CHAPITRE XIV
pose pour lui être utile. On peut ajouter celle anecdote aux autres crimes de Marat , soit comme réponse ou avis à ses partisans et prôneurs.
Une fois que ce Héron vous avait vit , il savait adroitement vous amener chez lui; il vous sondait sur vos relations, vos connaissances, et pour peu que vous vous fussiez avance, il vous disait : Eh bien! signez, signez -moi cela. Si vous vous y refusiez , il avait trois sacrepcms à sa dévotion ; l’un se nommait Baptiste Mallet, et était son domestique : l’autre, qu’il nourrissait aussi, se nommait Pillet; il avait été employé chez le ministre des contributions, il lui servait de secrétaire jusque dix heures du matin, heure à laquelle Héron sortait; il travaillait ensuite le surplus du jour chez Héron : l’autre était un grand coupe- jarret , nommé Duchesne qui lui servait de domestique , coureur et mouchard; si vous aviez donc refusé , dis-je, de signer ce que Pillet avait rédigé, il vous laissait d abord aller, mais les trois mouchards signaient alors un écrit portant que vous aviez dit telle chose. Sur cet écrit, vous étiez arrêté, vous et ceux que vous aviez indiqués , sans que les uns ni les autres vous pussiez savoir pourquoi. Héron avait à ses ordres le généralissime brigand Maillard, et sa troupe dont il disposait; et lorsque Maillard fat incarcéré, il eut le commandement, en chef qu’il conserva par la maladie et la mort de Maillard. II avait pour officiers, sons-chefs, les nommés Lcsueur,
MÉMOIRES DE SENÀKT.
dont il est parle ci-dessus à l’article des prisons en septembre , qui , à l’instant où j écris , demeure rue de la Verrerie , n” 98 ; Queneau et Coulongeon, qui avait une petite boutique d’écrivain à côté du comité de sûreté générale; un Perradon, un Martin , imprimeur; un Shmits , qu’il plaça concierge de la maison d’arrêt , dite Tataru, recommandable parles exactions-^ injustices qu’il faisait souffrir aux détenus; un Toutin , huissier ; un Bonjour, un Cbandellier , un Coulellier , un Rigogne , un Valville , un Bois-Marat, un Simon, un Chapui , un Gailleux, un Meurand, un Moullin. Ces sous- , chefs avaient chacun une compagnie sous leurs ordres : les brigands de celte trempe étaient répandus dans tous les quartiers de Paris. Il est encore une dixaîue d’autres chefs de compagnie, j dont je ne me rappelle pas les noms. Un de ces chefs allait à l'ordre le matin à sept heures; un autre à trois après-midi ; l’autre à deux heures du matin : alors les ordres pour les arrestations se distribuaient. Toujours un chef et un subordonné accom pagnaien L Héron au comité de sûreté générale; I il portait un couteau de chasse avec un ceinturon blanc , et quelquefois il le cachait sous son habit; il avait deux espingoles portatives dans des poches 1 de côté, des pistolets de poche, et une ceinture avec de petits pistolets; un poignard et un petit stylet. Lorsqu’il marchait, c’était une artillerie complète. Son nom était le Chef. Chaque homme
GHAP1TKK XIV.
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de celle troupe était un mouchard aux ordres des comités de salul public et de sûreté générale, sous la direction du chef Héron. Robespierre l’employait pour surveiller le comité de sûrelé générale; et de son côté, le comité' de sûreté générale croyait s’en servir pour surveiller le comité de salut public. Héron faisait suivre et surveiller tous ceux qu’on lui avait indiqués, tellement qu’il ne lui échappait aucune des victimes que désignait Robesbierre dans la Convention ; et si, par raisons ou par circonstances, il laissait quelqu'un libre, celui-ci n’avait que l’ombre de la liberté. C’était le bouledogue de Robespierre, un véritable ogre, et chaque comité le croyait son cerbère : il en était l’argus, mais aussi le plus fourbe et le plus perfide agent. Il dominait , il influençait partout. Une femme allait-elle l’implorer pour la liberté de son mari, uu mari pour sa femme, un fils pour son père , une mère pour son fils, une sœur pour son frère, un ami, un parent, pour une personne quelconque , on n obtenait aucune promesse sans dénoncer quelqu'un ; et souvent , sans le savoir, par indiscrétion , on menait l’un à l’échafaud , et on conduisait l’autre en prison , finissant quelquefois par se faire incarcérer soi- même. Lorsqu’il avait résolu de s’emparer de vous , il vous amenait au point de vous dire : Voilà l échafaud, ou obéis! Et le plus souvent encore vous y faisait-il monter. 11 surprenait à l’un comme à l’autre comité les
J MÛ MOI ltËS de seîîakt*
ordres les plus injusles. Les rapports qu'il avait avec Robespierre étaient différens de ceux qu’entretenait avec ce dernier le comité de sûreté générale, Tout était secret entre eux, et leurs rendezvous se donnaient à un appartement du pavillon du comité de salut public. Des hommes , apostés dans les passages du comité de salut public , remettaient à Robespierre des papiers ou lettres, mais toujours cachetés et en secret; des femmes et des biles en remettaient à l’infâme Chalalire, le cerbère de Robespierre , femelle semblable aune harpie : on en remettait aussi à ceux qui étaient de planton chez Robespierre. Les réponses étaient l'ordre même donné au comité de salut public poui un égorgement ou une arrestation. 11 était exécuté ensuite, soit dans Paris, soit dans les départemeris , par un homme de la troupe de Héron, qui était assez ordinairement envoyé aux autorités constituées. Les commissions militaires surtout, et les tribunaux’ révolutionnaires des département , étaient chargés des exécutions particulières : elles étaient faites si promptement , qu’à l’instant où l’individu était nommé sa tète tombait. D’autres étaient enfouis dans les maisons d’arrêt de Paris, surtout à la Conciergerie , près de l’ogre Fouquier ; d’autres Ghün étaient relégués et entassés à la Salpêtrière et aux cabanons de Bicêtre. Leur mort -n'était ni éloignée ni incertaine; le tyran Robespierre s’était assuré que nulle réclamation ne pan-