‹ Révélations puisées dans les cartons des comités de salut public et de sureté générale, ou, Mémoires (inédits) de Senart, agent du gouvernement révolutionnaire (volume 2)Chapitre 146 sur 190 · TOUJOURS I · texte numérisé non relu

TOUJOURS I

Avant de pénétrer dans le Temple, où les conventionnels vont élever sur les débris de la royauté un trône à ^anarchie, jetons un coup d’œil rapide sur la souveraine Assemblée : quatre partis la divisaient alors; celui des Cordeliers, celui des Jacobins , celui des Marafcisi.es, et celui des Girondins. Les uns voulaient élever le duc d’Orléans sur le trône, les autres voulaient sincèrement la république démocratique, ceux-ci ne voulaient de règne que celui de la terreur; ceux-là appelaient par leurs vœux une république fédérative.

ao4- On pouvait donc comparer l’Assemblée conventionnelle à une arène de gladiateurs, où

chacun disputait de force, d'adresse et de perfidie, Roberspierre surtout commençait à exercer son empire sur les opinions ; chacun avait les yeux fixés sur lui, et l’accusait en secret de tyrannie. Le 3o octobre, Roberspierre se crut inculpé dans im rapport fait à l'Assemblée > par le ministre de l'intérieur, et il s’écria avec une audace qu’on ne saurait décrire : « Si quelqu'un ici a une accusation à motiver contre moi, je suis prêt à le combattre ; je ne crains pas d’être accusé- — Tu te trompes, Roberspierre, dit Louvet avec fureur; je suis prêt à te dénoncer, » Il s’élance alors à la tribune, et par un discours plein d’énergie, fait passer l'indignation dans toutes les âmes,

so5* Roberspierre , frappé de la foudre par la dénonciation inattendue de Louvet, demanda six jours pour préparer sa justification, et parut le 5 novembre au sein de l5 Assemblée, comme Catilina au milieu du sénat de Rome, dont il méditait la destruction. « Législateurs, dit- il avec toute l’audace du crime, je ne devrais à mes accusateurs d’autre réponse que celle de Cicéron à Claudius; je jure que j’ai sauvé la république. Allons au Capitole en rendre grâce aux dieux. Mais je vais répondre parce quil faut qu’en un moment disparaisse ce monstrueux ouvrage de la calomnie.*.*»*

2û6> Ou m'accuse de marcher au pouvoir souverain ; mais où sont mes trésors? où sont mes armées? où sont les grandes places dont je sois revêtu ? On m'accuse d'être l'ami de Marat; mais ce Marat, six semaines avant le io août, m'accusait de feuiUantisme^ parce que je ne publiais pas hautement qu'il fallait renverser la constitution,

. On rn accuse de m'être fait proclamer par

mes amis b seul homme en état de sauver la patrie! Homme vertueux, homme exclusivement et éternellement vertueux.,.*, ou m'accuse: mais ce soûl mes calomniateurs qu'il faut accuser*,*** Ils ne parlent de dictature que pour l’exercer eux-mêmes*,*.* Ils ne parlent de proscriptions que pour proscrire toujours et pour tyranniser* »

$07* Roberspierre finissait à peine son insolente harangue * que des applaudissement unanimes partirent des tribunes 5 et imprimèrent un sentiment de crainte à itne partie des membres de l’Assemblée : l'hésitation était générale* Rqberspierre triomphait , lorsque Rarrère s’écria- : te Législateurs!***, s'il existait dans la république un homme né avec le génie de Gésar ou l'audace de- Cromwell; un homme qui , avec le talent de Sylla, en aurait les dangereux moyens ; s’il existait ici quelque législateur d’un grand génie , d'un caractère profond, d'une ambition vaste, qui eut une armée à ses ordres , un trésor à sa

disposition , un parti dans le sénat ou dans la république : de tels hommes seraient peut-être dangereux à la liberté; mais des hommes d’un jour, de petits entrepreneurs de révolution , des politiques qui n’entreront jamais dans le domaine de l’histoire, ne sont pas faits pour occuper le temps précieux que vous devez aux grands travaux dont le peuple vous a chargés : car enfin , pour accuser un homme d’avoir visé à la dictature , il faut lui supposer un caractère , du génie, de l’audace , et quelques grands succès politiques ou militaires. Je demande l’ordre du jour, motivé sur ce que la Convention ne doit s’occuper que des intérêts de la république, n

208. A ces mots, Roberspierre , écumant de rage , se lève et s’écrie : « Législateurs ! je 11e veux pas de votre ordre du jour, si vous le faites précéder d’un préambule qui m’est injurieux. » Le ton , la voix, le geste de Roberspierre, tout parut imposant à l’Assemblée dans ce moment décisif, et les conventionnels, courbant la tête devant le dictateur, prononcèrent l’ordre du jour pur et simple. Ainsi raffermi sur son tronc dictatorial , Roberspierre parut le soir à l’Assemblée des Jacobins, et il y fut reçu en chef suprême de la république.

ONZIÈME ESQUISSE, septembre ï 79a,

2°9* Le 20 septembre 1792, la Convention nationale prit possession dn palais des Bois, et ouvrit sa première séance. Là se distinguèrent principalement les Niveleurs Roberspierre , Marat, Danton, Condorcet, Brissot, Jean-Bon Saint- André , Mailhe , Guadet , Manuel , Lassource , Gensonné et Barrère. D’abord on procéda à l’élection d’un président, et Pétion réunit la présqu’unanimiLé des voix.

210. Le lendemain, l’Assemblée législative vint déposer ses pouvoirs dans le sein de la Convention, et François de Neufehâteau adressa ces paroles aux nouveaux représentuns du peuple :

air. « Le but de vos elforts sera de donnei «aux Français la liberté, les lois et la paix : la «liberté, sans laquelle les Français ne peuvent -plus vivre; les lois, le pins ferme fondement «de la liberté ; la paix, seul et unique but de la -guerre. La liberté, les lois et la paix, ces trois -mots furent imprimés, par les Grecs , sur la por- »te du temple de Delphes : vous les imprimerez -sur le sol de là France entière. »

212. Hélas! combien ce vœu, s'il est vrai qu'il ait etc sincèrç , est loin d’avoir été rempli îü

Après une réponse astucieuse de Pétion, Manuel prit la parole, et proposa d’assigner au président de la France le palais des Tuileries pour habitation, de lui accorder une escorte comme signe extérieur de la grandeur, et d introduire pour le recevoir dans l’Assemblée, le même cérémonial que celui qui avait été adopté pour le Roi déchu.

ai 3, Une telle motion, convenue d’avance avec la faction dominante, avait pour but détablir un dictateur destiné à jouir de tous les honneurs réservés à la royauté. Le Ni veleur Chabot, dans un discours désordonné, s'éleva contre une proposition qu’il qualifia d anarchique, çt Eh quoi! dît-il , sommes-nous donc las dèfcre libres? sommes - nous déjà assez vicieux pour avoir besoin de nous donner un tyran ? >> À ccs mots , la motion de Manuel fut rejetée par la presque totalité des conventionnels.

La séance allait être levée, lorsque le fougueux Goilüt-d Merbois , s élançant à la tri- 'hune, s’écria d’une voix terrible : « U ne déclaration que vous ne pouvez point ajourner, et qui ne peut être différée d’un seul jour, d'une h-Ure7 d’un moment, c’est Fabolition de la royauté. » ai 5, A ces mots, les Brissotins triomphent,

les Danton istes applaudissent , et les Girondins demandent une discussion réfléchie ; mais Fun des plus chaleureux énergu mènes * s’écria : « Eh «qu’est-il besoin de discuter? Les Rois sont dans Tordre moral ce que les monstres sont dans «Tordre physique; les cours sont Tatelier des crimes et la tannière des tyrans; Fhistoire des «Rois est le martyrologe des nations. Dès que »nous sommes tous également pénétrés de cette «vérité, qirest-il besoin de discuter ? » li dit, et tous les esprits enflammés d’une horrible fureur, la Convention décréta que la royauté était abolie en France*

216, Ainsi le magnanime Louis XVI, déjà descendu du trône, rentra dans la classe des citoyens j aux cris de Vive la République !

ai7- Quelques jours après, on fit circuler dans Paris des bruits de protectorat , de régence. et même de triumvirat Déjà Marat ( Faon du peuple) avait publié ^ le 19 septembre , çes mots terribles :

21 8, « Une seule réflexion m’accable , cesi > que tous mes efforts pour sauver le peuple n’a- «boutiront à rien sans une nouvelle insurrection. À voir la trempe de la plupart des dépu- »té$ a la Convention nationale, je désespère du

Qu il me soit permis de taire un nom trop fameux.

«salut public. Si dans les huit premières semai- «nés les principales bases de la constitution ne «sont pas posées , n’attendez plus rien de vos «représentais; vous êtes anéantis pour toujours; «cinquante ans d’anarchie vous attendent, et «vous n’en sortirez que par un dictateur, vrai «patriote et homme d'État. O peuple babillard! «si tu savais agir ! «

a 19* À Fappui de cette doctrine, Billaud- Varennes osa demander la suppression de tous les tribunaux , et proposer une organisation nouvelle de l'ordre judiciaire : cette motion fut re* jetée; mais on décida que, pour l'avenir, les juges pourraient être choisis parmi tous les citoyens, sans aucun examen préalable de leur capacité. L’abolition de la royauté en France fut annoncée à Lonis XVÏ par Manuel* « Louis, vous «n’ètes plus Roi (lui dit-il en abordant ce vertueux monarque ) : voilà une belle occasion «pour devenir citoyen. Au reste, consolez-vous: «la chute des Rois est aussi prochaine que celle >* des feuilles* «

Manuel pouvait-il bien oublier que le malheur a ses droits , que nul homme tic peut violer sans crime?

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