L'Assemblée nationale : ce «moyen est le seul que la sagesse puisse vous » proposer en ce moment «

170. Tandis que le Roi gardait un morne silence y la Reine prit la parole, et dit ; «Non, «Monsieur, le Roi ne doit pas aller livrer sa destinée et celle de sa famille à l'Assemblée : il «doit rester dans ce château; nous devons tous «nous y faire clouer aux colonnes, plutôt que «d’en sortir, — Eh! Madame, répliqua Rœderer, «vous voulez donc vous rendre responsable de » la mort, du Roi. «

ï 7 1 . À ces mots , le Roi poussa un profond soupir ÿ et s'écria : « Il faut accomplir les décrets de «la Providence. Chef d'une nation jadis grande « et généreuse , c est à moi qu'il appartient de me «dévouer pour elle,... Le sang ne coulera pas pour «défendre de vains privilèges. Allons à FAssem- «blée* dit- il à la Reine; présentons-nous avec «nos enfans au-devant des poignards , et si ce jour « fatal doit compter des victimes , donnons Fexem- «pie du courage et de la résignation. »

172* Le Roi traversa sans obstacle le jardin des Tuileries; mais la populace qui inondait la terrasse des Feuillans lui refusa le passage, en criant : « Nous ne voulons plus de tyrans, la nmort! la mortel* Le sapeur Rochet dit insolemment au monarque : Capet , tu ne passeras pas ; c est ici ton dernier jour. » En même temps il le coucha en joue avec Fun de ses camarades.Un miracle alors préserva le malheureux Louis XVL Les deux armes meurtrières ne purent communiquer à la poudre l'impression du feu.

1 73, Une députation de FAssemblée nationale vint recevoir Leurs Majestés : la Reine et les ministres, se placèrent sur les sièges destinés aux administrateurs; et le Roi, monté sur le bureau, s assit à côté du président . . On allait repren¬

dre la discussion d’un projet de décret, lorsque Basire observa que la constitution interdisait au

( laI )

Corps législatif toute délibération en présence du Roi. Cette motion fut applaudie par les conjurés; ils ne pouvaient soutenir les regards de Louis XVI. Ils ne pouvaient surtout fixer les yeux sur ce front découronné où s’imprimait encore toute la majesté royale. A la vue delà Reine et du jeune Dauphin , naguère l’espérance et l'amour de tout un peuple , ils sentaient se calmer leur fureur*

17 4* L’Assemblée décida que, dans cette occurrence , le Roi , sa famille et les ministres prendraient place dans une loge destinée aux journalistes , et placée derrière le fauteuil du président Ce fut ainsi, dans un cachot de dix pieds carrés sur six d’élévation , que le malheureux Louis XVI trouva, dans cet horrible jour, un refuge contre les poignards de ses féroces ennemis.,,.* Laissons ces augustes prisonniers attendre la fin de leurs longues souffrances, et suivons les traces sanglantes des Nivelenrs.

1 y5- A neuf heures , tout Paris se trouvait rassemblé sur le Carrousel, ou les lieux adjacens. Les Marseillais qui étaient à la tête de Puisurrection, firent ouvrir la porte de la cour des princes, où ils se précipitèrent en foule avec leurs canons, A neuf heures un quart, la porte de la cour royale fut enfoncée; le chef des Marseillais pénétra le premier, le pistolet à la main,

dans l’enceinte , et sa horde le suivit. Les canons furent braqués sur le château, un cri de mort se ût entendre contre les Suisses. Les vainqueurs de la Bastille s’avancent jusqu’au pied du grand escalier : la lutte s’engage, et le sang ruisselle à grands flots.

176. Le passage devenu libre, les furieux pénètrent dans l’intérieur du château : Us pillent, renversent et massacrent tous ceux qui s’y trouvent; quelques-uns sont décapités, d’autres sont couverts de blessures, d’autres enfin sont jetés vivans par les fenêtres.

ï 77. Un corps de soixante Suisses exécutait sa retraite sur Courbevoie, lorsqu’ils furent atteints par la gendarmerie. Ils furent désarmés et conduits à l’Hôtel-de-Viüe, avec promesse d’avoir la vie sauve. Arrivés sur la place île Grève, iis furent déchirés par les Marseillais. Dès que le peuple se vit le maître du château, sa rage s’exerça sur tous les individus qu’il renfermait; les suisses des portes, les huissiers, les garçons et les hommes de peine furent massacrés impitoyablement; le sang ruisselait partout ; on ne marchait ipte.sur les cadavres ; les femmes , en bonnet rouge , s’abandonnaient au plaisir barbare de mutiler les parties sexuelles des malheureux qui conservaient encore un souffle de vie. Le régiment des Suisses se composait de neuf cent trente

hommes ; cent quatre-vingts seulement survécurent au massacre du 10 août*

178. Les Marseillais, qui n’avaient pas respecté la vie des hommes, 11e pouvaient respecter les propriétés; ainsi toutes les richesses du château furent abandonnées au pillage; les caves furent enfoncées , les meubles brisés, les secrétaires ouverts, les tableaux déchirés, les chefsd’œuvre détruits et foulés aux pieds.

1 79. Tel fut le résultat de rînsurrection du îo août : la fureur populaire passa toutes les bornes. Dans le château, le vestibule du grand escalier, la chapelle, les antichambres, la salle du trône, la chambre du conseil, furent arrosés du sang des Suisses e't jonchés de leurs cadavres ; ceux des domestiques du Roi qui s’étaient sauvés dans les combles, furent précipités dans les cours : aucun être vivant ne fut épargné; ou ne voyait partout que ruines , que dépouilles mortelles* Les entrailles et le cœur des victimes étaient déposés en festons dans le vestibule; les crânes étaient ouverts , et la cervelle arrachée servait de pâture aux animaux immondes que la barbarie avait traînés sur ce théâtre de douleurs.

180. Pour se faire une idée du délire qui agitait les Marseillais , il suffira de dire que l’un (Peux porta cinq coups de poignard sur la couche de la Reine, tandis qu’une bacchante en sang {an-

lée se faisait une joie féroce d’y déposer les parties sexuelles qu’elle avait arrachées des corps palpitans des Suisses égorgés sous ses yeux. Pendant le cours de ces horreurs , quelques misérables dans la salle du Trône se partageaient le manteau royal, et foulaient aux pieds la couronne . 11 est temps de détourner mes regards

des affreux tableaux que je viens de tracer : mon cœur est oppressé, ma sensibilité est émue, la plume tombe de mes mains .

1 8 1. ' Au moment où des cris de victoire se firent entendre aux portes de l’Assemblée , les Niveleurs prirent une contenance plus calme : rien ne les arrêtant plus dans la carrière du crime , un député proposa de donner au président de l’Assemblée une autorité illimitée, et Guadet, qui occupait le fauteuil depuis une demi-heure, fut proclamé chef suprême de l’État , en présence de son légitime maître.

182. Bientôt mille pétitionnaires accourent et demandent la déchéance du Roi , qu’ils accusent d’avoir trahi la France , d’avoir fait couler le sang du peuple, et d’avoir donné le signal de la Saint- Barthélemi des patriotes. L’un de ces orateurs , tout dégouttant de sueur, les bras mis, la bouche écornante et la fureur peinte dans les yeux, brandit un glaive sanglant dans les airs, et s’écria : « Législateurs ! apprenez que le feu est aux

» Tuileries , et que nous ne Tarrëterous que lors- >,qne la vengeance du peuple sera satisfaite : je «suis chargé , au nom de ce peuple , de vous de- » mander la déchéance de CapetL*. »

1 83. Un cri féroce s'échappe alors du sein des tribunes, et chacun, en applaudissant au discours de l'orateur républicain , prononce ces mots terribles : Mort aux tyrans ! Haine aux Rots ! Malheur au pouvoir exécutif \

1 84. C’en est fait , Vergniaud demande , au nom de la .commission extraordinaire, la déchéance de Louis XVI ; et le fils de Henri IV est dépouillé de son pouvoir— Ainsi descendit du trône rhériüer de soixante-six Rois; ainsi le Peuple français fut livré aux convulsions de Fanarchie.

1 85- À une heure du matin, il fut permis au Roi de sortir de l'étroite prison où il venait de passer seize heures horribles, pour se retirer dans quatre petites pièces contiguës qui avaient été préparées à la. hâte dans l'un des corps de logis des Feuillans«„. Et ce fut le 1 3 août qu’en vertu d'un décret provoqué par le procureur de la commune , Manuel , ce malheureux Monarque fut conduit au Temple avec sa famille.

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